Le Québec vient de remettre la question nationale au centre du jeu politique. Le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon formera le prochain gouvernement, avec 59 sièges sur 127, donc sans majorité absolue.

Le résultat est d’abord celui d’une élection québécoise, mais il dit quelque chose de plus vaste sur la manière dont une collectivité minoritaire pense sa langue, son territoire et son avenir. Depuis Paris, je regarde ce retour du Parti québécois avec une attention particulière. Le Québec m’intéresse parce qu’il a compris, avant beaucoup d’autres, qu’une langue ne constitue pas seulement un patrimoine. Elle est aussi un rapport de force. C’est ce qui rend le parallèle avec la Belgique si éclairant.

Pendant longtemps, le français a occupé en Belgique une position sociale et institutionnelle dominante. Le mouvement flamand a progressivement inversé ce rapport de forces, jusqu’à faire du néerlandais un instrument majeur de l’émancipation politique et économique de la Flandre. La Belgique unitaire a fini par céder la place à un État fédéral profondément structuré par la question linguistique. Bruxelles offre aujourd’hui un paradoxe saisissant. Le français demeure la langue la plus parlée et la principale langue familiale, mais son poids relatif s’est érodé. Dans le même temps, le néerlandais, soutenu par un système scolaire, associatif et institutionnel puissant, a consolidé sa position auprès d’une partie de la jeunesse. L’anglais progresse également comme langue de contact. Il serait pourtant trop simple de raconter cette évolution comme une confrontation entre deux blocs linguistiques.

Bruxelles est devenue une ville multilingue, traversée par plus d’une centaine de langues. Cependant cette diversité ne fait pas disparaître la question du pouvoir linguistique. Elle la rend plus complexe. C’est précisément là que l’expérience québécoise mérite d’être observée. Le Québec vit au sein d’un continent anglophone. La défense du français y a donc toujours été liée à une conscience politique aiguë de la fragilité démographique et culturelle. La loi, l’école, les institutions et la culture ont été mobilisées pour faire du français la langue commune de la société québécoise.

La Belgique francophone a connu une histoire différente. Elle a longtemps bénéficié d’une position dominante qui pouvait donner le sentiment que le français allait de soi. La Flandre, elle, a fait de sa langue un projet politique. Cette différence d’attitude compte. Une langue ne disparaît pas parce que ses locuteurs cessent soudainement de l’aimer. Elle recule lorsqu’ils cessent de considérer sa transmission, son usage public et sa place dans les institutions comme des enjeux collectifs. Et c’est ce qui se passe avec la majorité des responsables politiques francophones.

C’est peut-être la leçon la plus intéressante du scrutin québécois. Le retour du Parti québécois ne signifie pas que le Québec a unanimement choisi la souveraineté. Il signifie que la question de son avenir national demeure suffisamment vivante pour revenir au sommet de l’agenda politique. Je ne sais pas ce que fera le gouvernement de Paul St-Pierre Plamondon de cette victoire. Je sais ce que le Québec rappelle à ceux qui observent depuis l’Europe : une communauté linguistique qui veut durer doit se penser comme telle.

À Bruxelles comme à Montréal, la question dépasse donc la seule langue. Elle touche à la capacité d’un peuple à nommer le monde dans ses propres mots, à transmettre une mémoire et à décider de ce qu’il veut encore être. Une langue n’est jamais seulement un moyen de parler. Elle est aussi une manière de rester au monde.


Kamel Bencheikh

Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.

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