Le Julien que la série invente

« Se confronter à un monument de la littérature comme Le Rouge et le Noir est intimidant, mais l’antidote à l’intimidation, c’est l’excitation ». L’aveu de Gaël Morel, réalisateur de la nouvelle mini-série produite par France Télévisions et Siècle Productions, dit assez bien l’ambition de l’entreprise. Il ne s’agit pas seulement de porter à l’écran un classique de la littérature française, mais de le faire résonner autrement, de « révéler combien les personnages, leurs contradictions et leurs colères résonnent avec le présent », comme l’écrivent Anne Holmes et Georges-Marc Bénamou dans leur note d’intention. Une adaptation n’est donc jamais une simple transposition. Elle est une lecture. Et, comme toute lecture, elle opère des choix, déplace des accents, rend certains traits plus visibles et en laisse d’autres dans l’ombre. Il faut d’ailleurs reconnaître à cette entreprise ce qu’elle rend possible, la rencontre avec une œuvre qui, sans ce nouveau geste de création, pourrait demeurer pour beaucoup à distance, protégée par le prestige même du « monument ». Adapter Stendhal aujourd’hui, c’est prendre le risque de déplacer une œuvre que l’on pourrait croire intouchable, mais c’est aussi lui rendre une forme de présence. Ce risque mérite d’être salué. Il ne s’agit donc pas ici de juger l’adaptation à l’aune d’une fidélité supposée au roman, mais de prendre au sérieux le geste créatif qui consiste à faire de nouveau circuler une œuvre entre des époques, des sensibilités et des regards. C’est précisément parce que ce geste est fécond qu’il mérite d’être regardé de près.

Il serait dès lors assez vain de dresser l’inventaire des libertés prises avec le roman pour en mesurer la fidélité. Ces écarts sont aussi les traces d’un rapport à l’œuvre. Que Mme de Rênal accueille Julien d’un regard méfiant et souhaite déjà le renvoyer, lorsque Stendhal la montre agréablement surprise par ce jeune homme si différent de l’abbé sévère qu’elle redoutait ou que Julien soit enseveli à l’écran sous un arbre face à la montagne, là où le roman le place dans une grotte, ces déplacements importent moins en eux-mêmes que par ce qu’ils permettent de faire apparaître. Ils témoignent d’une lecture située de Stendhal. C’est aussi ce qui donne à l’adaptation une fonction qui dépasse la seule transposition. Adapter un « monument » peut être une manière de le rendre à nouveau désirable. Pour celui qui n’a jamais lu Le Rouge et le Noir, la série peut constituer une première rencontre et pour celui qui connaît le roman, elle peut devenir une invitation à y retourner. L’écran ne se substitue alors pas nécessairement au livre, il peut en devenir le détour.

Donner envie de lire, donner envie de comprendre davantage, faire éprouver qu’une œuvre ancienne peut encore entrer en résonance avec les questions du présent. Cette fonction de médiation est peut-être l’une des plus fécondes de l’adaptation. Il y a là une forme de pédagogie discrète. Les auteurs de la série pourraient ainsi être considérés comme des précepteurs, à condition de donner à ce terme un sens particulier, non pas ceux qui expliquent au spectateur ce qu’il doit penser de Stendhal, mais ceux qui rendent possible le désir d’une rencontre avec l’œuvre. Une adaptation réussie ne serait donc pas nécessairement celle qui épuiserait le texte en le rendant immédiatement transparent, mais celle qui laisserait subsister assez d’écart, d’étrangeté et de désir pour que le spectateur ait envie d’aller voir ce qui se trouve ailleurs, dans le roman lui-même. La question n’est alors plus seulement de savoir ce que la série fait de Stendhal, mais quel Stendhal elle nous donne envie de découvrir. C’est dans cette perspective que le choix du personnage de Julien devient décisif. Gaël Morel revendique un Julien « joueur, séducteur, hâbleur », qui « envisage sa vie comme une conquête ». Il entend ainsi s’éloigner de « la figure romantique et victime qui a pu être proposée en d’autres temps ». Le choix explicite est alors de rendre à Julien une capacité d’action, d’en faire un jeune homme qui ne se contente pas de subir les événements, qui cherche à les provoquer, à les utiliser et, autant que possible, à les maîtriser. Le Julien de la série est ainsi présenté comme un conquérant.

