Olivier Dard publie aux éditions perrin une monumentale histoire de l’extrême-droite. Un ouvrage essentiel qui fera date et qui remet en cause bien des idées reçues. Une interview réalisée par Arnaud Benedetti.
Vous soulignez la grande diversité des mouvements regroupés sous l’étiquette d’« extrême droite ». Cette notion conserve-t-elle malgré tout une véritable pertinence historique
Cette diversité est incontestable. Il suffit de songer au Front national des années 1970 où cohabitaient des anciens du « fascisme français » et des jeunes gens attirés par le néofascisme italien ; mais aussi des catholiques traditionalistes, des anciens des guerres coloniales et défenseurs de l’Algérie française ; sans oublier de vieux amis de Jean-Marie Le Pen venus de la Corpo de droit et des Jeunes Indépendants de Paris. Le singulier pose donc problème. Quant à savoir si cette notion d’extrême droite a une pertinence historique, je formule des réserves même si je sais que la formule est largement reprise dans le débat public. Pour le dire clairement, au-delà du caractère dépréciatif bien connu du terme extrême et qu’ont déjà souligné Gérald Bronner dans ses travaux sur la « pensée extrême » et de Pierre-André Taguieff sur l’extrémisme jugé « insaisissable » et de l’impossibilité des politologues à s’entendre sur une définition de l’extrême droite, mon problème principal vient du terme de « droite ». L’écriture de mon livre répond en effet à une volonté de nourrir l’histoire non de la droite, mais des droites. Il marque sa dette à l’égard d’interprétations antérieures : le triptyque classique de René Rémond, les réflexions et controverses nées de la proposition de Zeev Sternhell d’une « droite révolutionnaire » et enfin des huit droites identifiées par Gilles Richard, parmi lesquelles le traditionalisme et le nationalisme. C’est à ces dernières et tout particulièrement au nationalisme comme doctrine et force politique que s’attache ce livre qui entend prolonger les travaux de Raoul Girardet en proposant une recherche qui couvre l’ensemble du vingtième siècle et le premier quart du vingt et unième.
Pourquoi avoir choisi 1870 comme point de départ de cette histoire ? La naissance de l’extrême droite française est-elle indissociable de l’installation de la République ?
J’ai choisi 1870 à cause de la défaite contre la Prusse qui marque toute une génération ; mais aussi des suites de cette dernière qui débouche sur le succès des monarchistes aux législatives de février 1871. S’ouvre alors la possibilité d’une restauration qui se combine avec la volonté d’instaurer un Ordre moral. Je m’attache à ces quelques années, souvent trop négligées, car elles sonnent le glas d’une extrême droite historique, celle des légitimistes les plus radicaux qui se posaient en héritiers de Charles X, le grand-père du comte de Chambord. Les motifs de renoncement du prétendant, à commencer par son impossibilité d’abandonner le drapeau blanc, ont été souvent caricaturés alors qu’ils sont très éclairants quant à son rapport au religieux, au politique, à la tradition et à la fidélité. La période de l’Ordre moral, qui a fait l’objet de travaux récents, est aussi digne d’intérêt malgré son échec. Elle n’est pas qu’une simple parenthèse entre la chute du second Empire et l’avènement de la Troisième République. Il s’est agi pour ses promoteurs de reconstruire une France monarchique et chrétienne puis, après 1873, de se concentrer sur le second objectif. Les Républicains ne s’y sont pas trompés et leurs attaques contre « le cléricalisme » érigé en « ennemi » sont indissociables de cette séquence.
Du boulangisme à l’Action française, quelles sont les figures et les idées qui ont durablement structuré les différentes familles de l’extrême droite française ?
