Auteur d’une somme dressant des parallèles entre les tensions géopolitiques actuelles et la crise de 1914, mettant en garde contre le risque imminent d’une guerre mondiale, The Coming Storm: Power, Conflict and Warnings from History (2026), l’historien Odd Arne Westad formule un constat sévère : les sociétés occidentales ne sauraient plus penser la guerre, peut-être même la concevoir. L’éloignement de l’expérience du conflit majeur aurait produit une double illusion. La première consiste à croire la guerre devenue presque étrangère aux sociétés occidentales ; la seconde, lorsqu’elle redevient possible, à lui assigner des objectifs si considérables que la victoire ne pourrait plus être que totale. Entre l’impossibilité supposée de la guerre et l’exigence de capitulation absolue, l’espace laissé à la stratégie se serait singulièrement réduit.
Le diagnostic rencontre une évidence apparemment confirmée par l’histoire récente. Depuis 1945, les puissances occidentales ont accumulé les guerres qu’elles n’ont pas su conclure. La France quitte l’Indochine en 1954, l’Afrique en 1959 puis l’Algérie en 1962. Pareillement, les États-Unis abandonnent le Sud-Vietnam en 1975. L’intervention occidentale en Afghanistan, commencée aux lendemains de cette attaque terroriste impensable contre les États-Unis, en 2001, s’achève vingt ans plus tard par le retour des talibans à Kaboul. La destruction du régime de Saddam Hussein en 2003 ouvre une guerre que la chute de Bagdad n’a précisément pas terminée. L’intervention en Libye de 2011 élimine le régime de Mouammar Kadhafi sans faire apparaître un ordre politique susceptible de transformer le succès militaire en victoire.
Une seule conclusion paraît s’imposer : l’Occident ne saurait plus gagner ses guerres. Celle-ci résiste pourtant mal à l’examen. Le Royaume-Uni a remporté la guerre des Malouines en 1982, contre l’Argentine dictatoriale. En 1991, une coalition principalement occidentale chasse l’armée irakienne du Koweït en quelques semaines. Les armées occidentales n’ont donc pas perdu cette capacité matérielle de vaincre. Elles disposent au contraire d’une supériorité technologique, logistique, informationnelle et financière sans commune mesure avec celle des puissances européennes du XIXe siècle, qui savaient parfaitement ce qu’elles appelaient une victoire.
Peut-être la question est-elle aujourd’hui mal posée. Demander pourquoi l’Occident ne gagne plus ses guerres suppose que trois termes dont le sens serait évident ne le sont pas : l’Occident, l’ennemi, la victoire. Qu’est-ce que cet Occident qui ferait la guerre ? Depuis quand ses habitants ont-ils conscience d’appartenir à un même ensemble ? À qui fait-il la guerre ? Et que signifie vaincre cet adversaire ?
Une telle question impose alors de remonter bien avant 1945. Pour autant, l’Occident n’est pas une permanence géographique remontant à l’Empire romain ou avant, pas davantage une liste intemporelle de valeurs auxquelles auraient adhéré depuis toujours les peuples situés à l’ouest d’une frontière imaginaire. Évidemment, il est une construction historique. La conscience européenne se cristallise au XIXe siècle, mais elle ne s’occidentalise qu’en projetant hors d’Europe des solidarités et des normes qu’elle estime universelles. Ainsi, la colonisation et les migrations européennes donnent ensuite à cet Occident une profondeur démographique et territoriale. Simultanément, les Européens continuent de se faire la guerre, puis transforment deux de leurs affrontements en véritables guerres civiles d’un Occident mondialisé.
Avec la Guerre froide, le processus s’inverse partiellement. La décolonisation réduit drastiquement l’espace occidental. Un nouvel adversaire structurant vient cette fois d’au-delà de l’Oural, mais interdit pratiquement la destruction militaire de celui-ci. En 1991, l’Occident gagne finalement sans bataille une confrontation qui l’avait organisé pendant près d’un demi-siècle. Il perd ainsi, au moment même de son triomphe, l’ennemi qui contribuait à le définir. Dans le même temps, l’individu occidental a lui-même changé. Son autonomie, son intégrité et son refus de la violence ont acquis une valeur politique croissante. La société qui exige toujours davantage de la guerre accepte simultanément de moins en moins son coût. La crise contemporaine de la victoire pourrait bien se trouver au croisement de ces transformations.
Comment l’Europe devient l’Occident
Il serait évidemment absurde de prétendre que l’Europe naît en 1830. Le mot, l’espace et les représentations qui lui sont attachées sont beaucoup plus anciens. L’Europe des géographes, la chrétienté médiévale, la République des Lettres, le concert diplomatique ou l’équilibre européen précèdent largement le XIXe siècle. Ce qui apparaît autour de 1830 est d’une autre nature : la capacité d’une partie des populations européennes à considérer qu’une cause nationale éloignée engage quelque chose de commun. Cette chose, c’est l’insurrection polonaise de novembre 1830 qui offre un remarquable révélateur.