Ce déplacement est loin d’être anodin. Il correspond à une manière très contemporaine de regarder l’individu car pour être actuel, un héros doit volontiers apparaître comme l’acteur de sa propre existence. Sa modernité se mesure à sa capacité de choisir, de décider, de se déterminer et de conquérir la place qu’il estime pouvoir occuper. Le personnage semble alors répondre à une attente familière, celle d’un individu qui refuse de recevoir passivement le destin que son origine, son milieu ou les circonstances paraissent lui avoir préparé. Ce choix appelle un déplacement du regard. Le Julien de Stendhal est pourtant plus difficile à réduire à cette figure du conquérant. Son ambition recouvre quelque chose de plus complexe, et de plus fragile, que la seule volonté de réussir. La cousine de Mme de Rênal nous met d’ailleurs en garde contre cette tentation de réduire le complexe au compliqué lorsqu’elle rappelle, dans une jolie métaphore très franc-comtoise, que le temps ne se comprend pas en déconstruisant une horloge. Nous ferons alors l’hypothèse que Julien ne veut pas seulement s’élever. Il veut aussi comprendre le monde dans lequel il cherche à s’élever. Sa volonté de penser par lui-même, dont on lui fera le reproche au Séminaire mais pas seulement, entre en tension avec les univers qu’il traverse, notamment avec les formes de dogmatisme auxquelles il est confronté. Il ne consent pas aisément à recevoir de ceux qui l’entourent la manière dont il devrait penser, croire ou se comporter. Cette volonté d’être l’auteur de son propre jugement participe ainsi de son ambition autant qu’elle la met en difficulté. Julien n’est donc pas seulement celui qui veut conquérir une place. Il est aussi celui qui cherche à comprendre les règles du monde qui distribue les places. C’est peut-être ce qui rend son ambition profondément paradoxale. Vouloir, en effet, s’élever dans un monde que l’on cherche simultanément à comprendre et à juger suppose de composer avec les règles mêmes que l’on voudrait dépasser. Son intelligence devient à la fois son moyen d’émancipation et l’une des raisons de son inadéquation au monde auquel il cherche à appartenir.

