I. Quand la peur (re)devient puissance motrice de l’évolution politique
Depuis l’émergence de tendances politiques qui, dans leurs discours et actes, ne ciblent qu’une seule catégorie de population comme étant la cause générique de l’insécurité dans l’île, le landerneau s’agite. Jusqu’à remettre en cause au détour rapide de simples communiqués ou conférences de presse des concepts construits patiemment par le débat de fond politique issu des structures du mouvement national des années 70, 80, 90.
Le dernier événement en date et non des moindres est la remise en cause à l’emporte-pièce du peuple corse en tant que communauté de destin. D’abord par les nouvelles tendances « identitaires » parlant exclusivement « d’ascendance », ensuite, récemment, par la communication du « FLNC UC » qui leur a finalement emboîté le pas.
Ainsi, le règne de la « punchline » sur les réseaux sociaux, des plateaux de télévision largement orientés idéologiquement, se nourrissant de faits avérés ou non pour grossir et amplifier les peurs, s’imposerait en Corse aussi, ironie du sort jusque dans les mouvements dits « d’émancipation nationale », important les termes caricaturaux du débat politique français. Au détriment du constat objectif, du débat éclairé, de la raison et de la lucidité. De notre Histoire. De la capacité à discerner le bon grain de l’ivraie. D’un sbagliassi da u granu à a pula.
II. Regarder en face les réalités démographiques, logiques et comportements qui transforment la Corse.
Il est évident que la Corse fait face à une croissance démographique importante, produite exclusivement par un apport externe eu égard à un solde naturel négatif.
Il est tout aussi évident que cette situation provoque une légitime angoisse face aux bouleversements et aux déséquilibres que cela accentue.
Sur le plan linguistique et culturel, du foncier et du droit au logement notamment. Mais quelles sont les raisons de ce flux?
De quelles origines est-il composé?
Quelles solutions doit-on apporter aux craintes et aux déséquilibres?
Pour une très grande part ce flux est la conséquence de la spéculation foncière et immobilière et d’une logique de résidentialisation avec des individus et familles venant du continent français qui ne sont pas issus d’une immigration d’Afrique du Nord.
Sur ce volet, c’est un mécanisme bien huilé, un système organisé basé sur une fiscalité très incitative orientée sur l’acquisition et la valorisation de biens immobiliers, se déployant sur le terreau d’une forte attractivité de l’île sur le plan touristique, environnemental, de la quiétude et de la sécurité, attirant des « clientèles » du nord au pouvoir d’achat moyen, en général, bien supérieur à celui des Corses.
Cette logique, ce système économique poussé à la fois par des lobbys immobiliers et financiers, mais aussi politiques, largement facilité durant des années par l’État sur le plan de l’urbanisme, a créé une rupture d’égalité en termes de droit au logement en défaveur des Corses, d’origine et d’adoption, résidents durablement sur l’île.
Ce rapport de force économique imposé, facilite grandement une « colonisation de peuplement » en ce qu’elle a aussi comme conséquence, outre une inégalité sociale marquée, une uniformisation culturelle, une dilution/disparition de la langue et des codes de lien social et culturel insulaire.
Ce mécanisme a toujours été combattu et il faut souhaiter qu’il continue de l’être. Il ne pourra être arrêté et transformé de manière satisfaisante que par le biais d’une capacité législative et fiscale donnée à la Corse via un réel statut d’Autonomie.
Pour venir sur le sujet de la « communauté » des hommes et des femmes débarqués sur l’île, et non pas seulement sur le plan de la logique justement incriminée, il convient de distinguer deux types de comportements: le premier, un comportement de conquérant, prédateur, spéculatif, peu scrupuleux de la culture corse, des modes de vie, des gens qui y vivent, en un mot comme en cent, un comportement de « colon »;
Le second est celui de personnes ayant acquis un bien mais qui aiment le mode de vie corse, veulent s’y intégrer, s’y fondre même, participer à la société insulaire, y finir leur vie.
Le premier type de comportement s’inscrit dans une logique de rejet de ce que nous sommes et participe de la colonisation de peuplement. Le second type de comportement ne peut bien évidemment pas être appréhendé de la même manière. Ni éthiquement, moralement et culturellement, ni économiquement et politiquement. À ceux-là l’offre de fraternité doit être faite. L’offre d’intégration culturelle. L’offre de devenir des Corses avec des droits politiques sur cette terre. Cette offre incitant à un comportement vertueux de volonté d’intégration doit aussi servir de message à ceux de la première catégorie, comme pour provoquer un acte de rédemption.
Sachant qu’être ou devenir Corse suppose pour chacun, des devoirs.
En plus du mécanisme de la spéculation foncière et immobilière, une autre logique a produit la colonisation de peuplement.
La logique purement d’État qui par décision politique verticale voire coloniale, active l’implantation massive de population externe, généralement dotée de droits et d’avantages: ce fut le cas suite à la guerre d’Algérie en Corse où 90 % des possibilités foncières délivrées par la SOMIVAC ont été octroyées à des pieds-noirs au détriment des paysans corses. À cette action massive peut être rajouté l’objectif clairement affiché dans le rapport de l’Hudson Institute pour le compte de la DATAR de vouloir remplacer les Corses et développer un tourisme prédateur et de masse. Cela a conduit aux événements d’Aleria. Nous sommes les héritiers de la résistance contre ce système véhiculé par l’État. Mais là aussi, si de nombreux « pieds-noirs » se sont comportés en colons, il en existe aussi de nombreux qui ont épousé la cause de la Corse et du peuple corse, qui y ont fait souche et qui sont devenus par l’intégration, des Corses à part entière. C’est aussi cela la réalité.
III. Relier systématiquement immigration, islamisme et insécurité est une faute, en Corse, plus qu’ailleurs.
En plus des deux logiques organisées précédentes, s’est amplifié au niveau mondial, européen et français, l’islamisme, au rythme d’attaques et attentats barbares que nous avons tous en mémoire, mais aussi au moyen de réseaux et d’organisations religieuses et éducatives visant à promouvoir une vision radicale et totalitaire de l’Islam, et le djihad. Cette logique s’est particulièrement imposée dans les banlieues des villes françaises. En Corse, fort heureusement, ce phénomène ne s’est pas encore imposé comme un fait majeur.
