Longtemps considérés comme un simple acronyme économique, les BRICS sont devenus l’un des principaux instruments de la contestation de l’ordre international longtemps dominé par l’Occident. Dans un ouvrage collectif, Les BRICS et la réforme du monde, coordonné par David Teurtrie, directeur de l’Observatoire français des BRICS (OFB), maître de conférences à l’Institut catholique d’études supérieures (ICES) et chercheur associé à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), invitation est cependant faite à ne pas y voir seulement l’expression d’un bloc « anti-occidental » gouverné par le ressentiment. L’ambition première des BRICS, élargis en BRICS +, est moins de renverser l’ordre international issu de 1945 que d’en rééquilibrer les institutions et les normes au profit des pays émergents. Dédollarisation, nouvelles institutions financières, affirmation de la souveraineté nationale, valeurs conservatrices, « dialogue des civilisations » : derrière les divergences entre la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil et les nouvelles puissances du Sud, comme l’Arabie Saoudite ou l’Indonésie, se dessine une même volonté de mettre fin au monopole occidental sur la définition des règles internationales. Pour l’Europe et la France, le principal risque serait dès lors de sous-estimer cette transformation tout en se trompant sur sa nature. La montée en puissance des BRICS, assume David Teurtrie dans ce grand entretien, est suffisamment profonde pour rendre illusoire tout retour au monde d’hier.

Votre ouvrage parle de « réforme du monde » plutôt que de « renversement du monde ». Pourquoi ce choix ? Les BRICS cherchent-ils réellement à remplacer l’ordre international issu de 1945 ou plutôt à le rééquilibrer afin d’y obtenir une représentation plus conforme au poids des puissances émergentes ?

Effectivement, le terme de réforme paraît plus approprié que celui de renversement dans la mesure où la création des BRICS à la fin des années 2000 correspond à la volonté des grands émergents d’obtenir une meilleure représentation dans la gouvernance mondiale et non de transformer de manière radicale l’ordre international existant. Les grands émergents souhaitent notamment l’augmentation de leur quote-part au sein des institutions de Bretton-Woods (Fonds monétaire international et Banque mondiale). Ces revendications placent les Occidentaux devant un dilemme : soit ils accèdent à ces demandes au risque de perdre progressivement le contrôle de ces institutions-clé au fur-et-à-mesure de la montée en puissance des émergents, soit ils s’y opposent ce qui incite en retour les BRICS à créer des institutions et des mécanismes concurrents. Les réformes de 2008/2010 avaient permis l’augmentation de la quote-part des pays des BRICS au sein du FMI (avec un doublement de la part de la Chine). Cependant, tout en admettant qu’il faudrait poursuivre le rééquilibrage, les Occidentaux ont bloqué toute nouvelle évolution depuis. Résultat : alors que le PIB cumulé des BRICS en parité de pouvoir d’achat est désormais supérieur à celui du G7, la quote-part totale des BRICS au FMI est de seulement 14 % tandis qu’elle est de 16,5 % pour les seuls Etats-Unis et de 41 % pour le G7. Face à cette situation de blocage, les États-membres des BRICS ont créé plusieurs institutions concurrentes : en 2014, la Chine lançait la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures afin de financer son vaste projet de routes de la soie. En 2015, les BRICS ont créé la Nouvelle Banque de développement ainsi qu’un Fonds de réserve en devises doté de 100 milliards de dollars destiné à soutenir les pays membres en cas de crise financière.

Les BRICS se présentent comme les porte-parole du « Sud global ». Cette expression correspond-elle à une véritable réalité géopolitique ou constitue-t-elle avant tout un récit politique fédérateur malgré des intérêts parfois contradictoires entre l’Inde, la Chine, le Brésil, la Russie ou encore les nouveaux membres ?