La série choisit de rendre particulièrement visible la première dimension, c’est-à-dire celle du Julien conquérant. Mais certaines de ses images semblent laisser affleurer autre chose. Il faut ici garder à l’esprit celui qui entreprend aujourd’hui de raconter cette histoire. Georges-Marc Bénamou n’est pas un inconnu du romanesque politique. Son parcours d’écrivain et son rapport à certaines grandes figures de la vie politique française constituent un arrière-plan qu’il serait imprudent de mobiliser trop tôt, mais qu’il serait tout aussi imprudent d’ignorer. Pour l’instant, il suffit de laisser ouverte la signification que peut prendre, pour un écrivain qui a longuement fréquenté les figures du pouvoir, le choix de revenir aujourd’hui à Julien Sorel. Nous n’avons pas encore les éléments pour y répondre. Cependant un dernier détail de la série mérite que nous nous y arrêtions. Lors du séjour de Julien et de Mme de Rênal à Vergy, la montagne et les moments de contemplation occupent une place importante. Julien apparaît arrêté devant le paysage, souvent de dos, dans une composition qui évoque immédiatement Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, telle une figure solitaire face à une immensité qui la dépasse. L’image introduit une étrange dissonance dans le portrait du Julien conquérant. Face à la montagne, il ne conquiert rien. Il ne séduit pas, ne calcule pas, ne négocie pas. Il regarde. Pendant quelques instants, le mouvement semble suspendu. Celui que la série nous présente comme tendu vers l’action se trouve ramené à une expérience dans laquelle quelque chose lui échappe. La montagne ne constitue pas un obstacle à vaincre. Elle ouvre un espace qui excède toute volonté de maîtrise. Ce n’est peut-être qu’un choix esthétique. Toutefois, il est suffisamment singulier pour nous obliger à regarder une nouvelle fois le personnage. Comme si, derrière le Julien que l’adaptation cherche à rendre immédiatement contemporain, demeurait un autre Julien, plus difficile à saisir, que certaines images laissent entrevoir sans encore permettre de le comprendre. La question se déplace alors. Que cherche véritablement Julien Sorel ? Une fortune ? Un rang ? La gloire ? La reconnaissance ? Ou quelque chose de plus difficile à nommer qui serait la possibilité de devenir celui qu’il pense pouvoir être ? Alors son ambition ne consisterait pas seulement à changer de place, mais à devenir l’auteur de son propre destin. Que se passe-t-il lorsque cette volonté se heurte aux conditions sociales, morales et historiques qui rendent précisément cette conquête si difficile ? Il nous faut pour y répondre revenir au roman, non pour vérifier si la série lui est fidèle, comme le rechercheraient les purs stendhaliens, mais pour retrouver ce que cette lecture contemporaine risque précisément de nous faire oublier, par exemple, le caractère profondément paradoxal du désir d’émancipation de Julien, ou de nous apprendre pour regarder autrement ce que nous pensions déjà connaître. Une adaptation ne fait pas seulement subir à l’œuvre les préoccupations de son époque. Aussi, peut-elle, en déplaçant ses accents, nous rendre attentifs à des dimensions que l’habitude de lire le texte avait fini par recouvrir. En faisant de Julien un personnage plus volontaire, plus joueur et plus explicitement engagé dans la conquête de son existence, la série nous oblige ainsi à reprendre au sérieux sa capacité d’agir, mais aussi à nous demander ce que cette volonté d’être l’auteur de son destin révèle de plus profond. C’est peut-être dans cet écart entre ce que la série risque de nous faire oublier et ce qu’elle nous permet de redécouvrir que se trouve l’intérêt véritable de l’adaptation. Elle ne nous dit pas seulement ce que Stendhal serait encore capable de nous apprendre. Elle nous invite aussi à poser au roman des questions que notre présent rend à nouveau urgentes. La série n’est donc plus seulement ce que nous aurions à juger à l’aune du roman. Elle devient une opportunité de relire Stendhal autrement.

 

L’individualisme empêché

Le Julien conquérant que la série met en scène invite à regarder autrement son ambition. Julien Sorel n’est pas simplement un jeune homme qui veut réussir. Il est d’abord un jeune homme qui refuse la place qui lui est assignée et cherche, avec les moyens dont il dispose, à s’en dégager. La nuance est décisive. Elle conduit à ne pas considérer trop rapidement son individualisme comme une valeur qu’il aurait librement choisie. Il pourrait être, plus fondamentalement, la réponse d’un individu à un monde qui ne lui offre pas la place où devenir celui qu’il pense pouvoir être.

Une stratégie défensive plutôt qu’une valeur affirmée

Il faut se garder de faire de Julien l’annonciateur d’un individualisme déjà triomphant. Il n’est pas le Rastignac qui monte vers Paris avec la conviction qu’il finira par y trouver sa place. Son ambition est moins l’affirmation sereine d’une valeur personnelle que le refus d’une condition. Il veut faire fortune, certes, mais l’argent n’est pas véritablement sa fin. Ce qu’il en attend est d’abord la possibilité de sortir de Verrières, de s’affranchir d’une naissance qui semble le condamner à n’être que le fils d’un artisan, et de rejoindre un monde auquel son intelligence lui fait croire qu’il pourrait appartenir. C’est pourquoi Victor Del Litto, spécialiste de l’œuvre, récuse le terme d’« arriviste » pour qualifier Julien par ce qui l’anime et qui relèverait moins d’un calcul froid que d’un désir de revanche à l’égard de sa famille et du milieu dont il est issu. Cette lecture permet surtout de déplacer le regard car derrière l’arrivisme apparent, elle fait voir une ambition qui naît d’abord d’une expérience de l’empêchement. Toutefois, elle ne saurait pour autant réduire Julien à la psychologie d’une revanche familiale. Ce qui importe est précisément l’articulation entre cette blessure et le monde social dans lequel elle prend forme. Elle permet surtout de déplacer le problème car Julien ne commence pas par vouloir conquérir le monde. Il commence par vouloir ne plus subir celui dans lequel il est né. Son individualisme apparaît ainsi moins comme une doctrine que comme une stratégie de dégagement. Il cherche ainsi à mettre à profit ce qu’il a compris du monde qui l’entoure pour s’affranchir de la place qui lui est assignée. Son intelligence, sa mémoire, sa capacité à lire les situations deviennent les instruments d’une sortie de condition. Cette distinction permet aussi de comprendre la contradiction qui traverse son ambition. Julien aspire à la liberté, mais il ne sait pas encore ce que pourrait être une liberté qui ne se définirait pas d’abord par la victoire sur ceux qui l’empêchent d’exister comme il voudrait. Il cherche moins à construire une existence qu’à s’arracher à celle qui semblait avoir été écrite pour lui.