Des signes de changement vestimentaire se constatent ici ou là par rapport aux décennies précédentes, des informations sur tel ou tel imam prédicateur de thèses radicales ont existé, des risques sur quelques individus peuvent être identifiés. Cela doit nous conduire non seulement à la vigilance, mais aussi à anticiper et suivre précisément en termes éducatifs, culturels et linguistiques ce phénomène pour mieux le combattre à la racine. Néanmoins, il est encore très marginal dans les questions démographiques et culturelles qui se posent fondamentalement à la Corse.
Cette réalité est sans commune mesure avec ce qui se traite sur les plateaux télés à propos des villes françaises. Résumer donc la réalité de la démographie en Corse au théâtre d’actions du continent français est un contresens par rapport à la réalité vécue et un raccourci outrancier réalisé pour nourrir des idéologies politiques nauséabondes.
Et s’il convient d’être intransigeant vis-à-vis de l’islamisme, combattre vigoureusement ce type organisé de « colonisation de peuplement » s’il venait à croître, il faut souligner surtout la réalité d’une très grande majorité de la communauté maghrébine qui n’adhère pas à ces thèses et n’aspire qu’à vivre tranquillement et régulièrement de son travail en Corse. Essentiellement des personnes d’origine marocaine d’ailleurs.
À cette grande majorité de personnes qui veut adhérer au développement et à la construction de l’île, l’offre de fraternité et d’intégration doit être faite. Dire cela n’équivaut pas à ouvrir les vannes pour vivre au sein de la société corse sans règles. Vivre en Corse, partager une destinée commune doit toujours supposer un contrat social avec des droits et des devoirs. Toujours. Quelle que soit l’origine des individus. A fortiori d’ailleurs s’ils se réclament d’une appartenance sur plusieurs générations.
La majorité des membres de la communauté maghrébine est issue d’une immigration de dimension économique pour pallier les besoins qui se sont faits jour et continuent de se faire jour dans le BTP et l’agriculture notamment. En très grande majorité il s’agit d’une immigration régulière. De l’immigration irrégulière existe aussi, mais en Corse elle reste circonscrite et a pour moteur le besoin économique dans les secteurs précités. Et quelquefois les principales victimes en sont les immigrés eux-mêmes, exploités sans droits sociaux ni droit au chapitre. Il convient d’avoir une logique de règles plus précises pour gérer et réduire cette irrégularité de l’immigration: il est évident que le débat sur l’Autonomie de la Corse doit permettre de doter l’île de compétences en la matière en partenariat avec l’État.
En réalisant un focus plus saillant, à partir de données et de sources objectives, sur la réalité numérique de la part des origines de l’immigration en Corse, nous ne pouvons que conclure à un écart évident avec ce qui se passe sur le continent français.
Les chiffres de l’INSEE n’évoquent que la part de l’immigration hors origine française, qui est pourtant le premier flux externe constaté et de loin, 75 % des flux arrivants de l’extérieur sont des Français continentaux:
Sur le volume des 25 % restants, 54,4 % de celui-ci sont d’origine de pays européens contre 34,9 % pour le constat en France.
Et la part des immigrés européens en France a tendance à diminuer tandis qu’en Corse elle a tendance à augmenter.
Les personnes d’origine marocaine constituent 29,1 % de ce volume de population immigrée mais cette part a fortement diminué: elle était de 42 % en 1999 et de 33 % en 2012.
Les personnes d’origine algérienne ne représentent que 3,9 % de la population immigrée. A titre encore de comparaison les Portugais sont à 24 % et les Italiens à 12,4 %.
Si nous faisons un point aussi sur la réalité des sans domicile fixe dans l’île sur la base de l’expérience de travailleurs sociaux:
60 % des SDF de l’agglomération bastiaise (montant total de SDF qui a doublé en 3 ans) sont d’origine française hors Afrique du Nord, 15 % sont d’origine corse, et sur les 25 % restants la part majoritaire vient des anciens pays de l’Est (Pologne, Roumanie, Ukraine…), le solde s’égrenant entre italiens et origine maghrébine.
Sur les six squats découverts en plaine orientale à la suite du travail de cette même association, sur près de 300 personnes, 70 % sont d’origine italienne, à peu près 20 % d’origine de l’Est. Constat clair qui a de quoi largement mettre au rebus les thèses affirmant que nous sommes envahis de vagues submersives issues d’Afrique du Nord.
Pour rappel, a contrario, la résidentialisation secondaire en forte progression en termes de taux de croissance de permis de construire depuis 2002 et exponentielle depuis 2007, se matérialise selon l’INSEE en 2019 par la répartition suivante au niveau des origines:
37 % des résidences secondaires appartiennent à des résidents fiscaux insulaires, 8 % à des étrangers hors France,
55 % à des personnes dont la résidence fiscale est en dehors de l’île et se situe sur le continent français.
Et même si par extrapolation, nous considérions 10 à 12 % des personnes résidentes sur le continent francophone comme étant membres de la diaspora Corse, cela n’altèrerait pas le fait que plus de la moitié des résidences secondaires dans l’île est détenue par des personnes non corses vivant ailleurs, en particulier en France continentale.
Il convient ici de préciser de surcroît que la tendance lourde à l’investissement patrimonial en Corse par une population externe plus fortunée que les résidents insulaires s’est aussi traduite, incitée fiscalement, par l’acquisition de biens immobiliers destinés obligatoirement durant 10 à 12 ans à la location à l’année.
Or, au bout de cette période, ces logements deviendront un nouveau stock conséquent de résidences secondaires pour villégiature ou location touristique saisonnière.
Enfin, phénomène nouveau qui s’accentue, la fuite de l’insécurité et la recherche d’un cadre de vie qualitatif poussent de plus en plus de couples ou de familles continentales à acquérir un bien pour cette fois-ci s’y installer et tenter la vie en Corse.
Le phénomène lié à la « résidentialisation » est donc massif et, sans conteste, le principal moteur des mouvements démographiques à l’œuvre.