La flambée boulangiste (1887-1889) est un épisode important de cette histoire et de son écriture, et ceci pour plusieurs raisons. En premier lieu, parce que son analyse a bousculé l’interprétation de René Rémond et de ses trois droites (bonapartisme, légitimisme, orléanisme) dans la mesure où Zeev Sternhell, à travers son ouvrage de 1978, y a vu l’avènement d’une « droite révolutionnaire » quand l’auteur du classique Les droites en France considérait le boulangisme comme un avatar du bonapartisme. Plus récemment, Bertrand Joly a souligné le caractère populiste du boulangisme, faisant de lui le premier jalon du populisme en France. De fait, l’épisode même s’il se termine en roman de gare (suicide de Boulanger, en exil à Bruxelles sur la tombe de sa maîtresse en 1891) a compté dans l’histoire politique française car ce fut, avant l’affaire Dreyfus, une crise très importante que le régime dut affronter. Le boulangisme fut cependant incapable de construire une doctrine ni même un véritable programme politique au-delà de son slogan « Dissolution, révision, constituante ». C’est donc après son effondrement que Maurice Barrès, élu député de Nancy en 1889, pose les premiers jalons de sa doctrine nationaliste qui s’affermit une décennie plus tard dans son Roman de l’énergie nationale et dans Scènes et doctrines du nationalisme. L’enracinement, le culte de la terre et des morts, l’importance de la Revanche et l’empreinte de Paul Déroulède et de son nationalisme plébiscitaire dessinent les contours d’un nationalisme barrésien qui se définit aussi comme un déterminisme. L’auteur du « culte du moi » célèbre à présent le « nous » tout comme l’impératif que ce dernier impose au destin de chacun, à l’instar de celui de Colette Baudoche, « une jeune fille de Metz » qui renonce à l’idée d’un mariage avec un jeune allemand qui la courtise. Charles Maurras, ami et cadet de Barrès, est l’autre représentant, essentiel, du nationalisme français. La formulation de son nationalisme fut progressive, comme pour Barrès, et s’inscrit dans une même temporalité, les années 1890. Maurras emprunte des cheminements différents. Le fédéralisme doublé de la défense du félibrige et une opposition civilisationnelle marquée entre « Barbares et Romans » (l’Europe germanique et du Nord et protestante contre le celle de la latinité) qui justifie au plan littéraire la création d’une « école romane » scandent les premiers écrits de Maurras à dimension politique. Vient ensuite son choix de la monarchie justifié par sa démarche connue sous le nom d’« empirisme organisateur » (une argumentation rationnelle remplaçant la fidélité) qui combine une influence d’Auguste Comte et de Sainte-Beuve. Le résultat est le « nationalisme intégral » qui défend l’idée d’une monarchie décentralisatrice, d’un projet corporatiste qui a comme finalité première de remplacer une république détestée au nom d’un rejet des Lumières et d’un antidémocratisme affiché ; mais aussi parce qu’elle livrerait la France aux « quatre États confédérés » (francs-maçons, juifs, métèques, protestants). À la différence de Barrès, Maurras a souhaité faire école et l’Action française, qui se développe durant les années 1900, sous la forme d’une ligue, d’un Institut et surtout d’un journal quotidien éponyme est le résultat de la capacité de « conversion » d’un « maître » qui se dote de jeunes disciples (Jacques Bainville, Louis Dimier, Georges Valois) ou de soutiens indéfectibles (Maurice Pujo, Léon Daudet). Si Barrès et Maurras sont les figures incontournables du nationalisme français, il faut leur ajouter Édouard Drumont dont l’antisémitisme et les campagnes de son journal La Libre Parole durant le scandale de Panama les a impressionnés. Ni oublier, pour le cas de l’Action française, le marquis de La Tour du Pin, qui à la différence de son ami Albert de Mun, a refusé le Ralliement et a apporté au maurrassisme sa doctrine corporatiste.
Le 6 février 1934 est souvent présenté comme une tentative de coup de force fasciste. Que révèle réellement cet événement sur les ligues et les droites radicales de l’entre-deux-guerres ?
Le 6 février n’est pas une tentative de coup de force contre la Troisième République comme l’avait déjà mis en avant Serge Berstein dans son volume de 1975 sur le 6 février et comme nous l’avons, je pense, démontré avec de nouvelles sources en 2024 avec Jean Philippet dans Février 34. L’affrontement. Les ligues sont divisées entre elles quant à leurs projets politiques (Maurras pour l’Action française, Pierre Taittinger pour les Jeunesses Patriotes et François de La Rocque pour Les Croix-de-Feu) et ont principalement en partage un rejet de la République parlementaire nourri des scandales comme celui de Stavisky qui marque la fin de 1933 le mois de janvier 1934 et de la mutation-sanction du préfet de police Jean Chiappe le 3 février 1934. Le 6 février, jour de l’investiture d’Édouard Daladier, les ligues défilent