La Pologne n’est pas seulement une affaire russo-polonaise. Sa cause mobilise les opinions publiques française, britannique, allemande, italienne, bien plus que la Tchécoslovaquie, soumise au double joug austro-hongrois, et incapable de mettre en œuvre le modèle italien. Des comités apparaissent, des souscriptions sont organisées, les journaux suivent les opérations et l’émigration polonaise diffuse ensuite cette cause dans les capitales européennes. L’échec militaire ne fait pas disparaître la question. Au contraire, il transforme la Pologne en symbole.
Le paradoxe est essentiel : un mouvement national contribue à fabriquer une conscience transnationale. On peut être français, britannique ou italien et considérer que la liberté de la Pologne concerne l’Europe entière. L’idée nationale, loin de fragmenter mécaniquement l’Europe, participe aussi à la naissance d’une solidarité continentale. Cette conscience se construit également par opposition. Dans une partie considérable des discours européens du temps, la Russie tsariste incarne l’autocratie, l’oppression et une forme de « barbarie ». Le terme appartient aux représentations du XIXe siècle, mais il importe précisément pour cette raison. Il ne s’agit pas de le reprendre comme catégorie d’analyse, mais d’observer son efficacité politique. L’Europe se découvre aussi dans le regard qu’elle porte sur celui qu’elle désigne comme son autre.
La Russie joue ici un rôle ambigu. Elle appartient pleinement au concert européen, participe à ses équilibres et à ses guerres, tout en étant régulièrement décrite comme extérieure à l’univers politique que les opinions libérales du continent voudraient incarner. Elle est donc à la fois dans l’Europe et à sa limite. Cette ambiguïté n’est pas marginale. Elle accompagne toute la formation de la conscience européenne au XIXe siècle et entraîne une certaine croyance russe d’être asiatique, sinon un pont entre les deux faces de l’Oural.
Elle contribue également à spatialiser la politique européenne. La question d’Orient, les Balkans, la mer Noire, Constantinople, le Caucase ou les détroits obligent les Européens à penser les frontières, les marches, les zones d’influence et les équilibres continentaux. Bien avant que le mot géopolitique ne soit forgé, la réflexion sur l’espace devient l’un des moteurs de cette conscience européenne. L’Europe politique qui se dessine ainsi ne naît donc pas d’une unité préalable. Elle résulte d’un double mouvement : la circulation de causes communes et la construction de frontières symboliques. C’est ce mouvement que les massacres de Syrie, trente ans plus tard, vont déplacer hors du seul espace européen.
Les violences du Mont-Liban puis de Damas en 1860 provoquent une émotion européenne d’une autre nature. En 1830, des Européens s’étaient mobilisés pour une nation européenne et n’avait pas eu le temps de s’inquiéter des assassinats dans l’Empire ottoman. À l’été 1860, les massacres de chrétiens de Syrie font entrer dans l’espace émotionnel et politique européen des populations qui ne sont pas européennes.
Le déplacement est considérable. La presse ne présente plus seulement une question d’équilibre entre puissances. Elle donne aux événements une signification civilisationnelle. Les catégories employées appartiennent évidemment au XIXe siècle, avec leurs hiérarchies, leurs préjugés et leurs représentations du « civilisé » et du « barbare ». Mais c’est précisément cette construction qui est intéressante : des populations européennes commencent à considérer que ce qui arrive à des individus situés hors d’Europe les concerne parce qu’elles leur attribuent une proximité morale.
La mobilisation de Juifs européens en faveur des chrétiens d’Orient victimes des massacres ajoute une dimension essentielle au phénomène. Elle doit être documentée précisément et ne saurait autoriser l’emploi anachronique, pour 1860, d’une notion déjà constituée de « valeurs judéo-chrétiennes ». Elle démontre néanmoins qu’une solidarité en construction ne peut être réduite à la simple défense confessionnelle de chrétiens par des chrétiens. Quelque chose déborde la religion.
La protection de populations extérieures à l’Europe peut ainsi être pensée au nom d’un ensemble de valeurs, de représentations de la personne et de la civilisation dont les Européens se considèrent progressivement comme porteurs. Le passage de 1830 à 1860 peut dès lors être formulé simplement : en 1830, l’Europe se reconnaît ; en 1860, elle commence à projeter hors d’elle-même les critères de cette reconnaissance. Ce second mouvement peut être qualifié d’occidentalisme. L’Occident n’est donc pas encore un territoire précisément délimité. Il est d’abord une prétention : celle de considérer certaines normes nées de l’histoire européenne comme suffisamment générales pour justifier une solidarité au-delà de l’Europe.
Cette prétention contient dès l’origine une contradiction considérable. D’un côté, les sociétés européennes qui affirment progressivement la liberté de l’individu, l’égalité juridique ou l’humanité commune maintiennent simultanément des hiérarchies sociales, sexuelles, raciales et coloniales. De l’autre, l’Occident naît de la tension permanente entre les valeurs qu’il proclame et les pratiques par lesquelles il les contredit. Cette contradiction accompagne toute son histoire.