IV. Non, la mafiosisation n’est pas née de l’immigration
Attardons-nous maintenant sur le raccourci entre problèmes de mafiosisation, de voyoucratie et l’immigration en général.
Sur le plan des bandes qui agissent dans le trafic de drogues, le racket, l’immobilier… comment pouvoir sérieusement affirmer que ce problème majeur, son développement dans le temps, serait issu de l’immigration.
En Corse, cela aussi est un contresens. Sauf à faire une relecture de l’Histoire ou à considérer que la vente de drogue pour faire du fric et tuer notre jeunesse, c’est beaucoup plus acceptable lorsque ce sont des Corses qui le font. Chacun sait que ce sont des insulaires qui sont les patrons de ces bandes. Et que s’il y a des membres issus de l’immigration qui agissent dans ce domaine, ils sont très souvent des affidés.
Et même si demain ils deviennent chefs de bande, cela ne changera rien à la réalité des sources et mécanismes qui ont procédé à la naissance et au développement de la mafiosisation en Corse.
Dans les années 1990, on comptait entre 30 et 40 morts par an en moyenne liés au banditisme, à la drogue, à l’immobilier. Aujourd’hui, il y en a 3 à 4 fois moins fort heureusement. Et même si chaque mort est un mort de trop, ce rappel et cette évolution démontrent qu’il n’y a pas du tout de lien privilégié dans le temps entre évolution des activités criminelles et immigration.
Quant à la « banlieurisation » de la société corse, plusieurs remarques:
Tout d’abord, en 2024, les quartiers des villes Corses ne sont ni Vaux-en-Velin, ni le 93. Le niveau d’insécurité n’a rien à voir avec la réalité vécue par les populations dans les endroits précités.
Ensuite, les phénomènes de « banlieurisation », partout, sont tous le produit d’une politique urbaine catastrophique sur le plan de la construction, de l’architecture, de la ghettoïsation sociale, mêlée à une déperdition du système éducatif dans ces zones, en termes de moyens et donc de transmission de valeurs. Si l’on y ajoute la sur-représentation des écrans, des réseaux sociaux mondialisés, des médias mainstream, en termes d’uniformisation culturelle, le chômage et l’oisiveté, la porte est grande ouverte pour que la jeunesse prenne la pente vers la petite délinquance et les comportements déviants voire violents.
Et cela peut toucher toutes les origines, y compris des Corses issus de familles occupant les logements sociaux de Bastia, Aiacciu ou Porti Vechju, ayant quitté leur village pour la promesse d’une vie meilleure en ville…
Dans ce propos, personne n’est excusé. Pas plus les maghrébins, ou d’autres origines étrangères, que les Corses prenant cette mauvaise pente qui peut être l’apanage de nos quartiers si nous n’y prenons pas garde.
De nombreuses initiatives existent déjà pour enraciner dans ces quartiers d’autres logiques de valeurs, de culture et d’intégration. Et même si nous ne sommes pas assimilables à la logique de banlieurisation des grandes villes françaises, il faut aller plus vite, plus loin, plus fort en termes de « corsophonisation », d’éducation, de formation et de culture, de lutte contre la drogue, les violences et toutes les formes d’addiction, en promouvant le sport, la résorption des inégalités sociales, les activités économiques pourvoyeuses d’emplois, le droit au logement.
Enfin, laisser supposer que, là aussi, dans ce contexte de quartiers, seule une population créerait l’insécurité et serait pourvoyeuse de « racailles » est faux.
Dans le malheureux et inexcusable drame qui s’est joué à Paese Novu (rixe entre jeunes), nous avons pu constater qu’une seule thèse avait été véhiculée à des fins purement politiques, de manière idéologique et cynique. S’il est clair qu’il convient de condamner fermement les violences et soutenir toutes les victimes de ce genre d’affrontements, il apparaît déjà que la thèse véhiculée initialement était à nuancer grandement. On se trouvait très loin d’une dimension religieuse ou d’une agression spontanée alors que rendez-vous avait été pris entre deux groupes.
Dans ce contexte brûlant, outre le fait d’instrumentaliser un fait en détournant a priori le sens réel de ce qui s’est déroulé, appeler au rassemblement en jouant sur les peurs, en ciblant toute une population, et en oubliant sciemment d’évoquer quatre morts par balles dans les mêmes quartiers sud de Bastia au même moment, et l’agression violente, à peine quelques semaines auparavant, d’une vieille dame par trois jeunes gens, toujours à proximité du premier fait, est proprement hallucinant.
Hallucinant et clairement démonstratif d’une volonté manipulatoire: dans le premier cas, parce qu’il y a « des » maghrébins mêlés, la réaction est vive avec une communication agressive et des termes empruntés au plateau des médias mainstream proches de forces politiques d’extrême-droite, dans les deuxième et troisième cas ne mêlant que des Corses d’origine, silence absolu. Même pas une seule parole pour les victimes.
Tuer quatre personnes et frapper une dame corse de 83 ans n’est apparemment pas suffisamment grave pour oser communiquer pour ceux prêts à bondir sur Twitter, TikTok et Instagram dès qu’un seul type de population apparaît dans un drame ou une bagarre.
Dans tous les cas évoqués, il s’agit de drames consécutifs à plusieurs facteurs cumulatifs: paupérisation voire précarité/pauvreté; perte grandissante de repères, de valeurs culturelles et morales par un recul de l’éducation; addictions, drogue, influence trop importante des réseaux sociaux, référence à des exemples délinquants ou voyous.
Les drames et l’insécurité en Corse viennent de cela.
Dans notre conception de la société corse et de son évolution, un « caïd » de quartier, qu’il soit russe, ukrainien, roumain, portugais, polonais, sénégalais, français, maghrébin ou corse reste un « caïd » qu’il convient de mettre hors d’état de nuire par les fonctions équilibrées, équitables, intransigeantes et fortes de l’État de Droit.
Et de manière concomitante, il est urgent de traiter les maux à la racine par des politiques volontaristes de portée sociale, culturelle, économique, sportive qui puisent dans la corsitude et la méditerranéité. Et faire de la proximité une force.