séparément, rive gauche, quand l’’épicentre de la soirée se déroule place de la Concorde où sont présents des ligueurs, mais aussi beaucoup de non-encartés et des militants de l’Association républicaine des anciens combattants (communistes). Jean Duclos, frère de Jacques, en est une figure marquante et suit les choses près le 6 février tandis qu’à la Chambre, les députés communistes, et d’abord Maurice Thorez, ont violemment pris à partie Daladier et son gouvernement soutenu par les socialistes. Le 6 février est une émeute sanglante qui se solde par 19 morts (18 du côté des manifestants et un du côté des forces de l’ordre). Effectivement le gouvernement Daladier, démissionnaire le 7 au matin, a dénoncé « un essai de coup d’État » qui a « ensanglanté Paris ». Il n’évoque pas le fascisme des ligues mais c’est bien contre lui que se mobilisent les gauches en région parisienne comme en province les 9 et 12 février 1934. L’antifascisme, qui préfigure le futur Front populaire une fois le changement de pied effectué par la IIIe Internationale, est effectivement au cœur des discours que les gauches portent sur les ligues depuis plusieurs années. Ces dernières ressortent affaiblies de la séquence de février, à l’exception des Croix-de-Feu, qui voient leurs effectifs croître considérablement jusqu’en 1936. Pour les autres mouvements, les militants n’affluent pas autant qu’espéré. Après février 1934, les ligues ont aussi perdu leur prééminence en termes de mobilisation dans la rue qui est à présent largement occupée par les gauches. Enfin, alors que plane sur elles des menaces d’interdiction, certaines des ligues, notamment les Jeunesse Patriotes (JP) et surtout les Croix-de-Feu, ont entrepris de réfléchir à leur transformation en parti politique. Tiraillées entre protestation et normalisation, les JP de Pierre Taittinger ont entamé une reconversion dès la fin des années 1920 sans jamais opérer de choix clair et définitif. Après 1936, la reconversion partisane des JP échoue. Il en va très différemment pour les Croix-de-Feu, transformées après 1936 en Parti social français. Le succès est incontestable puisque l’historiographie crédite la nouvelle formation d’un million cent mille/deux cent mille membres ce qui fait du PSF le parti de masse le plus important qui a jamais existé » en France, loin devant le Parti communiste de l’après 1945.
Le régime de Vichy constitue-t-il l’aboutissement de certains courants de l’extrême droite française ou représente-t-il une expérience politique d’une autre nature ?
Je répondrai les deux. D’un côté, dans le triple choix qui s’offre alors : résistance, soutien à l’État français ou collaborationnisme, les droites nationalistes choisissent majoritairement le second même si des nationalistes sont à Londres dès l’été 1940 tandis que les éléments collaborationnistes se mobilisent à la suite de la rupture du pacte germano-soviétique où leur soutien à « l’Europe nouvelle » agglomère anticommunisme et antisémitisme dans la lutte contre le « judéobolchevisme ». Le choix en faveur de Vichy perdure chez beaucoup , voire se radicalise comme le montre l’exemple de la Milice. Mais on observe chez une part non négligeable des soutiens de 1940 des bifurcations en 1941-1942 qui concernent ceux que l’on a appelé les vichysto-résistants mais aussi les partisans du général Giraud (giraudistes). Les uns comme les autres, après avoir cru dans les promesses de relèvement de la Révolution nationale, basculent dans la résistance, gaulliste ou giraudiste, par rejet d’une collaboration d’État de plus en plus marquée et, après novembre 1942, par refus de l’occupation générale de la France métropolitaine par l’Allemagne nazie. Si Vichy compte des représentants des droites nationalistes parmi ses cadres qui ont investi certains domaines où ils étaient reconnus avant la guerre (presse et propagande, y compris antisémite et antimaçonnique, jeunesse et formation), l’État français ne se limite pas à cette famille politique puisque s’y côtoient des acteurs venus d’horizons divers et surtout des technocrates qui sont au cœur du régime ; et ce au point de déchaîner les passions à l’occasion de la campagne sur le prétendu complot de la synarchie (1941) qui met en scène, pour la première fois, la figure du technocrate accusé saper les fondements de la Révolution nationale. La confrontation entre éléments issus du traditionalisme et du nationalisme et tenants de cette technocratie, qui s’observe notamment au moment des controverses sur le contenu et la mise en œuvre de la Charte du Travail, donne à voir la défaite des premiers, face aux seconds, puisque le projet de corporatisme traditionaliste, issu de La Tour du Pin, se voit battu en brèche par des approches beaucoup plus modernisatrices.
Quel rôle les guerres d’Indochine et d’Algérie, puis l’OAS, ont-elles joué dans la recomposition de l’extrême droite après 1945 et dans la naissance du Front national ?