Le « Sud global » n’est pas une entité géopolitique : les pays qui le composent sont dispersés sur plusieurs continents, n’appartiennent pas aux mêmes catégories de puissance, et ont souvent des intérêts divergents. Cependant, les pays du « Sud global » ont plusieurs points communs qui les rassemblent : ils estiment tous avoir souffert et continuer à subir directement ou indirectement d’une forme d’hégémonie occidentale (colonialisme, impérialisme militaire américain, néocolonialisme économique, sanctions unilatérales…) jugée à la fois injuste et anachronique au vu des évolutions démographiques, industrielles et économiques contemporaines. Les émergents sont également tous d’accord pour s’opposer aux prétentions universalistes de l’Occident : les uns parce qu’ils rejettent le modèle de la démocratie libérale, les autres parce qu’ils estiment que l’Occident viole systématiquement le droit international qu’il prétend défendre. Face à l’universalisme occidental, les BRICS défendent une forme de différentialisme apprécié par les pays du « Sud global » : les États auraient le droit souverain de se développer selon des modèles différentiés en fonction de leur histoire, de leur culture, de leur situation géographique et de leur degré de développement. Dans le domaine économique, au « consensus de Washington », synonyme de libre-échangisme et de dérégulation, ils préfèrent le « consensus de Pékin » avec l’État stratège qui pilote le développement économique et investit dans les infrastructures.

Vous consacrez un chapitre à la remise en cause de l’hégémonie du dollar. Entre les règlements en monnaies nationales, les nouvelles infrastructures financières et les ambitions affichées, où se situe aujourd’hui la frontière entre les avancées concrètes et les effets d’annonce ?

L’évolution lente de la part du dollar dans le commerce mondial pourrait faire penser que la dédollarisation relève plus des déclarations d’intention que d’un processus en voie d’accélération. Le dollar reste la monnaie centrale du système financier international. Cependant, les pays émergents multiplient les initiatives qui remettent en cause la situation de quasi-monopole dont la devise américaine bénéficiait. La politique occidentale de sanctions, la guerre tarifaire mondiale menée par Donald Trump ainsi que la dette abyssale et incontrôlée des Etats-Unis renforcent la détermination des émergents à pouvoir bénéficier d’alternatives. Le seul grand pays émergent qui a achevé le processus de dédollarisation de son économie n’est autre que la Russie. Moscou fait la preuve qu’une grande économie (quatrième PIB mondial en PPA) peut procéder à une dédollarisation radicale tout en maintenant croissance économique et stabilité du système financier. La Chine construit patiemment une architecture financière qui lui permet d’internationaliser le yuan. Les autres émergents multiplient les accords permettant les échanges commerciaux en monnaie nationale. Les nouvelles technologies apportent également des solutions : le système de paiement Pix, lancé par la banque centrale du Brésil, a permis aux Brésiliens de s’affranchir en un temps record du monopole des cartes de paiement américaines Visa et MasterCard.

L’un des paradoxes des BRICS est qu’ils réunissent des puissances qui coopèrent tout en étant parfois rivales, voire adversaires. Cette diversité constitue-t-elle leur principale faiblesse ou, au contraire, leur force en tant que plateforme de coordination plutôt qu’alliance politique ou militaire ?

Le forum des BRICS a été conçu initialement comme une réponse des pays en développement au G7. Comparer les deux groupements permet de mieux comprendre la logique derrière les BRICS. Le G7 est un club occidental (le Japon y étant rattaché économiquement et militairement) dominé par un hégémon, les Etats-Unis d’Amérique. Au contraire, les BRICS regroupent plusieurs grandes puissances appartenant à des civilisations différentes et dont aucune n’a la possibilité de dominer les autres dans les proportions observées dans le cas Etats-Unis dans leur relation avec leurs États-clients occidentaux. La Chine, principale puissance des BRICS, ne peut imposer ses vues à la Russie, le Brésil et a fortiori, à l’Inde et ses 1,4 milliards d’habitants. Par ailleurs, le G7 dispose d’une idéologie commune, la démocratie libérale, que les Occidentaux souhaitent exporter au reste du monde en considérant qu’il s’agit du meilleur des systèmes idéologiques à vocation universelle. Au contraire, les BRICS n’imposent pas de modèle idéologique : on y trouve une monarchie absolue (les Émirats arabes unis), des démocraties (Brésil, Inde) ou encore un pays dirigé par un parti communiste « marxiste-léniniste (la Chine) sans que cela pose problème aux États-membres. C’est ce respect de la souveraineté des États dans leur capacité à se gouverner selon des modalités qui leur sont propres, qui est considéré comme l’une des forces des BRICS par les pays émergents.

L’Occident interprète souvent les BRICS comme un bloc « anti-occidental ». Est-ce une lecture erronée ? Les BRICS contestent-ils davantage la domination occidentale que les valeurs démocratiques ou libérales elles-mêmes ?