V. Qu’est-ce qu’un peuple?
À la suite de cela, dans un lien de cause à effet hasardeux d’aucuns remettent en cause la conception de « communauté de destin ». Cette remise en cause telle qu’exprimée ne nous apparaît pas souhaitable éthiquement, ni conforme à notre Histoire collective. Le récit « vendu » de ce que serait le Peuple corse ne correspond pas à la manière dont s’est constitué et se constitue ce Peuple corse au fil du temps.
Si l’on s’en tient à une conception de la nation héritée d’Ernest Renan, le droit du sol n’est pas incompatible avec l’expression de la volonté de devenir membre d’une communauté, c’est-à-dire d’appartenir à cette « communauté qu’un simple hasard géographique ne suffit pas à définir ».
Et c’est bien de cela dont il s’est agi dans la naissance et le développement du sentiment d’appartenance des individus à une même communauté sur l’île. Le simple hasard géographique n’a jamais suffi et ne suffit pas à définir la communauté. D’autres éléments fondamentaux interviennent:
-Le lien viscéral à la terre nourricière insulaire, dans le développement nécessaire des cultures, du pastoralisme et de l’élevage, dans des contextes de survivance, d’autarcie, de partage et de solidarité face aux changements liés aux éléments naturels, aux razzias et conquêtes externes, sur une « île-montagne » constituée de vallées cloisonnées et difficile d’accès;
– La nécessaire vision très précise de la gestion de la rareté des ressources et du foncier qui en découle pour l’ensemble des membres de la communauté;
– La naissance, le développement et l’évolution, le partage, la transmission d’une langue et d’une culture propres, de savoir-faire, d’us et coutumes, de mythes, de rites et croyances, d’imaginaires, constitués au gré des relations tissées entre les hommes et avec les éléments; eux-mêmes influencés par des apports extérieurs issus de déplacements ou de conquêtes (phéniciens, phocéens, étrusques, romains, Pisans, Génois…) qui ont toutes influencé les éléments évoqués précédemment constitutifs de la communauté Corse.
Tout cela a été longtemps appris, puis hérité, ou encore adopté, et enfin transmis par les insulaires qui, de plus ou moins longue date, ont voulu faire souche de temps immémoriaux sur la terre Corse en choisissant de vivre durablement sur cette île.
Faire souche s’est réalisé dans des processus au cours du temps par l’amour de l’île, de son village, de sa vallée, des lieux-dits, des siens et des autres membres de la communauté y partageant les souffrances, les nécessités, le labeur, les deuils, les joies et les espérances.
Et des individus venus d’ailleurs ont toujours pu s’y intégrer par mariage ou non d’ailleurs. Et participer de cette longue chaîne en s’appropriant les codes et les héritages. À différentes périodes de l’Histoire, cela n’est pas allé sans conflictualités ni violences: évidemment lorsque l’extérieur voulait soumettre la communauté, une résistance collective s’est fait jour pour sauver un mode de vie et d’organisation. Des cas plus ciblés de rejet d’individus, notamment lors d’une incompatibilité avec le respect des codes de la communauté ont aussi existé partout.
Mais cette violence, ce rapport de force, cette conflictualité se sont manifestés fréquemment au sein même de la communauté constituée: entre populations de vallées de montagne se disputant les terres de pacage des animaux entre seigneurs, propriétaires terriens et bergers, toujours au sujet de la jouissance de l’usufruit du foncier; entre chefs de bandes ou de clans voulant asseoir un pouvoir sur un village ou un territoire; entre personnes privées pour différents motifs (mœurs, vol d’animaux, atteinte à l’honneur).
La violence interne, le poids des bandes, l’injustice par le règne du plus fort n’ont donc jamais été le seul apanage de la présence de « l’étranger ».
De cette longue évolution en milieu insulaire, constitué lui-même « d’isolats » montagneux et cloisonnés, facilitant des organisations collectives très protectrices et resserrées en relations et règles de société, se sont transmis des « traces », malgré le poids de l’obsolescence naturelle liée au temps et aux événements et celle plus forcée liée aux colonisations et tentatives d’assimilation, dont la dernière en date est la conquête française.
La résilience de cette communauté insulaire a été forte.
Eppuru simu quì dice a canzona. La transmission liée à la tradition orale cultivant la conscience et l’inconscient des individus de cette communauté, a fait que ceux-ci ont perpétué ces « traces » dont le premier élément toujours vivace malgré tout reste la langue et la culture immatérielle qui s’y rapporte.
Ces traces constituent la singularité et l’originalité encore aujourd’hui du peuple corse.
VI. De Paoli au Riacquistu : une tradition politique de l’émancipation démocratique
Cette singularité et cette originalité ont été renforcées par la conscience morale et politique d’être un peuple avec des droits face à l’oppression. Cette conscience a conduit à l’élaboration d’un projet politique consacrant l’existence d’un peuple Corse légitimement maître de lui-même et fixant le cadre d’un contrat social moderne. Qui dit moderne dit progressiste au sens de l’idéologie de la période des Lumières.
Chacun sait que le contrat social mis en œuvre en question, sous la période de Pascal Paoli, avait été nourri dans la gestation de ses principes, dès le début des phases de la Révolution contre la Sérénissime de Gênes, par les réflexions des intellectuels, religieux et des « pères de la Nation » de l’époque. Il s’agissait dans ce projet politique non seulement de perpétuer les éléments constitués qui fondent la communauté du Peuple Corse mais de traiter aussi les maux internes à la société insulaire. Il s’agissait en effet par le contrat politique non seulement de faire reconnaître à l’extérieur, et face à la conception du Roi de droit divin, les droits du « Peuple corse maître de lui-même » à décider de son avenir et de l’administration des affaires de la Corse, mais aussi « d’élever » les individus par l’éducation et la connaissance, par le respect de principes moraux et de justice visant à lutter contre les propres « démons » internes de la société insulaire.
Dans une vision de progrès assumé.
Ainsi en est-il allé de la définition et application d’a Ghjustizia Paolina contre les Vindette fondées sur la justification d’une justice privée expéditive. Dans une île où l’on comptait 200 à 300 morts par an en lien avec cette pratique, mesure-t-on aujourd’hui le caractère révolutionnaire de la mise en œuvre de cette politique de fermeté baséeee sur une justice d’intérêt général? Et de surcroît en obtenant un consentement large des insulaires alors que la Vindetta était véhiculée comme un trait de valeur des Corses face au « déshonneur ».