La colonisation ajoute à cette construction morale et politique une dimension matérielle. Elle est conquête, exploitation et domination. Elle produit des rapports de violence considérables. Mais elle constitue également un immense phénomène de circulation et d’installation des populations européennes. Le XIXe siècle ne voit pas seulement l’Europe gouverner des territoires lointains. Il voit des Européens quitter l’Europe pour s’installer en Amérique, en Méditerranée, en Afrique, en Océanie, et dans différents espaces asiatiques. Ils constituent des familles, des villes, des sociétés et des économies. Les situations sont profondément différentes : colonies de peuplement, dominions, comptoirs, protectorats, colonies d’exploitation ne sauraient être confondus. Mais un phénomène commun apparaît : l’Europe se reproduit hors d’Europe. Et elle s’y transforme.
Dans certains espaces, les appartenances nationales européennes se recomposent. Français, Italiens, Espagnols, Maltais, Britanniques, Grecs, Portugais, Juifs européens ou levantins vivent côte à côte, se marient parfois entre eux, partagent progressivement des pratiques et des représentations, tandis que les relations avec les populations colonisées obéissent à d’autres frontières sociales, juridiques ou communautaires. L’Occident acquiert ainsi une dimension démographique. Il n’est plus seulement l’Europe qui prétend universaliser certaines valeurs. Il devient une Europe extraterritoriale.
Cette définition permet de comprendre pourquoi les États-Unis occupent progressivement une place particulière. Nés d’une transplantation européenne, ils développent leur propre société, leur propre système politique et leurs propres ambitions. Leur intervention dans la répression de la révolte des Boxers, en 1900, marque symboliquement leur participation croissante aux affaires d’un ensemble occidental désormais capable d’agir collectivement face à un autre monde présenté comme autoritaire, despotique ou « barbare ».
L’Occident cesse ainsi d’être synonyme d’Europe. La distinction est fondamentale pour la suite. Elle permet également de relire la généalogie de « l’individu occidental » proposée par l’historien Georges Vigarello. Dans Les logiques du corps, une autre manière de penser le temps (2026), il identifie, depuis la Renaissance, trois dynamiques de longue durée : l’affranchissement, l’individualisation et l’intériorisation. Au moment de la Renaissance, Luigi Cornaro revendiquait la capacité de gouverner lui-même son corps. Puis les Lumières affirmèrent l’autonomie du sujet, avant que les transformations contemporaines de l’intime approfondissent cette même histoire. Mais l’individu de Cornaro ou de Kant est-il déjà « occidental » ?
Il serait peut-être plus exact de voir dans cette longue histoire la fabrication d’un individu européen moderne, qui ne devient pleinement occidental que lorsque les sociétés européennes projettent cette anthropologie hors d’Europe. L’Occident ne naît donc pas seulement lorsque ses idées circulent. Il apparaît surtout lorsque des populations, des institutions et des représentations de l’individu produites en Europe constituent durablement des sociétés hors d’Europe. C’est pourquoi la colonisation et, plus tard, la décolonisation sont centrales dans cette histoire. L’une construit de l’espace occidental. L’autre le défait, le transforme ou le restitue à d’autres souverainetés.
Quelles guerres fait l’Occident ?
Au moment même où l’Europe commence à devenir Occident, elle continue de se transformer par la guerre. L’unification italienne en fournit l’un des premiers exemples. Les affrontements avec l’Autriche ne sont pas des guerres de civilisation. Ils opposent des acteurs appartenant au même système européen, mais poursuivant des projets politiques incompatibles. La même logique se retrouve dans les guerres conduites par la Prusse contre le Danemark en 1864, l’Autriche en 1866 et la France en 1870. L’adversaire doit être vaincu, mais il n’a pas vocation à être aboli.
C’est ici que devient utile la distinction proposée beaucoup plus tard par Carl Schmitt. L’hostis est l’ennemi public, politique, celui avec lequel une communauté entre en guerre parce qu’il porte une volonté collective adverse. Il ne doit pas être confondu avec l’inimicus, ennemi privé. La distinction n’explique évidemment pas les guerres du XIXe siècle, mais elle permet d’en qualifier la logique : Danemark, Autriche, France ou Prusse sont des adversaires que l’on cherche à contraindre, non à supprimer comme communautés politiques.
Cette distinction rejoint le sens de la victoire chez Clausewitz. Gagner n’exige pas nécessairement de détruire physiquement l’adversaire. Il faut briser suffisamment sa capacité organisée de poursuivre la guerre pour lui imposer sa volonté politique. La bataille peut alors produire une décision. Sadowa, le 3 juillet 1866, détruit les espoirs autrichiens de conserver leur ancienne prééminence dans les affaires allemandes. La conséquence politique dépasse largement le champ de bataille : la Prusse peut réorganiser l’espace germanique à son profit. Mais Bismarck ne cherche pas à détruire l’Autriche. Le vaincu demeure dans le système.
Cette retenue n’est pas faiblesse ; elle est politique. Une guerre a un objectif, et la victoire consiste à obtenir celui-ci. Continuer la destruction au-delà de l’objectif risquerait de transformer la victoire militaire en faute stratégique. Sedan offre un autre exemple. Le 2 septembre 1870, une armée française capitule et Napoléon III est prisonnier. Deux jours plus tard, l’Empire tombe. Une bataille produit donc un bouleversement de régime. Mais la France demeure. La guerre continue même, rappelant qu’une bataille décisive ne signifie plus automatiquement la fin immédiate des opérations. La décision militaire n’acquiert son sens que par ses conséquences politiques.