Ces deux guerres coloniales ont joué, et surtout la seconde, un rôle très important. Rappelons d’abord que la défense de la colonisation dans les années 1880-1890 est l’affaire des républicains opportunistes, à commencer par Jules Ferry, (épisode du Tonkin. Du côté des nationalistes, la colonisation n’est alors pas une priorité : l’essentiel est la préparation de la revanche tandis que la conquête d’un empire colonial outre-mer est assimilée à une manœuvre bismarckienne visant à détourner la France de l’Europe et à affaiblir son influence sur le continent. Au cours des décennies suivantes, les nationalistes, comme beaucoup de Français, se rallient à ce projet colonial qu’ils défendent ardemment au lendemain du premier conflit mondial et durant l’entre-deux-guerres. Les plus mobilisés sur le sujet sont sans doute Pierre Taittinger et les Jeunesses Patriotes. Au lendemain du second conflit mondial, qui a vu Alger être un temps la capitale de la France, l’empire est considéré comme un des derniers marqueurs de la puissance française. Du côté des droites nationalistes sa défense s’impose au nom de la lutte contre la « subversion » notamment communiste et s’inscrit pleinement dans la guerre froide. Si la guerre d’Indochine et l’effondrement de Diên Biên Phu (7 mai 1954) ont mobilisé les maigres troupes du mouvement Jeune Nation de Pierre Sidos et de Dominique Venner, la guerre d’Algérie qui débute quelques mois plus tard est un temps fort des droites nationalistes. Le 6 février 1956 à Alger, le 13 mai 1958 puis, après le retournement du général de Gaulle, la semaine des barricades (janvier 1960), le putsch d’Alger d’avril 1961 et l’Organisation armée secrète qui se structure au début de l’été suivant scandent cette histoire. Elle donne à voir des carences habituelles des droites nationalistes (absence de projet homogène au-delà de la défense de l’Algérie française, querelles de boutiques, échec final et procès qui fait d’elles, de nouveau, des vaincues sans possibilité de rebond comme l’a montré le score de Tixier-Vignancour à la présidentielle de 1965. Concernant le Front national, un premier point doit être rappelé, à savoir que pour les jeunes gens d’Ordre Nouveau, mouvement qui se lance en 1969-1970, Le Pen, le « député-para », est un « vieux » même s’il est alors quadragénaire et que l’échec de l’Algérie française ne doit plus être à l’agenda de leurs mobilisations. Pourtant lorsque Le Pen est sollicité comme orateur et que se montent les premières « Mutualité », c’est ce sujet qui ramène un peu de public… Ajoutons aussi qu’en 1972, au moment de la constitution du FN, à côté d’Ordre Nouveau et des amis de Le Pen on trouvait aussi Georges Bidault, l’ancien démocrate-chrétien et président du Conseil national de la résistance qui, à rebours de son parti, a défendu jusqu’au bout l’Algérie française. Bidault s’est retiré au dernier moment de la constitution du Front mais la présence de ses proches a permis à Le Pen de bénéficier de leur appui pour prendre les rênes d’une formation alors squelettique. De son côté Le Pen n’a jamais cessé de revenir sur la guerre d’Algérie ni renié son antigaullisme comme le donnent à voir ses Mémoires.
Le Rassemblement national actuel demeure-t-il l’héritier des traditions historiques que vous retracez, ou sa stratégie de normalisation marque-t-elle une véritable rupture avec cette histoire ?
Le RN est l’héritier non seulement du FN (même s’il n’en est pas le décalque) mais de l’histoire du nationalisme français, en particulier dans sa version plébiscitaire. Pierre-André Taguieff a parlé justement de « national-populisme » à propos du FN. Ce terme me semble pertinent si on rappelle que dans la somme qu’il consacre au boulangisme l’historien Bertrand Joly y voit l’origine du populisme français. La stratégie de normalisation ou de « dédiabolisation » du RN ne change de mon point de vue rien à cette question de l’héritage, notamment populiste, et ce quels que soient les doutes, que cette dernière suscite chez de nombreux commentateurs, doutes qui ont été attisés ces derniers jours par l’affaire Bardella. Nous verrons dans les semaines à venir si elle affecte l’audience de Marine Le Pen et du RN. Ce qui est frappant, c’est qu’au regard de près d’un siècle et demi d’histoire du nationalisme français, on constate que, pour la première fois, dans les urnes (présidentielles, européennes et législatives), les droites nationalistes ont supplanté les droites de gouvernement et qu’elles s’appuient sur un socle sociologique solide et en expansion ces dernières années. À l’inverse, l’électorat des droites parlementaires s’est rétracté ou radicalisé, sans gêner la progression du RN ainsi que le montre le cas de Reconquête. Éric Zemmour et les siens ont séduit des déçus du fillonnisme et davantage siphonné une partie des ex électeurs de LR qu’ils n’ont entamé sérieusement la base du vote RN.
Olivier Dard
Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste d’histoire politique. Spécialiste de l’histoire des idées et des forces politiques, en particulier des courants conservateurs, libéraux, nationalistes, populistes, réactionnaires et technocratiques, il a publié de nombreux ouvrages portant sur Février 1934, l'OAS, le salazarisme ou la synarchie. Mais aussi des biographies de Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel, Jean Coutrot. Il a codirigé des dictionnaires du conservatisme, des populismes ou du progressisme et de nombreux collectifs dont les plus récents portent sur l’anticommunisme et l’ordre moral.
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