« L’opinion c’est la masse, la conviction c’est l’Homme » dit Stefan Zweig.
La conviction de bâtir un pays selon des valeurs et principes modernes a guidé les pas de Paoli face à des pratiques et une opinion diffuse allant dans le sens de « valeurs » qui menaient les Corses collectivement à leur ruine.
Le parallèle avec aujourd’hui peut être réalisé sur le débat de convictions face à « l’opinion ». Celle-ci n’étant pas clairement quantifiable par nature et servant souvent d’excuse aux poussées de fièvre, instrumentalisées.
Au-delà d’A Ghjustizia Paolina, la liberté de vote aux femmes chefs de famille, la liberté de culte, l’éducation et la création de l’université comme vecteurs d’émancipation individuelle par la connaissance afin de tempérer voire d’échapper au déterminisme des clans voire des familles, tout cela au XVIIIe siècle était très clairement révolutionnaire et progressiste. Ce qui n’enlève rien aux solidarités familiales et villageoises naturelles qui se sont perpétuées et ancrées, dont nous sommes fiers d’être issus.
Sous la période paolienne, l’accueil de juifs en nombre pour peupler les villages de l’intérieur démontre à la fois la tolérance, le pragmatisme et la foi en la capacité intégrative de la société corse dans la vision inhérente à la construction de la Patrie.
Comment ne pas aujourd’hui rappeler que des prénoms et noms corses portés de longue date dans des villages de l’intérieur sont issus de cette immigration? Les personnes et familles qui les portent ne sont-elles pas des Corses à part entière? Évidemment que oui.
Dans un autre registre, l’échange de bons procédés et diplomatique entretenu avec le Bey de Tunis faisait-il de Paoli un suppôt de l’islam? Bien entendu que non. Pas plus d’ailleurs que Sampieru Corsu au XVIe siècle quand il alla chercher l’empire ottoman pour tenter d’en faire un allié contre Gênes.
Et cela n’enlevait rien à la dimension culturelle et cultuelle chrétienne très présente au sein de la société corse depuis Rome. Cette chrétienté et cette religion catholique qui a dû d’ailleurs intégrer en Corse des éléments de rites et de croyances venus d’autres influences précédant le Vatican et Rome, comme celle des Étrusques. Éléments de rites toujours présents aujourd’hui dans notre société.
L’art de l’appréhension des nuances doit toujours nous guider pour comprendre qu’être Corse se nourrit de toute l’Histoire. Toute. Et c’est l’ensemble des éléments apportés, historiques, politiques, linguistiques, culturels, spirituels et humains qui fonde la trajectoire cohérente de notre singularité d’aujourd’hui. Ce n’est pas « le sang pur ».
Comment ne pas nous rappeler que la Corse accueillit des immigrés fuyant leur situation politique ou pour raisons économiques à plusieurs reprises? Ce fut le cas des juifs syriens, mais aussi des Russes blancs, des Arméniens, ou encore des républicains fuyant Franco, et enfin les vagues de travailleurs italiens.
Des noms de famille et prénoms russes aujourd’hui bien connus de personnes s’étant intégrées de longue date et parlant souvent corse, aimant l’île de manière viscérale car devenue naturellement leur terre, viennent nous le rappeler. Ils sont tous devenus corses à part entière.
VII. L’appartenance ne peut se réduire à l’ascendance, ni à la résidence: la communauté historique, linguistique et de destin comme contrat social essentiel.
De l’ensemble des éléments d’analyse évoqués se dégagent une vision d’ensemble et une cohérence autour de la définition de ce que nous appelons le Peuple Corse.
Tout d’abord, un ensemble de facteurs constitutifs et de critères:
L’attachement viscéral à la terre corse, aux lieux, aux villages, à la fois concret, mais aussi irrationnel car nourri de l’Histoire des Hommes, de leur enfance dans ces lieux, du travail accompli, d’imaginaires, des douleurs, des rêves et des espoirs. Y partager la langue, la culture, l’Histoire. Y accomplir un projet de vie personnel, familial et adhérer volontairement à la construction collective de la société corse, au projet collectif, à son devenir, en un mot à son « destin ».
Cette conception basée sur l’amour des siens, le sentiment d’appartenance, l’attachement à la terre, à l’histoire et la culture est pour nous le plus sûr moyen de faire acte de cohésion et de faire peuple.
Elle est le plus sûr moyen de faire acter à la fois, les notions essentielles de reconnaissance et de respect.
Faire acter cette conception est essentiel, d’abord à l’interne de la communauté vivante « d’origine » ou « façonnée de longue date »; ensuite pour ceux nouvellement arrivés sur l’île ou encore pour ceux qui en sont issus et qui s’en sont éloignés géographiquement, et quelquefois aussi, pas que géographiquement.
Elle fixe évidemment un horizon d’intégration comme obligation de moyens dans cette communauté vivante singulière.
Cette conception, pour se traduire de manière effective, politique, démocratique, culturelle, éducative, économique et sociale, doit se formaliser au travers d’un contrat social moderne matérialisant les droits et les devoirs de chacun. Elle ne peut se résumer à de l’à peu près ou à des discussions du café du commerce ou populistes.
Car le contrat social est ce qui doit garantir la justice et l’équité. Il est ce qui doit garantir, notamment, les droits des plus faibles face aux logiques, souvent imposées du « plus fort » (monopoles économiques, dérives mafieuses; lobbys politiques, clientélistes).
Et c’est là où notre maturité collective est en jeu. Savoir construire une société de règles claires basées sur les droits et devoirs de chacun, reste notre défi collectif le plus grand. Comme du temps de Paoli pour instaurer une Justice contre les violences privées. Ou encore du temps de nos sociétés agro-pastorales très codifiées pour l’accès « à u cumunu è à l’invistite » ou pour la gestion et la répartition de l’eau pour les jardins, ou la réalisation « d’operate ».
Dans cette conception, contrairement aux travestissements grossiers quelquefois véhiculés par certains propos, il n’est aucunement question de renier ses ancêtres.