Cette guerre entre hostes n’est donc nullement une guerre modérée. Les pertes peuvent être considérables, les occupations brutales, les populations touchées. Au-delà de l’attrition modélisée par Clausewitz, la caractéristique schmittienne est ailleurs : l’adversaire demeure politiquement reconnaissable. On peut négocier avec lui, signer la paix avec lui, voire, quelques années plus tard, s’allier avec lui. C’est précisément parce que l’ennemi public n’est pas un ennemi absolu que la guerre peut se terminer.
La chronologie classique tend pourtant à faire de 1914 une rupture presque métaphysique : une longue paix européenne aurait soudainement été détruite par la Grande Guerre. La réalité est plus complexe. Les conflits régionaux se multiplient autour de l’Europe et de ses périphéries avant 1914. La guerre russo-japonaise de 1904-1905 montre qu’une puissance asiatique peut battre une grande puissance européenne. Les crises balkaniques et les guerres de 1912-1913 bouleversent l’héritage ottoman. La compétition entre nationalités, les recompositions territoriales et l’affaiblissement des empires créent une zone de conflictualité permanente. 1914 ne surgit donc pas dans un monde sans guerre. Il change l’échelle d’un système déjà travaillé par elle. Et 1918 ne termine pas davantage le phénomène. L’effondrement des empires russe, allemand, austro-hongrois et ottoman libère une multitude de conflits : guerres civiles, guerres nationales, guerres de frontières, affrontements révolutionnaires et contre-révolutionnaires. La guerre soviéto-polonaise, les combats dans les pays baltes, les affrontements autour de l’ancien espace impérial russe, la guerre gréco-turque ou les conflits nés de la décomposition ottomane prolongent cette séquence jusqu’à ce que la paix européenne ne soit réellement stabilisée qu’autour de 1923. Et encore imparfaitement ! Il faut donc replacer 1914 dans une séquence longue de guerres régionales, dont elle constitue l’explosion centrale plutôt qu’un commencement absolu.
La Première Guerre mondiale est mondiale par son extension. Mais elle est européenne par son centre et occidentale par le système qui la rend mondiale. Les empires européens mobilisent leurs possessions, leurs populations, leurs routes maritimes et leurs ressources dans un conflit dont l’enjeu principal demeure l’organisation de l’Europe. L’entrée des États-Unis accentue encore cette dimension : l’Europe extraterritoriale revient combattre dans l’espace dont elle est issue. On peut donc considérer 1914-1918 comme la première guerre civile de l’Occident devenu mondial. La formule ne nie évidemment ni la participation des populations coloniales ni les fronts extra-européens. Elle cherche à qualifier la relation entre les principaux acteurs : ils appartiennent au même univers historique et se disputent son organisation.
L’Allemagne n’est pas encore un ennemi extérieur à l’Occident. Elle en est même l’un de ses centres. Le conflit franco-allemand, la rivalité anglo-allemande ou les tensions austro-russes sont des rivalités internes à un système dont tous les protagonistes contribuent à la civilisation industrielle, scientifique et politique européenne. L’adversaire reste donc politiquement reconnaissable. Mais la nature de la guerre commence à le transformer. La mobilisation générale, la propagande, le blocus, la guerre économique, la mobilisation industrielle et l’implication croissante des populations brouillent progressivement la séparation entre combattant et société ennemie. L’adversaire militaire tend à devenir collectivement responsable de la guerre. La guerre entre hostes se rapproche ainsi d’une guerre entre sociétés. Le règlement de 1918 ne résout pas cette tension. Il la déplace.
La crise économique qui éclate en 1929 appartient au même processus de déstabilisation, mais dans un autre registre. Elle est dite mondiale parce que ses effets se diffusent largement. Son cœur est pourtant celui du système économique occidental : marchés financiers américains, crédit international, économies industrielles européennes, échanges mondiaux organisés autour des puissances occidentales. Elle révèle donc une crise interne du système qui s’était étendu au monde. Le parallèle mérite d’être posé : 1914 constitue une crise de la régulation politique de l’Occident tandis que 1929, une crise de sa régulation économique. Dans les deux cas, le mécanisme qui devait organiser la puissance occidentale se retourne contre elle. L’interdépendance économique ne produit pas spontanément la paix et la prospérité. Elle transmet aussi la crise. Celle-ci ne cause évidemment pas mécaniquement la Seconde Guerre mondiale. Mais elle radicalise les sociétés, fragilise les régimes, transforme les équilibres politiques et rend plus crédibles des systèmes contestant l’ordre libéral. Or ces systèmes sont eux-mêmes européens. Le fascisme italien, le national-socialisme allemand et le communisme soviétique ne sont pas importés d’un ailleurs civilisationnel. Ils appartiennent à la modernité européenne et proposent chacun une réponse à ses crises.
