D’après la dernière enquête d’Elabe pour la Tribune du Dimanche, si l’élection présidentielle avait eu lieu ce dimanche, 50% des électeurs auraient pu voter pour Marine le Pen ou Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection. Sans dire que cette photo correspondra à la réalité sortie des urnes en avril prochain, le fait qu’un électeur sur deux pourrait apporter son suffrage à un candidat radical doit retenir l’attention.
Je dis « radical » et non pas extrémiste à dessein. Historiquement, en effet, l’extrême gauche des anarchistes en passant par les trotskystes jusqu’à la gauche prolétarienne ambitionnait de renverser le régime capitaliste par tout moyen, y compris en recourant à la violence. L’extrême droite ambitionnait pour sa part de renverser la République de la même façon. On peut à tort ou à raison s’inquiéter des excès portés par LFI ou le RN, qu’il s’agisse de récuser le fardeau de la dette dans un cas ou de s’affranchir de la hiérarchie des normes imposée par l’ordre européen dans l’autre cas, ni l’un ni l’autre n’appellent toutefois à une subversion de fond en comble de l’ordre politique en place.
Cela étant rappelé, la vraie question est de savoir si l’appétence des électeurs pour la radicalité est réversible ou pas, dans l’espace-temps qui nous sépare de l’élection d’avril 2027. Celle-ci se nourrit, comme cela a déjà été largement commenté, des désillusions engendrées par quarante ans de politiques assez superposables, qu’elles fussent conduites par des gouvernements de droite ou de gauche. D’où la tentation de vouloir renverser la table pour que les choses changent une bonne fois pour toutes. De ce point de vue, le choix des radicalités électorales pourraient s’analyser comme la conséquence d’un blocage politique. Le fait que ni LFI ni le RN n’aient réellement déjà exercé le pouvoir concourt vraisemblablement à renforcer l’attractivité de cette offre et confère à ces choix une charge symbolique particulière.
On objectera que la colère est toujours mauvaise conseillère, mais l’Histoire a déjà montré que les passions peuvent être de puissants inducteurs des comportements politiques quand le cocktail de l’aigreur et du ressentiment arrive à incandescence. Là encore, l’appauvrissement relatif de la France, le déclassement de nombreuses catégories sociales offrent un combustible sérieux à la tentation de faire du vote une forme de révolution par procuration. Ce sera naturellement le rôle de tous les autres candidats qui naviguent à vue entre ces deux radicalités, mais celle aussi de tous les groupements civiques ou associatifs concernés par la vie politique du pays, d’en appeler à faire des choix raisonnables, au motif que nous serions tenus par des valeurs et des principes délimitant le champ des possibles quelles que soient les circonstances. Je ne suis pas sûr que ces appels à un tel surmoi politique produisent les effets escomptés. Mais il a sa logique. Il exprime en effet de leur part tout autant de nobles aspirations que la volonté de pas se laisser déloger des places qu’ils occupent depuis des décennies.
Le bon usage de la raison en politique commanderait plutôt d’analyser les revendications des électeurs dans leur diversité et dans leur dispersion sans penser qu’elles n’expriment que bruit et fureur et qu’elles seraient à ce titre inaudibles. Il deviendrait alors possible d’en déduire les règles d’action susceptibles de contenir, à défaut d’endiguer, la voie d’eau des radicalités qui enfle à mesure que les semaines s’écoulent et de faire prévaloir l’esprit de compromis qui de toute manière devra tôt ou tard reprendre ses droits.
Si la présidentielle ne laisse, à ce jour, guère de place au doute, viendront en suivant les législatives dont on ne sait pas si elles amplifieront ou limiteront l’impact de l’élection suprême. Mais ce n’est qu’à la condition d’avoir le sentiment d’être entendus que les électeurs pourraient éventuellement accepter d’infléchir leurs intentions électorales. La France a fourni de nombreux exemples dans son Histoire d’embrasements colériques suivis de retournements tout aussi soudains que surprenants. Le risque est donc qu’une posture de remontrances outragées ne pousse un peu plus les électeurs dans les bras de la radicalité alors qu’une écoute attentive pourrait les inciter à ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. Il n’est pas trop tard pour se livrer à cette aride escalade mais le temps presse.
Daniel Keller
Daniel Keller exerce professionnellement dans un groupe de protection sociale dans le management de la filière de la retraite complémentaire. Il intervient dans le débat public sur les questions de laïcité, de citoyenneté et sur les questions d’organisation de la fonction publique et des pouvoirs publics. Ancien Grand Maître du Grand Orient de France, ancien président de l’Association des anciens élèves de l’ENA, il préside désormais l’Association des anciens élèves de l’ENA exerçant dans le monde des entreprises. Il collabore à l’Institut français de gouvernance publique, think tank qui se consacre aux enjeux de la décentralisation.
Voir aussi
12 septembre 2026
La deuxième mort d’Habermas
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
24 juillet 2026
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire19 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
17 décembre 2025
Clément Macchi – Municipales 2026 : comment l’ancrage local peut peser sur la présidentielle à venir
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire6 minutes de lecture
11 janvier 2026
Benjamin Morel : « 2026 sera encore plus instable politiquement »
0 Commentaire1 minutes de lecture