Bien au contraire, il s’agit de donner un sens à ce qui a réellement été leur existence, la constitution de leur fil familial, de leur lien à la terre, et de leur appréhension de l’altérité. Sans mythifier ni caricaturer.
À ce stade nous voudrions rappeler à titre d’exemple l’histoire d’un berger, au XVIe siècle, qui, gardant ses chèvres en plaine, aida un homme en proie à une noyade, le secourut, et l’homme qui était un Maure, fut nourri et protégé et put repartir chez lui.
Quelque temps plus tard, le berger fut emporté par une razzia de maures sur la côte et se retrouva ensuite sur un marché aux esclaves. Un seigneur vint inspecter les esclaves sur le port de Tunis et le reconnut. Il ordonna sa libération immédiate et celui-ci put revenir en Corse. Le seigneur en question était l’homme qui avait été sauvé de la noyade.
Cet exemple issu de la tradition orale et qui a traversé les siècles démontre que même dans les temps durs et guerriers du Moyen Âge, l’humanité existait. Et que les valeurs de secours et « di u piattu in più » ont toujours été liées à notre société agro-pastorale.
Examinons les points divergents entre la vision promue dans cette modeste contribution et celle véhiculée par ceux promouvant la logique « ethno-familiale » ou « de souche ».
Prenons le cas de figure d’un cousin au 4e degré vivant à l’année à l’extérieur avec femme et enfants. Il a de la famille en Corse et est propriétaire indivis dans un village. Il ne paie pas d’impôts et taxes pour les services à rendre à la communauté. Ne se soucie pas des travaux à réaliser pour le bien indivis qui se délabre et qui progressivement devient un bien en devenir d’abandon manifeste. Ne s’acquitte pas des obligations légales de débroussaillement. Mais vient durant les vacances d’été au village. Selon certains aujourd’hui, les deux seuls éléments liés à la famille et à l’indivision suffisent à lui attribuer des droits politiques imprescriptibles sur la terre corse.
Il aurait donc à titre d’exemple, lui, sa femme et ses enfants plus de droits politiques que la personne résidant en Corse depuis 20 ans, contribuant économiquement et fiscalement dans l’île, ayant appris ou apprenant le corse, faisant de même avec ses enfants.
Dans cette hypothèse-là, le droit « naturel » presque de « droit divin » de ce cousin au 4e degré lui donne une prime à s’affranchir des devoirs vis-à-vis de la communauté. En plus de créer un problème de justice et d’équité avec celui qui veut s’intégrer et devenir Corse par des actes.
De surcroît, cela renforce la myopie mercantile et l’appât du gain sur fond de perception de la croissance du prix du foncier ou du bâti dans les opérations de partage entre indivisaires, par celui qui s’estime être au minimum à égalité de droits avec tous, sans avoir donné de preuves d’amour.
Ces actes d’amour justement, la volonté, le devoir sont accessoires, voire inutiles dans cette conception. Ce qui ne peut être le cas dans le cadre d’un contrat social moderne pour le Peuple Corse.
Nul doute qu’à ce stade et dans ce cas, ce cousin au 4e degré fait partie de la diaspora Corse. Mais dans le cadre de cette hypothèse comment sérieusement considérer qu’il puisse avoir un droit supérieur à celui qui s’investit durablement sur tous les plans en Corse?
Et pour peu, du fait d’une routine et d’un choix de vie sociale liés à l’ailleurs, qu’il n’ait pas entretenu la transmission de la langue, de l’histoire, de la culture corses à ses enfants, ceux-ci se réclameront avoir des « origines corses » puis la descendance d’après dira avoir « un aïeul corse » et il deviendra possible/probable que leur choix d’appartenance principal ne soit plus in fine de se déclarer d’être corses à part entière, mais bien de se sentir membre de leur communauté de vie quotidienne, française, belge, suisse ou autre.
« Un ti scurdà di a filetta » dicianu i vechji. C’era una ragiò à quessa.
La raison est simple: la déperdition du lien à la terre, à la langue et à la culture, aux valeur transmises, guette tous ceux qui ne font pas, ou plus, l’effort de respecter, d’apprendre et de transmettre. Et cette déperdition amène à sortir progressivement et inéluctablement, par routine, ou de sa propre volonté, du champ de la communauté.
Le sentiment et la volonté d’appartenance, la participation active à contribuer à bâtir la société insulaire sont de puissants facteurs d’identification, de développement et de cohésion d’un peuple.
Et pour préciser encore un peu plus ce qui est finalement de l’ordre naturel des dynamiques à l’œuvre: nous pouvons considérer que quatre cercles coexistent, celui de se définir pleinement Corse et de le prouver par des actes; celui de se sentir d’origine corse par l’histoire familiale mais de vivre et travailler ailleurs et en se réclamant d’un ensemble culturel différent; celui de reconnaître d’avoir un lien à la Corse ou un aïeul corse; celui de celles et ceux qui ne se réclament d’aucun des trois premiers cercles.
Le premier cercle constitué de résidents et de membres de la diaspora, de corses d’origine et d’adoption, recouvre le champ de toutes celles et ceux qui participent par des actes volontaires à la vie et à construction de la société corse maître de son destin. Ce premier cercle traduit les membres de la communauté des intérêts matériels et moraux et se traduit par le contrat social donnant des droits politiques individuels et collectifs, fixant aussi les devoirs de chacun. Rien n’interdit d’ailleurs aux membres des autres cercles précités pour les besoins de la démonstration, de devenir, ou de redevenir, par volonté, membres de la communauté des intérêts matériels et moraux. Cela est même souhaitable dans une dynamique de renforcement et de cohésion.
Le même cousin au 4e degré matérialisant des actes « d’amour » vis-à-vis des siens, de sa terre, s’acquittant des devoirs du contrat aura les droits inhérents à sa situation, issue de sa volonté de matérialiser son appartenance.
Inversement, si résider en Corse fait remplir de facto des critères essentiels nécessaires à la participation à l’évolution et à la construction de la société corse, cela ne saurait suffire. La volonté d’appartenance à une communauté doit se traduire aussi par d’autres dimensions que celle liée au « hasard géographique » de vie ou au fait de contribuer économiquement et fiscalement dans l’île.