La Seconde Guerre mondiale peut dès lors être comprise comme la seconde guerre civile occidentale, plus radicale encore que la première. Cette fois, toutefois, une rupture intervient. Le nazisme ne se contente pas de désigner des adversaires politiques. Il fabrique des ennemis dont l’existence elle-même devient intolérable. L’ennemi politique se transforme en ennemi racial, biologique, absolu. Auschwitz constitue le point extrême de cette mutation. Les outils de l’État moderne, de la bureaucratie, du transport, de la science et de l’industrie sont mobilisés non plus pour contraindre un adversaire à renoncer à sa volonté politique, mais pour faire disparaître des populations auxquelles le régime refuse le droit même d’exister.
La guerre civile occidentale débouche ainsi sur une négation interne des principes autour desquels l’Occident était progressivement en train de se définir. C’est pourquoi 1945 ne peut être un simple retour au système antérieur. La réponse alors apportée est remarquable. L’Allemagne nazie doit être détruite comme puissance belligérante. Son régime disparaît. Son territoire est occupé. Ses dirigeants sont jugés. Mais l’Allemagne, parce que partagée, n’est pas définitivement expulsée de l’Europe. Très rapidement, sa partie occidentale est intégrée à la reconstruction politique, économique et militaire du nouvel Occident. La distinction est essentielle : le régime peut être considéré comme ennemi absolu sans que la population et l’État allemand soient condamnés à le rester. La Guerre froide accélère ce processus en fournissant un nouvel adversaire. L’Allemagne cesse d’être la fracture intérieure principale de l’Europe parce que celle-ci est désormais traversée par une autre ligne, celle séparant l’Occident du communisme.
Une autre histoire s’est pourtant déroulée parallèlement aux guerres européennes. Depuis l’expansion coloniale, les puissances occidentales affrontent des adversaires dont les moyens sont très inférieurs aux leurs. Ces guerres ne répondent pas au même modèle que Sadowa ou Sedan. La dissymétrie est constitutive. Le Fort possède l’industrie, les moyens financiers, la marine, puis l’aviation, les communications et une logistique supérieure. Le Faible doit précisément éviter que cette supériorité puisse produire une décision.
La guerre asymétrique n’est donc pas une invention de la seconde moitié du XXe siècle. Elle découle presque mécaniquement de la rencontre entre des acteurs disposant de moyens radicalement différents. Le Faible apprend à refuser la bataille que recherche le Fort. Il se disperse, utilise l’espace, exploite la connaissance du terrain, se confond éventuellement avec la population et transforme la durée en arme. Le Fort, incapable d’obtenir la décision, est tenté d’élargir la violence pour rendre à nouveau son avantage matériel décisif : colonnes infernales, représailles, déplacements, contrôle des populations, destruction des ressources ou autres formes de coercition. Les excès ne sont donc pas le monopole d’un camp. L’asymétrie transforme les pratiques des deux adversaires. Mais surtout, la guerre cesse d’être aisément décidable par la bataille.
Ce paradoxe est essentiel pour comprendre les guerres occidentales postérieures à 1945. La supériorité du Fort encourage le Faible à adopter précisément la forme de guerre dans laquelle cette supériorité devient la moins décisive. Le problème apparaît dès les guerres coloniales. Il devient central lors de la décolonisation. En Indochine, l’armée française peut gagner des combats sans résoudre la question politique qui entretient la guerre. Diên Biên Phu constitue précisément le moment exceptionnel où le Viet Minh parvient à imposer au Fort une bataille dont la défaite produit un effet politique majeur. En Algérie, le problème est encore différent. La supériorité militaire française peut réduire fortement les capacités de l’adversaire sans résoudre la question de la souveraineté. Détruire une organisation combattante ne suffit pas nécessairement à détruire la cause politique qui lui permet de se reconstituer.
Il faut ici revenir à la question de l’ennemi public. Les conflits de décolonisation sont aussi des conflits de qualification. La puissance coloniale tend à traiter son adversaire comme un rebelle, un insurgé ou un criminel intérieur ; le mouvement nationaliste cherche au contraire à être reconnu comme acteur politique, donc comme adversaire avec lequel un règlement devient possible. La guerre ne porte donc pas seulement sur le territoire. Elle porte aussi sur le statut politique de celui qui combat. Cette dimension est particulièrement visible en Algérie. Tant que le conflit est juridiquement présenté comme une affaire intérieure, reconnaître l’adversaire comme interlocuteur politique paraît presque impossible. Lorsque la négociation devient possible, le statut de l’adversaire change : celui qu’on voulait réduire comme rébellion devient celui avec lequel il faut définir une issue politique. La décolonisation fait ainsi apparaître une difficulté qui deviendra centrale dans les guerres occidentales contemporaines. La victoire militaire et la victoire politique peuvent diverger parce que l’adversaire n’est pas seulement une force à détruire, mais une revendication de souveraineté à qualifier.
Pourquoi l’Occident ne sait-il plus ce que signifie gagner ?