Il faudrait déjà s’interroger sur ce qu’est « l’Occident » car l’Europe et les Etats-Unis n’ont pas les mêmes intérêts, tandis qu’à l’intérieur même de l’Europe, les visions du monde sont très diversifiées. Le prisme « occidental » conduit souvent à interpréter les relations internationales dans une logique de bloc à laquelle s’était opposé en son temps le général de Gaulle… Comme nous l’avons vu, initialement, les BRICS se sont formés avec une volonté de rééquilibrage sans remettre en cause de manière frontale les règles du jeu existantes. Nombre de membres actuels ont d’ailleurs traditionnellement de bonnes relations avec les Occidentaux : l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, les Émirats arabes unis… Néanmoins, on constate un durcissement des positions ces dernières années : d’une part, la Russie et la Chine estiment qu’elles font face à une hostilité occidentale structurelle qui passe par les sanctions massives et l’aide militaire sans précédent à l’Ukraine visant « une défaite stratégique russe », et par une politique d’endiguement appliquée par Washington à l’encontre de la Chine. En retour, Moscou et Pékin sont les plus offensifs dans leur volonté de restructurer les relations internationales afin de s’opposer à ce qu’ils perçoivent comme un hégémonisme agressif américain. Et si les autres membres sont plus modérés, ils souhaitent tous pouvoir choisir librement leurs partenaires sans avoir à se soumettre à des règles édictées à Bruxelles ou Washington. Cette volonté est renforcée par la politique brutale et erratique de Donald Trump qui a échaudé jusqu’aux Indiens, pourtant favorables à des relations constructives avec Washington.

La force des puissances émergentes et non-occidentales ne réside-t-elle pas aussi dans la force conceptuelle de nations comme la Russie et la Chine ? On pense aux concepts de « majorité mondiale » ou de « modernisation à la chinoise », qui valorisent la diversité du monde (traditions, religions, civilisations), posant les termes d’une forme d’« internationale conservatrice » ?

Les élites russes et chinoises proposent effectivement de nouveaux concepts pour tenter d’assoir une lecture alternative des relations internationales. Le Kremlin met en avant l’idée que les BRICS seraient l’avant-garde de la « majorité mondiale », une expression que les élites russes préfèrent à celle de « Sud global » : pour la grande puissance des hautes latitudes qu’est la Russie, il est préférable de faire partie de la « majorité mondiale » (ce qui implique que l’Occident serait minoritaire) que de tenter de se raccrocher à un « Sud global » dont elle ne fait partie et dont les pays peuvent craindre que Moscou ne cherche à les utiliser pour régler ses comptes avec les Occidentaux. Moscou et Pékin prônent également une structuration des relations internationales fondée sur le dialogue des civilisations, une vision qui prend le contre-pied du « choc des civilisations » de Huntington. Mais en défendant une vision civilisationnelle, Moscou et Pékin assument également une hiérarchisation des relations internationales autour du concept d’État-civilisation, c’est-à-dire de grandes puissances disposant de leur propre système de valeur et exerçant une influence prépondérante sur leur voisinage : l’État-civilisation chinois pour l’Asie orientale et l’aire confucéenne, l’État-civilisation russe pour l’Eurasie et le monde orthodoxe…

Si les BRICS devaient réussir leur projet de réforme de la gouvernance mondiale, à quoi ressemblerait concrètement ce nouvel ordre international ? Quelles seraient les institutions, les règles ou les principes qui différeraient le plus de ceux que nous connaissons aujourd’hui ?