L’adoption, l’apprentissage, le partage et la transmission de la langue et de la culture corses font inéluctablement et fondamentalement partie de l’écosystème des devoirs inhérents à la communauté des intérêts matériels et moraux.
Chacun l’aura compris: de ce constat et de cette vision découle la conception nourrie et assumée d’un peuple Corse, communauté historique, culturelle, linguistique et… »de destin ».
VIII. La communauté de destin: ni dogme intangible, ni concept à abandonner
Pour autant, défendre la communauté de destin ne doit pas conduire à en faire un concept figé, que les transformations démographiques, sociales et culturelles de la Corse ne pourraient conduire à réinterroger.
Sur ce point, il faut entendre une partie des interrogations qui s’expriment aujourd’hui. L’ampleur des arrivées extérieures, dans une île faiblement peuplée, confrontée parallèlement à l’affaiblissement de sa langue et de sa culture, à la pression foncière et immobilière et à un solde naturel négatif, modifie nécessairement les conditions dans lesquelles avait été pensée la communauté de destin. Refuser de voir cette évolution serait aussi peu raisonnable que d’en tirer comme conclusion qu’il faudrait abandonner purement et simplement ce concept.
Une voie médiane doit donc être recherchée: non pas renoncer à la communauté de destin, mais la réinterroger, la préciser et, si nécessaire, la compléter.
Car il faut d’abord rappeler une évidence historique: bien avant d’avoir été conceptualisée et nommée, la communauté de destin a fonctionné dans la société corse.
Comme déjà indiqué, l’histoire du peuple corse n’est pas celle d’une communauté demeurée biologiquement ou généalogiquement immobile. Elle est celle d’un peuple qui a traversé les siècles en intégrant des apports successifs et en transformant progressivement en Corses des femmes et des hommes qui ne l’étaient pas à leur arrivée. Ce mouvement n’a pas détruit le peuple corse; à certaines périodes de notre histoire, il a aussi contribué à sa survie.
« A francisata », les deux guerres mondiales (et particulièrement l’hécatombe de la Première), le sous-développement économique résultant des lois douanières et les vagues d’exil qui ont poussé tant de Corses à quitter leur île ont profondément fragilisé notre démographie.
Dans un tel contexte, si la Corse n’avait connu parallèlement des arrivées de populations extérieures qui, par un processus souvent naturel d’intégration, ont fait souche, adopté cette terre, sa langue et ses usages, et dont les descendants sont devenus Corses à part entière, notre peuple aurait été encore davantage menacé dans sa continuité.
Notre propre histoire nous interdit donc de considérer tout apport extérieur comme une menace en soi. Mais elle nous interdit tout autant de croire que l’intégration serait un phénomène automatique, indépendant du nombre, du rythme des arrivées et de la capacité de la société d’accueil à transmettre sa langue, sa culture et ses références collectives.
C’est ici que se trouve probablement le véritable débat.
Un peuple minoritaire sur sa propre terre, dont la langue est fragilisée, ne dispose pas de la même capacité d’intégration lorsqu’il accueille quelques milliers de personnes sur plusieurs décennies que lorsque les transformations démographiques deviennent rapides et massives. La communauté de destin ne peut fonctionner durablement que si la communauté historique conserve une capacité suffisante de transmission et d’intégration et à intégrer.
IX. Il faut donc prendre au sérieux deux risques qui existent simultanément: disparaître par dilution ou dépérir par absence de renouvellement.
Le premier est celui de la dilution: une croissance démographique extérieure trop rapide, si elle n’est accompagnée d’aucune politique linguistique, culturelle, foncière et éducative suffisamment puissante, peut progressivement rendre minoritaires les codes culturels qui permettaient précisément l’intégration. Comment intégrer à une langue si celle-ci n’est plus suffisamment parlée? Comment intégrer à une culture si celle-ci ne dispose plus des moyens institutionnels de sa transmission?
Mais le second risque est exactement inverse: celui de la disparition démographique. Une natalité faible, le vieillissement de la population et un solde naturel négatif doivent nous conduire à regarder également l’avenir avec lucidité. Une Corse qui n’aurait plus aucun apport extérieur ne serait pas nécessairement une Corse protégée: elle pourrait devenir une Corse vieillissante, dépeuplée et incapable d’assurer le renouvellement de sa propre population.
Notre défi historique se situe entre ces deux périls
C’est pourquoi la question démographique ne peut être traitée ni par le déni ni par la peur. Elle appelle à une responsabilité politique. La communauté de destin doit dès lors être comprise non comme un droit automatique conféré par la seule présence sur le territoire, ni comme un principe permettant d’effacer la communauté historique, mais comme un processus d’intégration organisé autour d’un contrat collectif exigeant: apprendre et transmettre la langue corse, connaître et respecter l’histoire et la culture de cette terre, participer durablement à sa vie économique et sociale, partager ses droits mais également ses devoirs, et manifester la volonté de prendre part à son avenir collectif.
Cette conception permet aussi de tendre la main à ceux qui, au sein du mouvement national, interrogent aujourd’hui la communauté de destin. Leur interrogation sur la capacité d’intégration d’un peuple numériquement fragile n’est pas nécessairement illégitime. Mais la réponse apportée ne peut être l’abandon du concept au profit d’une définition exclusivement fondée sur l’ascendance.
Il faut au contraire faire évoluer la communauté de destin pour qu’elle continue précisément à remplir sa fonction historique: permettre au peuple corse de se perpétuer en intégrant sans se dissoudre. Voilà peut-être la ligne de crête que nous devons collectivement rechercher: un peuple suffisamment ouvert pour continuer à vivre, suffisamment conscient de lui-même pour ne pas disparaître, et suffisamment maître de son destin pour décider démocratiquement des conditions de sa propre continuité historique.