Son individualisme est ainsi un individualisme empêché. Il ne peut se déployer comme affirmation positive de soi parce que les conditions sociales de son existence le contraignent d’abord à lutter contre la place qui lui a été assignée.

La double impasse, ou ce que les situations extorquent

Le paradoxe se précise lorsque l’on regarde les voies qui s’offrent effectivement à Julien. Le monde dans lequel il cherche à s’élever lui offre très peu de possibilités d’être reconnu sans adopter les formes sociales qui permettent précisément cette reconnaissance. Les armes, qui avaient ouvert sous l’Empire des possibilités d’ascension à ceux que leur naissance ne favorisait pas, sont désormais fermées. La naissance, elle, ne se conquiert pas. Il ne reste que le jeu des apparences !

La série donne à la situation de Julien une traduction particulièrement lisible dans la scène où M. de Rênal demande à Julien de passer du rouge au noir, de l’habit associé à la gloire militaire et au souvenir napoléonien à la soutane, seule voie d’accès au pouvoir qui semble encore disponible à celui qui ne possède ni terres ni titre. Le roman laisse volontairement subsister l’ambiguïté du titre, que Stendhal lui-même n’a jamais levée. Le rouge pouvant renvoyer, en effet, aussi bien à l’uniforme militaire qu’à la passion, tandis que l’adaptation choisit de rendre plus immédiatement visible l’alternative historique entre deux formes d’ascension. Le symbole est efficace parce qu’aucun de ces deux habits n’est véritablement offert à Julien pour ce qu’il est. Il lui faut les endosser. Il doit devenir, successivement, ce que la situation attend de lui. Les voies de l’ascension existent mais aucune ne lui permet encore d’habiter pleinement l’identité qu’elle lui confère.

C’est ici que les travaux de Jean-Léon Beauvois et Robert-Vincent Joule sur la « soumission librement consentie » permettent un déplacement fécond. Leur approche invite à ne pas rechercher exclusivement dans les dispositions intérieures des individus l’explication de leurs conduites. Certaines situations rendent certaines actions plus probables, voire conduisent les individus à accomplir eux-mêmes ce qui leur est demandé sans que cette contrainte prenne nécessairement la forme d’un ordre explicite. Appliquée à Julien, cette perspective permet de compliquer le jugement porté sur son hypocrisie. On peut certes la considérer comme le trait d’un caractère, Julien serait ambitieux, calculateur et, pour cette raison, hypocrite. Il est pourtant possible d’inverser la perspective car cette duplicité peut aussi être comprise comme une réponse aux contraintes de la situation. Julien est séminariste sans vocation, courtisan sans naissance, secrétaire sans fortune. Il doit apprendre à dire ce que l’on attend de lui pour conserver la possibilité de devenir ce qu’il voudrait être. Sa duplicité n’est donc pas nécessairement la preuve d’une âme corrompue. Elle peut aussi être comprise comme une conduite rendue rationnelle par un environnement dans lequel l’accès à une autre position suppose précisément de maîtriser et d’appliquer les codes de ceux qui l’occupent déjà. La distinction est importante bien qu’elle ne disculpe pas Julien, pas plus qu’elle ne transforme son hypocrisie en vertu. Elle oblige simplement à déplacer le jugement. Avant de demander pourquoi un individu agit ainsi, il faut aussi demander ce que la situation rend possible, probable ou nécessaire. C’est peut-être l’une des forces les plus étonnamment contemporaines de Stendhal car il ne se contente pas de décrire des caractères. Il montre les configurations sociales dans lesquelles ces caractères prennent sens.