La décolonisation est généralement étudiée comme un processus d’émancipation des peuples colonisés et de disparition des empires européens. Elle possède pourtant une troisième dimension, en ce sens qu’elle transforme l’espace occidental lui-même. Au XIXe siècle, l’Europe avait projeté hors d’elle ses populations autant que sa puissance. À partir du milieu du siècle suivant, le mouvement s’inverse dans plusieurs régions. Des Européens installés depuis une ou plusieurs générations quittent les territoires où leurs familles s’étaient établies. Ils sont « rapatriés » dans des métropoles qui ne sont pas nécessairement leur pays vécu et qui ont elles-mêmes profondément changé. Le phénomène est particulièrement visible dans les sociétés de peuplement dont la décolonisation provoque une rupture démographique.
L’Occident perd donc davantage que des possessions. Il perd certains des espaces où il s’était reproduit. Mais il faut immédiatement introduire une distinction. Tous les territoires issus de l’expansion européenne ne quittent pas l’Occident en devenant indépendants. Les dominions britanniques offrent le cas inverse. Canada, Australie ou Nouvelle-Zélande acquièrent leur autonomie, puis leur pleine souveraineté sans cesser d’appartenir à l’ensemble occidental. L’indépendance politique peut donc détruire l’empire sans détruire l’Occident. Celui-ci change de forme. L’empire devient réseau. C’est peut-être l’une des transformations les plus importantes du XXe siècle. L’Occident n’a plus besoin d’être territorialement continu ni juridiquement hiérarchisé. Il peut reposer sur des sociétés indépendantes qui se reconnaissent une parenté historique, institutionnelle ou culturelle.
Cette transformation permet également de reconsidérer les conflits issus de la décolonisation. Ils ne sont pas tous des guerres coloniales prolongées. Ils peuvent redevenir des conflits régionaux entre adversaires politiques pleinement reconnus. La guerre de 1982 entre le Royaume-Uni et l’Argentine en constitue un cas presque parfait. La souveraineté contestée sur les Malouines/Falkland est héritée d’une histoire impériale. Mais le conflit qui éclate en 1982 n’oppose plus simplement une métropole coloniale à un mouvement de libération. Il oppose deux États, deux gouvernements, deux forces armées, deux revendications territoriales incompatibles. L’adversaire est parfaitement identifiable. L’objectif britannique l’est également : reprendre les îles occupées. Il n’est pas nécessaire de conquérir l’Argentine, de détruire son État, d’occuper Buenos Aires ou de transformer sa société. L’armée britannique doit rendre les forces argentines incapables de conserver les îles. Elle y parvient, et cette adéquation entre objectif politique et résultat militaire permet de parler sans ambiguïté de victoire.
Le cas est d’autant plus intéressant que la défaite produit des conséquences politiques dépassant l’objectif britannique. Elle accélère la délégitimation de la junte et le processus qui conduit au retour de la démocratie en Argentine en 1983. Londres n’a pas fait la guerre pour démocratiser l’Argentine, mais la décision militaire argentine a contribué à provoquer un bouleversement politique chez le vaincu. On retrouve ainsi, à plus d’un siècle de distance, un mécanisme comparable à celui des guerres régionales européennes du XIXe siècle, à savoir qu’une guerre limitée entre adversaires politiques peut produire une décision militaire et, indirectement, une transformation politique considérable. Les Malouines ne contredisent donc pas notre histoire. Elles en constituent un révélateur. L’Occident sait encore parfaitement gagner une guerre lorsqu’il sait identifier l’adversaire, limiter l’objectif et faire correspondre l’action militaire à celui-ci.
La décolonisation réduit ou transforme l’espace occidental au moment même où la Guerre froide lui fournit une cohérence politique nouvelle. L’Union soviétique devient l’adversaire structurant. Elle possède un territoire, un régime, une idéologie, une armée, des alliés et des frontières. L’Occident peut donc se définir contre ce modèle alternatif, cet anti-Occident en creux. Cette opposition permet de dépasser en partie les fractures antérieures. L’Allemagne occidentale est réintégrée. Les anciennes puissances européennes et les États-Unis constituent progressivement un ensemble stratégique institutionnalisé. Le paradoxe est cependant immense. Jamais l’ennemi n’a été aussi identifiable. Jamais il n’a été aussi impossible à vaincre au sens classique.
L’arme nucléaire transforme la relation entre guerre et victoire. L’attrition de l’adversaire prend soudain un sens littéral, mais précisément impossible. Sa destruction entraînerait potentiellement celle du vainqueur. La capacité de désarmer l’adversaire devient donc incompatible avec la survie de celui qui voudrait le désarmer. La Guerre froide suspend ainsi la victoire clausewitzienne au centre de gravité du système. La stratégie occidentale doit trouver d’autres moyens : dissuasion, endiguement, alliances, compétition économique et technologique, renseignement, influence, opérations clandestines, soutien à des acteurs tiers et guerres périphériques.