X. Pour une conception du peuple, émanation du fil historique du mouvement national.
Nous sommes attachés à cette conception du peuple pour deux raisons essentielles: la première, car nous sommes les héritiers d’un patriotisme Corse issu de la pensée des Lumières dont Paoli figurait parmi les précurseurs. Nous sommes des Paolistes convaincus. Et nous avons déjà précisé la démonstration opérationnelle des valeurs universelles traduites sur le territoire Corse par Paoli. Au travers d’un authentique patriotisme basé sur la souveraineté populaire. Et le début d’enracinement de principes universels et républicains en Corse, alors que l’Europe était encore sous le joug de Rois de droit divin. S’est donc jouée en Corse au XVIIIe siècle, la rencontre entre la nécessaire reconnaissance d’un peuple Corse légitimement maître de lui-même possédant des droits politiques et l’application de principes de portée universelle devant « élever » le peuple, le faire progresser par lui-même et ses représentants élus, notamment par l’éducation et la justice.
Cette vision patriotique et universelle des droits n’est pas « l’identitarisme » ni le « repli sur soi » que tentent de nous reprocher les tenants d’une république française nostalgique du colonialisme.
La deuxième raison est très simple: le rejet d’une théorisation du peuple par le « sang ». D’abord parce qu’elle est contraire à ce qu’a pu être la constitution d’un peuple Corse conscient de lui-même au cours du temps tel que nous avons tenté de l’évoquer. Ensuite car elle génère de flagrantes situations d’injustice et d’iniquité entre les individus; enfin car elle ne peut que produire le conflit interne permanent pouvant conduire aux pires des dérives.
Et nous goûtons évidemment peu aux tentatives brutales de révisionnisme ou d’effacement historique visant à considérer que le Nationalisme Corse est né à la à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, relativisant, voire niant, très largement la période paolienne et pré-paolienne; et à vouloir détruire tous les enseignements et acquis du « Riacquistu culturale è puliticu » débuté dans les années 60, sous le prétexte très fallacieux que cette période est celle du « tiers-mondisme ».
Un Riacquistu qui n’a pourtant pas été un « détail » de l’Histoire
XI. Se ressaisir et éviter le piège mortel.
Aujourd’hui, la Corse se trouve confrontée:
– soit à des discours racoleurs prônés par l’union de partis dits « nationalistes » insulaires avec le RN où l’on agite « la préférence régionale », sans la reconnaissance d’une communauté historique et culturelle en droits et sans langue corse officielle afin de bien rassurer le flux migratoire majoritaire français, jugé par ceux-là même comme n’emportant pas de problèmes particuliers en termes de coexistence culturelle, qu’il n’aura pas à intégrer un mode de vie particulier, une langue à apprendre, un engagement durable autour d’un projet commun. Il s’agît bien là de la part du RN, d’un « baiser de la mort » visant, avec une attitude de serpent à sonnettes hypnotiseur, à assurer la phase ultime de l’assimilation totale des Corses dans le giron culturel français, faisant disparaître toute singularité par dilution et toute aspiration politique liée à l’existence d’un peuple;
– soit à un recul idéologique et sémantique problématique d’une tendance du nationalisme, le « FLNC UC », recul malheureusement essentiellement réalisé sous la pression de l’union imposture des « identitarismes » français et corse précités, et sous le prétexte grossier que l’écriture constitutionnelle votée à l’Assemblée Nationale faciliterait « la colonisation de peuplement »: on brade ici le fond de la conception du peuple corse pour des raisons de concurrence agressive vis-à-vis d’autres partis du Nationalisme tout en tentant de faire un clin d’œil aux franges populistes et réactionnaires, en feignant d’oublier que si « la Corse ne fabrique plus des Corses » c’est surtout du fait du système colonial et centraliste de l’État qui ne veut pas et ne permet donc pas, par des outils législatifs, la reconnaissance du peuple corse et sa construction dynamique dans le temps.
En revenant sur le concept de « communauté de destin » tel qu’il a été conçu, et en relativisant les causes politiques structurelles entravant sa réalisation, c’est un peu comme si le « FLNC UC » demandait aux Corses de regarder le doigt du Sage et non la lune qu’il désigne quand celui-ci veut montrer la direction.
C’est aussi tourner le dos à des étapes qui ont constitué autant de jalons fondamentaux dans l’Histoire du combat national corse: bien sûr, l’affirmation, par le FLNC « unique » de l’époque, du peuple corse communauté de destin en 1987, emboîtant le pas à l’UPC de 1977; la délibération de l’Assemblée de Corse de 1988; ou encore l’Avant-projet de société de 1989, toujours du FLNC uni; mais aussi les affinages qui ont suivi, « pruposti pulitichi » de l’ANC; « u primu » puis « u secondu quaternu » du FLNC storicu du début des années 90.
Devant cette situation, affirmons-le humblement mais avec solennité et détermination: Pour un mouvement qui se veut transformateur, il ne peut être responsable de remettre en cause le caractère fondamental, patiemment construit, de la définition d’un peuple, au nom de mouvements immédiats de l’opinion, ballotés par des réseaux sociaux nourris de conflictualités et de caricatures, sans risquer de surcroît de perdre son âme.
Il est temps que l’on se ressaisisse collectivement et que l’on évite le piège mortel tendu grossièrement. Un mouvement historique majeur dont la vocation première est de protéger et construire un pays a le devoir moral d’être une sentinelle, pas un suiveur des fièvres du moment.
N’en déplaise à certains, nous serons fort heureusement toujours très nombreux, de toutes les générations, à préférer pour notre société les valeurs et le sens des écrits de Ghjuvan’Teramu Rocchi, Ghjacumu Fusina, Ghjacumu Thiers, Rinatu Coti, Ghjuvan’Ghjaseppu Franchi, Ghjuvan’Francescu Bernardini, Ghjuvan’Paulu Poletti, Ghjuvan’Claudiu Acquaviva, Natale Luciani, bien sûr Max et Edmond Simeoni et tant d’autres, que ceux d’Éric Zemmour, Jordan Bardella, Marine et Marion Maréchal Le Pen.
Allora circhemu inseme di ripiglià a via bona, quella d’un populu maestru ch’un hà paura nè di sè stessu, nè di l’altri, è ch’un si face sbaglià da e voci murtali di e sirene
vinute da mar’in là.
Tandu: À populu fattu bisogna à marchjà.
« Ghjuvan Felice Acquaviva »
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