Cette lecture dépasse d’ailleurs largement le seul cas de Julien. Nous continuons à attribuer aux individus la responsabilité de comportements que des organisations, des institutions et des situations contribuent puissamment à produire. Certaines formes de dureté managériale, de conformisme ou même de mensonge organisationnel peuvent ainsi apparaître comme des défauts personnels alors qu’elles sont également liées aux dispositifs dans lesquels les individus travaillent et aux conduites que ces dispositifs encouragent. Stendhal nous oblige ainsi, avant de juger celui qui agit, à regarder la situation dans laquelle il agit.

Cette manière de déplacer le regard conduit alors à une difficulté plus profonde. Si Julien adapte sans cesse son comportement aux situations et aux regards qui l’environnent, la difficulté devient alors de savoir où situer ce Julien que nous supposons devoir exister « vraiment ».

Le mythe de l’intériorité

C’est ici que le roman devient plus vertigineux qu’il n’y paraît ! Julien s’identifie successivement à Napoléon, à l’abbé Chélan, au marquis de La Mole, à l’aristocratie qu’il admire et qu’il méprise tout à la fois. Il semble chercher dans le regard des autres la confirmation de ce qu’il voudrait devenir. Il change de position, de langage et de comportement selon les mondes qu’il traverse. Faut-il pour autant conclure qu’un vrai Julien se dissimulerait derrière ces figures successives ?

La lecture d’Yves Ancel permet précisément de mettre cette évidence en doute car lorsque l’on cherche l’intime chez Stendhal, avance-t-il, on ne découvre pas nécessairement une vérité débarrassée du social. Même les rêves de Mme de Rênal demeurent traversés par les rapports sociaux, et l’amour qui unit les personnages ne supprime jamais complètement la différence de classe qui les sépare. L’intime lui-même est social. Jacques Bouveresse, quant à lui, permet de pousser plus loin cette intuition avec sa critique du « mythe de l’intériorité ». À partir notamment de la critique wittgensteinienne du langage privé, il récuse l’idée selon laquelle existerait en nous une vie intérieure pure, un for(t) intérieur, antérieure au langage et aux relations avec autrui, dont nos paroles et nos gestes ne seraient que les expressions plus ou moins fidèles. Ce que nous appelons notre intériorité se constitue aussi dans le langage, dans nos relations et dans des critères qui ne sont jamais entièrement privés. Appliquée à Julien, cette proposition déplace radicalement la question. Il ne s’agit plus de chercher derrière ces figures successives un vrai Julien qui leur préexisterait. Il s’agit de comprendre dans quelles configurations sociales, affectives et symboliques Julien devient successivement celui qu’il est. Cette distinction est essentielle pour ne pas psychologiser le personnage. Elle ne signifie pas qu’il n’aurait aucune singularité, ni que tout en lui serait déterminé de l’extérieur. Elle signifie que sa singularité ne peut être pensée indépendamment des relations dans lesquelles elle se constitue.

Le problème se pose avec une acuité particulière au moment du procès. Faut-il considérer que le masque tombe enfin ? Les dernières paroles de Julien révéleraient-elles alors le véritable personnage, débarrassé de ses stratégies et de ses calculs ? Peut-être pas ! Sa parole devant ses juges est certes débarrassée d’une partie du calcul qui gouvernait jusque-là ses conduites mais elle n’est pas nécessairement la révélation d’un moi enfin authentique. Elle est aussi une nouvelle configuration de Julien, produite par une situation radicalement nouvelle, celle de la mort prochaine. Le personnage ne cesse donc pas d’être constitué dans et par la situation au moment où il semble accéder à une parole plus libre. Il devient autrement. C’est cette situation nouvelle qui conduit au dernier déplacement.