Tout d’abord, il faut souligner que les BRICS réaffirment à chaque déclaration collective qu’ils sont attachés au rôle central de l’ONU dans la gouvernance mondiale. Ils accusent même les Occidentaux de saper le rôle des instances onusiennes, soit en violant ouvertement ses règles dans le cas des Etats-Unis de Trump (enlèvement et assassinat de chefs d’État, blocus illégaux, « guerre d’agression » à l’encontre de l’Iran…), soit en se substituant à l’ONU dans le cas des Européens (sanctions unilatérales). L’ONU reste une instance importante pour les pays membres des BRICS même si c’est pour des raisons différentes : la Russie et la Chine tiennent à leur statut de membre permanent au Conseil de sécurité, le Brésil et l’Afrique du Sud estiment qu’elle reste la principale enceinte permettant de porter la voix des pays du Sud en s’appuyant sur le droit international. Mais s’ils se disent attachés aux principes onusiens, les BRICS en défendent une lecture fondée sur la souveraineté nationale (principe de non-ingérence) et la multipolarité qui impliquent la fin du monopole occidental dans l’établissement des règles internationales et leur interprétation. Il s’agirait d’un changement de paradigme majeur auquel une grande partie des élites occidentales n’est pas prête : implicitement ou explicitement, les Occidentaux estiment que leur système de valeur est supérieur parce qu’universel et doit donc s’imposer au reste du monde. Les BRICS estiment au contraire que la domination normative occidentale n’a plus lieu d’être et que les Occidentaux doivent accepter de dialoguer avec le reste du monde sur un pied d’égalité. Au vu de l’impérialisme décomplexé des Etats-Unis de Trump et de la tentation au repli sur la forteresse Europe perceptible chez les élites européennes, il n’est pas sûr que les Occidentaux soient prêts à cette évolution. Les BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui fonctionnent selon les principes de consensus, d’égalité formelle entre les membres et de refus de la supranationalité peuvent donner un aperçu de la gouvernance alternative construite par les pays émergents.

Vous présentez les BRICS comme l’un des phénomènes structurants du XXIᵉ siècle. Selon vous, quel est aujourd’hui le plus grand risque d’erreur stratégique pour les pays européens : sous-estimer la montée en puissance des BRICS, ou au contraire surestimer leur cohésion et leur capacité à remodeler rapidement l’ordre mondial ?

Il ne faudrait pas exagérer la cohésion des BRICS d’autant que certains États-membres sont divisés en interne sur la question de la participation à ce forum : c’est notamment le cas du Brésil, pays dont la droite bolsonarienne ne parvient à s’autonomiser sur les plans idéologique et financier vis-à-vis des Etats-Unis. Dans le même temps, la montée en puissance des pays émergents est pratiquement inéluctable au vu des évolutions démographiques et économiques notamment. Or, les pays européens tout autant que les Etats-Unis ont déjà fait l’erreur de sous-estimer la rapidité et l’ampleur de la montée en puissance de la Chine. Les élites occidentales avaient fait le calcul que la division internationale du travail pourrait se maintenir selon le schéma suivant : aux pays occidentaux l’innovation, les services à haute valeur ajoutée et les nouvelles technologies ; à la Chine la production industrielle de masse. Jusqu’à récemment, le discours dominant consistait à affirmer en substance que les Chinois étaient très bons pour copier (rétro-engineering) mais n’avaient ni la culture, ni les compétences pour concurrencer les Occidentaux dans le domaine de l’innovation. On sait maintenant que ces représentations étaient fausses. Pour la France, une meilleure évaluation de la montée en puissance des BRICS implique également une réponse à la hauteur qui devrait comporter deux volets : d’un côté, il faut trouver les instruments efficaces permettant de protéger le secteur productif (agriculture et industrie) tout en investissant dans la recherche et l’innovation afin de faire face à ces nouveaux acteurs ; de l’autre, il faudrait éviter le piège du repli occidental car coopérer intelligemment avec les BRICS est aussi porteurs d’opportunités économiques et permettrait à la France de participer au rééquilibrage en cours et non de le combattre, ce qui serait contreproductif. Pour ce faire, il faudrait que les élites françaises changent de logiciel et cessent de surinvestir dans le projet européen dont les résultats pour la France sont particulièrement ambivalents au vu de l’état actuel du pays. Dernier exemple en date : le pouvoir politique français a fait pression pendant plusieurs années pour réaliser le SCAF avec l’Allemagne en se fondant sur le dogme du « couple franco-allemand ». Aussitôt que la résistance de Dassault à un projet défavorable aux intérêts français l’a emporté, l’Inde s’est déclarée intéressée pour rejoindre le projet d’avion de chasse de 6ème génération. On remarquera plus largement que la grande majorité des exportations d’armement français est réalisée dans le monde émergent alors que les autorités françaises investissent des moyens financiers, humains et politiques considérables pour la « défense de l’Europe ». Cet exemple montre qu’à certains égards, la France est plus attendue dans le monde émergent que dans bien des pays européens qui préfèrent regarder vers les Etats-Unis. Il serait sans doute temps d’en tirer les conséquences.


Max-Erwann Gastineau

Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.

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