La confrontation devient permanente précisément parce que la décision militaire directe est interdite. Cette transformation possède une conséquence intellectuelle considérable. Plusieurs générations de responsables occidentaux apprennent à penser la stratégie sans jamais connaître de bataille décisive entre les principaux adversaires. La guerre existe partout à la périphérie ; elle doit ne jamais éclater au centre. C’est pourquoi 1991 constitue un événement si paradoxal. L’Occident gagne, mais aucune armée occidentale ne bat l’Armée rouge. Moscou n’est pas occupée. L’Union soviétique ne signe aucune capitulation. Le système s’effondre de l’intérieur. La victoire est politique, économique, idéologique et systémique. Elle n’est pas militaire.
Le récit ultérieur d’un Occident vainqueur de la Guerre froide tend pourtant à effacer cette distinction. Et c’est précisément l’un des problèmes signalés par Westad : la victoire de 1991 a pu nourrir l’idée qu’un système politique adverse pouvait être conduit à disparaître sans que soient véritablement pensés les moyens, les coûts et les conséquences de cette disparition. Surtout, l’Occident perd avec sa victoire ce qui l’avait structuré depuis près d’un demi-siècle. Son adversaire disparaît. Une alliance conçue contre un ennemi peut survivre à celui-ci, mais sur quoi repose alors sa définition politique ? La même année offre presque une expérience historique parfaite. Pendant que l’Union soviétique disparaît, une coalition dirigée par les États-Unis affronte l’Irak après l’invasion du Koweït. Cette guerre possède toutes les caractéristiques de la guerre limitée entre adversaires politiques. L’Irak est un État. L’armée irakienne est identifiable. L’objectif politique occidental est précis : libérer le Koweït. Les opérations militaires détruisent la capacité irakienne à maintenir l’occupation. Lorsque l’objectif est atteint, la coalition s’arrête. Bagdad n’est pas conquise. Saddam Hussein n’est pas renversé. Ce choix sera ultérieurement critiqué, mais il correspond précisément à la logique de la guerre limitée : ne pas confondre victoire et abolition de l’adversaire.
Douze ans plus tard, les États-Unis et leurs alliés affrontent le même État. L’armée irakienne est de nouveau vaincue, cette fois encore plus rapidement. Bagdad tombe. Saddam Hussein disparaît. Et pourtant la guerre commence véritablement après la victoire militaire. La différence tient à la nature de l’objectif. Il ne s’agit plus de contraindre un adversaire à abandonner une entreprise déterminée, mais de faire disparaître le régime adverse et de produire un ordre politique nouveau. La destruction de l’adversaire étatique ne termine donc pas la guerre ; elle supprime au contraire l’acteur politique avec lequel une fin de guerre aurait pu être organisée. 1991 et 2003 constituent ainsi un diptyque particulièrement éclairant : même adversaire, même supériorité militaire occidentale, mais deux conceptions différentes de la victoire et deux résultats radicalement distincts. En 1991, l’objectif limité permet la victoire. En 2003, la maximalisation de l’objectif rend la victoire indéterminable.
Il reste enfin une transformation sans laquelle le problème serait incomplet. L’Occident n’a pas seulement changé d’espace et d’adversaire. Il a changé d’individu. Georges Vigarello propose de comprendre cette transformation par trois mouvements de longue durée. Le sujet occidental apprend progressivement à se concevoir comme autonome. Il revendique d’abord la maîtrise de son corps. Puis il exige la reconnaissance de son intégrité et accorde une valeur croissante à son expérience personnelle et à ses affects. Enfin, il identifie comme violences ou contraintes des comportements qui avaient longtemps été considérés comme ordinaires. Il faut se garder de traduire cette évolution par le vocabulaire paresseux de la « décadence » ou du « déclin ». La protection de l’individu constitue précisément l’un des accomplissements historiques de l’Occident. Mais cet accomplissement possède des conséquences stratégiques.
La guerre demande à la communauté politique quelque chose de profondément contradictoire avec cette évolution : accepter que des individus soient exposés à la mort pour obtenir un résultat collectif. Plus la valeur accordée à chaque vie augmente, plus le coût politique de sa perte s’accroît. Les armées occidentales cherchent donc à réduire leurs pertes. La technologie permet en partie de le faire. Précision des armes, renseignement, drones, protection des combattants, médecine militaire, maîtrise informationnelle, une partie de l’innovation occidentale contemporaine consiste à maintenir la capacité de violence tout en réduisant l’exposition de celui qui l’exerce.
Mais cette évolution rencontre une limite. L’adversaire peut précisément exploiter la sensibilité occidentale aux pertes. Le Faible n’a pas besoin de détruire l’armée du Fort ; il peut chercher à rendre politiquement insupportable le coût nécessaire au maintien de la guerre. Le temps redevient ici central. Une puissance occidentale peut accepter des pertes ponctuelles importantes pour un objectif immédiatement identifiable. Elle éprouve davantage de difficulté à accepter leur répétition pendant dix ou vingt ans lorsque la finalité politique devient de moins en moins claire. La guerre asymétrique transforme ainsi l’autonomie de l’individu occidental en variable stratégique.