La rencontre avec la Loi

Le coup de feu tiré sur Mme de Rênal, puis le procès, introduisent une limite que Julien ne peut plus contourner. Jusque-là, il avait vécu dans l’économie du détour, comme par exemple, séduire, s’adapter, dissimuler, interpréter les attentes d’autrui, chercher dans chaque situation la possibilité d’avancer. Le tribunal met fin à cette économie. Pour la première fois, Julien rencontre une limite qui ne se négocie plus.

La référence lacanienne au Nom-du-Père peut ici apporter un éclairage, à condition de ne pas transformer Julien en cas clinique. Le Nom-du-Père ne désigne pas le père réel, mais une fonction symbolique, celle d’une Loi qui précède le sujet, borne son désir et l’inscrit dans un ordre qu’il n’a pas lui-même institué. Il ne s’agit donc pas de rechercher dans le roman l’illustration d’un concept psychanalytique, mais d’utiliser celui-ci pour qualifier cette rencontre avec une limite qui ne dépend plus de la seule volonté de Julien. Les figures paternelles qu’il rencontre ne parviennent jamais véritablement à occuper cette place. Son père réel n’est pour lui qu’une autorité qu’il refuse. Chélan, Pirard puis, autrement, le marquis de La Mole constituent des figures paternelles de substitution, mais leurs relations avec Julien demeurent prises dans des rapports de protection, de projection, de pouvoir, de dette ou d’intérêt.

Le procès ne constitue pourtant pas l’apparition tardive d’une Loi qui aurait jusque-là été absente. Il marque plutôt le moment où Julien ne peut plus traiter la règle comme un élément du jeu social qu’il serait encore possible de contourner ou d’instrumentaliser. La justice qui le condamne n’est certes ni neutre ni étrangère aux rapports de classe qu’il dénonce lui-même devant ses juges. Mais, au-delà de cette justice particulière, Julien rencontre une limite qu’aucune stratégie ne lui permet désormais d’abolir. C’est en ce sens que le procès peut être lu comme la rencontre avec une Loi symbolique, non parce que le tribunal l’incarnerait, mais parce que quelque chose s’impose désormais à Julien qui échappe à sa capacité de séduire, de négocier ou de conquérir. C’est ce qui donne à sa parole au procès sa portée singulière. Lui qui avait si longtemps appris à dire aux autres ce qu’ils voulaient entendre cesse soudain de plaider sa cause. Il ne cherche plus à séduire le tribunal. Il accuse. Il refuse de se sauver par les armes mêmes qui lui avaient permis jusque-là de survivre. La scène est décisive parce qu’elle renverse le mouvement de son existence. Julien ne cherche plus à devenir quelqu’un aux yeux des autres. Il parle alors qu’il n’a plus rien à gagner. Il ne s’agit pourtant pas de découvrir ici le Julien auparavant dissimulé, et maintenant délivré de ses masques. Ce qui se laisse alors entendre, ce n’est pas la vérité enfin dévoilée d’un personnage jusque-là masqué, mais une parole qui advient lorsque toute conquête devient impossible.

Ainsi, l’adaptation ne fait pas apparaître un autre Julien que celui du roman. Elle déplace plutôt l’équilibre entre les différentes dimensions qui le constituent. En donnant une visibilité particulière à son désir de conquérir son destin, elle nous invite en retour à regarder plus attentivement les conditions sociales, affectives et symboliques dans lesquelles cette ambition prend forme et rencontre ses limites. L’enjeu n’est donc pas d’opposer le Julien de la série à celui de Stendhal, ni de décider lequel des deux serait le vrai, mais de comprendre ce que le déplacement opéré par l’adaptation rend plus visible et, par contraste, ce qu’il nous conduit à redécouvrir dans le roman.

Dès lors si Julien cherche désespérément à devenir lui-même, ce lui-même n’existe jamais indépendamment des relations, des institutions et des mondes dans lesquels il se constitue. L’émancipation qui irrigue l’adaptation prend alors un sens plus complexe. Devenir l’auteur de son destin ne peut signifier s’affranchir des conditions dans lesquelles une existence prend forme, mais tenter d’agir à partir d’elles, alors même qu’elles n’ont pas été choisies. Cette tension entre ce qui nous précède et ce que nous tentons de devenir ne concerne pourtant pas seulement Julien. Elle invite aussi à regarder autrement ceux qui le racontent, et les figures à partir desquelles ils peuvent, consciemment ou non, le faire apparaître.

Le contre-héros derrière le héros

Jusqu’ici, nous avons considéré Julien Sorel à travers deux déplacements successifs qui ont porté sur ce que Stendhal fait de son personnage, puis sur ce que l’adaptation télévisuelle choisit aujourd’hui d’en rendre visible. Une telle formulation pourrait cependant laisser croire que l’œuvre constitue un objet dont le sens pourrait être établi indépendamment de ceux qui la lisent, la transposent, l’interprètent ou la regardent. Or l’adaptation met précisément en crise cette représentation.

Il n’existe pas, quelque part derrière les images de la série, un Julien définitif qu’il suffirait de retrouver pour juger de la fidélité de l’adaptation. Il existe un personnage dont le sens se constitue à travers une succession de lectures et de médiations. Stendhal écrit Julien, chaque époque le relit, l’adaptateur le rencontre à partir de sa propre situation, le scénariste sélectionne certains traits, en déplace d’autres, en rend certains visibles, le réalisateur les inscrits dans un dispositif de mise en scène, les acteurs leur donnent un corps, une voix, une présence, enfin, le spectateur reçoit cette proposition à partir de sa propre expérience. L’œuvre n’est donc pas seulement transmise. Elle est à chaque fois remise en jeu. Une adaptation, comme toute lecture, ne se contente donc pas de transmettre un sens déjà constitué. Elle participe à sa production. C’est à ce niveau que l’adaptation devient philosophiquement intéressante. Elle ne constitue pas simplement une opération de passage d’un langage à un autre, du roman à l’écran. Elle rend visible le rapport que ceux qui la produisent entretiennent eux-mêmes avec l’œuvre qu’ils prétendent adapter. Adapter Stendhal, ce n’est pas seulement actualiser Julien, c’est nécessairement engager quelque chose de soi dans la manière de le faire apparaître. Cette remarque conduit à déplacer notre regard. Il ne s’agit plus seulement de demander ce que devient Julien dans cette nouvelle adaptation, mais de se demander qui le regarde ainsi, depuis quelle expérience, et avec quelles autres figures en mémoire.

C’est à cet endroit précis que Georges-Marc Bénamou devient une figure décisive de notre enquête. Son rapport à François Mitterrand n’est pas seulement un élément biographique extérieur à notre lecture de l’adaptation. Il constitue une expérience antérieure du pouvoir et de l’ambition dont nous pouvons faire l’une des traces à partir desquelles interroger le regard qu’il porte aujourd’hui sur Julien. En janvier 2026, à l’occasion des trente ans de la mort de François Mitterrand, Georges-Marc Bénamou a ainsi réuni en un volume sa trilogie consacrée à l’ancien président : Le Dernier Mitterrand, Jeune homme, vous ne savez pas de quoi vous parlez et Dites-leur que je ne suis pas le diable. Cette publication, dotée d’une préface inédite et remarquable, rappelle la place singulière de François Mitterrand dans son parcours d’écrivain, celle d’un homme politique dont il a longuement recueilli les paroles et observé les silences, les stratégies, les contradictions et les rapports au pouvoir.

Le rapprochement avec Julien devient alors troublant. Georges-Marc Bénamou passe d’un homme qui a consacré une grande partie de son existence à conquérir et exercer le pouvoir à un personnage de fiction qui rêve de s’élever au-dessus de la condition que sa naissance lui assigne. Mais le rapprochement devient plus singulier encore lorsque l’on se souvient que François Mitterrand lui-même avait lu Stendhal et qu’il avait explicitement refusé de se reconnaître dans ce jeune ambitieux. En effet, dans Le Promeneur du Champ de Mars, il déclare : « J’aurais aimé vivre au XIXe siècle », mais il ajoute aussitôt : « pas comme ces jeunes gens ratés qu’on rencontre chez Balzac ou Stendhal ».