Vigarello aboutit lui-même à la question du rapport occidental à la violence : l’accroissement de la sensibilité aux atteintes nourrit simultanément la crainte de l’affrontement armé, tandis que des puissances qui ne partagent pas nécessairement la même anthropologie politique peuvent interpréter cette sensibilité comme une faiblesse. Westad arrive au même point par un autre chemin. Il constate que les sociétés occidentales ne savent plus penser la guerre. Mais l’explication ne réside peut-être pas seulement dans l’éloignement chronologique des grandes guerres. Elle tient à la transformation même de l’Occident. La société qui a placé l’individu au centre de son ordre politique doit demander à cet individu d’accepter la possibilité de mourir au nom d’un intérêt collectif. Simultanément, cette même société tend à donner à ses guerres des objectifs de plus en plus considérables.
Il ne suffit plus toujours de libérer un territoire. Il faudrait changer un régime, protéger les populations, construire la démocratie, garantir les droits, stabiliser une région et empêcher le retour de la menace. Le problème ne tient donc pas simplement au fait que les sociétés occidentales seraient devenues plus sensibles à la violence. Il réside dans le décalage croissant entre les fins qu’elles assignent à la guerre et le prix qu’elles acceptent de payer pour elles. Plus l’objectif politique est considérable, plus les moyens nécessaires pour l’imposer risquent de l’être également. Or l’Occident cherche de plus en plus à réduire la violence qu’il accepte tout en augmentant la transformation politique qu’il attend de cette violence. C’est probablement là que se trouve la contradiction centrale des interventions contemporaines.
Nous étions partis d’une question apparemment simple : pourquoi l’Occident ne gagne-t-il plus ses guerres depuis 1945 ? L’enquête conduit à l’abandonner. L’Occident continue de gagner lorsqu’il peut identifier un adversaire politique, fixer un objectif limité, lui adapter ses moyens et reconnaître le moment où cet objectif est atteint. Les Malouines en 1982 et le Golfe en 1991 en fournissent deux exemples nets. Sa difficulté n’est donc pas d’abord militaire : elle tient à la transformation de la relation entre identité, adversaire et victoire. Ce texte en a suivi le fil, de la Pologne de 1830 et des massacres de Syrie de 1860, qui commencèrent à faire de l’Europe un Occident politique, jusqu’à la Guerre froide. L’arme nucléaire y suspendit la victoire clausewitzienne au moment même où elle rendait l’ennemi parfaitement identifiable. Lorsque l’Occident finit par l’emporter, en 1991, son adversaire disparut sans capitulation militaire, le privant du même coup de l’un des éléments qui permettaient de le définir.
Depuis lors, la qualification de l’adversaire est devenue instable. La Russie est redevenue un adversaire territorial et étatique ; la Chine demeure à la fois partenaire économique, concurrente et puissance stratégique rivale ; le terroriste n’est ni tout à fait un ennemi public classique ni un simple criminel ; une organisation clandestine peut survivre à la destruction de ses structures ; une cause politique ne capitule pas comme une armée. C’est ici que Schmitt retrouve son utilité. Non comme doctrine à adopter, mais par une distinction : l’ennemi public peut être combattu parce qu’il peut aussi être reconnu. Cette reconnaissance permet précisément à la guerre de finir. L’Autriche demeure après Sadowa, la France après Sedan, l’Argentine après les Malouines, l’Irak après 1991. Lorsque l’objectif devient la disparition d’un régime, la transformation d’une société ou l’éradication d’une menace, la destruction de l’adversaire militaire ne suffit plus et la victoire perd son seuil politique.
À cette transformation de l’espace et de l’adversaire s’ajoute celle de l’individu occidental. L’histoire longue décrite par Vigarello montre un sujet plus autonome, plus attentif à son intégrité et plus exigeant quant à sa protection. Cette évolution modifie directement le rapport des sociétés occidentales au sacrifice, à la durée, aux pertes et à la violence légitime. La décolonisation a reconfiguré le monde territorial et démographique produit par l’expansion européenne ; la fin de la Guerre froide a supprimé l’adversaire autour duquel l’Occident s’était organisé ; les guerres contemporaines l’ont confronté à des acteurs au statut politique incertain. Dans le même temps, l’individu qu’il prétend défendre accepte de moins en moins que sa vie soit traitée comme une simple ressource stratégique.
Westad constate que nous ne savons plus penser la guerre. Il faudrait préciser : nous ne savons plus toujours la penser parce que nous ne savons plus exactement ce que nous voulons obtenir de l’adversaire. Avant de demander pourquoi l’Occident ne gagne plus ses guerres, il faut donc déterminer quelles guerres il considère encore comme siennes, quel adversaire il accepte de reconnaître comme politique et quelle transformation lui paraît suffisante pour déclarer la guerre terminée.
La capacité à gagner ne dépend pas seulement de la force employée, mais de la limitation politique de ce que l’on attend d’elle. Une guerre peut être gagnée lorsque l’adversaire est identifiable, l’objectif précis, les moyens adaptés et le vainqueur disposé à laisser subsister le vaincu dans le monde d’après-guerre. C’est peut-être cette dernière condition qui est devenue la plus difficile à penser. Car la victoire politique ne consiste pas nécessairement à abolir l’ennemi. Elle consiste à créer les conditions dans lesquelles il cesse d’être nécessaire de continuer à le combattre.
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