La phrase mérite d’être prise au sérieux, non comme une clé psychologique de François Mitterrand, mais comme un indice de son propre rapport à l’œuvre. Elle dessine une frontière entre deux manières d’envisager l’ambition. François Mitterrand accepte volontiers de se projeter dans le siècle de Balzac et de Stendhal, mais refuse la figure de leurs « jeunes gens ratés ». On peut entendre dans cette formule le refus d’une ambition qui demeurerait enfermée dans l’aspiration individuelle sans parvenir à s’inscrire dans une trajectoire historique. Julien Sorel est précisément l’une des figures auxquelles cette formule peut faire penser. Dès lors, l’adaptation de Georges-Marc Bénamou produit une situation singulière car celui qui contribue aujourd’hui à faire vivre Julien à l’écran connaît intimement l’homme qui avait précisément voulu ne pas être Julien. En déduire que Julien constituerait une projection de François Mitterrand serait pourtant aller trop vite, et surtout manquer ce que l’adaptation nous apprend du rapport à l’œuvre. Nous ne disposons pas, dans les éléments ici considérés, d’une déclaration de Georges-Marc Bénamou permettant d’établir une telle intention. Rien ne nous autorise donc à transformer une proximité en équivalence, encore moins à entrer dans une supposée psychologie de l’auteur pour y découvrir une signification cachée. Toutefois, l’absence de preuve d’une intention ne nous condamne pas au silence. Elle nous invite à travailler autrement, non pas à rechercher une intention cachée, mais à mettre en relation des traces.

Il y a, d’un côté, le Julien que l’adaptation choisit de rendre visible, un jeune homme joueur, séducteur, conquérant, qui cherche à prendre en main sa trajectoire. Il y a, de l’autre, la précieuse connaissance que Georges-Marc Bénamou possède de François Mitterrand, homme de pouvoir dont il a approché au plus près ses concernements existentiels. Et il y a enfin cette phrase de Mitterrand sur les « jeunes gens ratés » de Stendhal. Aucune de ces données ne constitue à elle seule une preuve d’intention mais leur coexistence produit une configuration de sens. Le rapprochement prend alors une portée nouvelle car derrière Julien se dessine en creux la trajectoire d’un homme qui semble en constituer moins le modèle que le contrepoint. L’intérêt de cette question est qu’elle ne cherche pas à résoudre l’énigme en attribuant à Georges-Marc Bénamou une intention qu’il faudrait ensuite vérifier. Elle prend acte du fait que toute création est située. Celui qui adapte une œuvre ne se tient jamais à l’extérieur de celle-ci. Il y entre avec son histoire, ses lectures, ses expériences, ses rencontres et les œuvres qui ont déjà contribué à former son regard. L’adaptation devient ainsi un lieu de rencontre entre plusieurs historicités. Il y a celle de Stendhal et de son XIXe siècle, celle de Julien et de l’univers social dans lequel il cherche à s’élever, celle de Georges-Marc Bénamou et de son propre parcours d’écrivain, celle de François Mitterrand, personnage historique déjà travaillé par le regard de son compagnon de confidences, celle, enfin, du spectateur contemporain qui reçoit aujourd’hui cette nouvelle proposition.

Le sens ne se situe donc pas derrière ces médiations comme une vérité qu’il faudrait enfin dégager. Il circule entre elles. C’est en ce sens qu’il faut également se méfier d’une approche qui consisterait à psychologiser le geste de l’adaptateur. Dire que Georges-Marc Bénamou projette Mitterrand sur Sorel reviendrait à rabattre la création sur une intention individuelle, alors que ce qui nous intéresse est précisément ce qui se produit dans l’espace entre l’œuvre et ceux qui la font exister à nouveau. La question de l’auteur du sens se trouve ainsi déplacée. Il s’agit moins de déterminer qui produit le sens de Julien que de comprendre comment celui-ci co-émerge de la rencontre entre une œuvre qui nous précède, nous résiste et nous transforme, et ceux qui contribuent à l’actualiser. C’est peut-être là que se situe la spécificité d’une approche clinique de l’œuvre, non pas chercher à objectiver ce qu’elle veut dire, mais observer ce qu’elle met en mouvement dans les rapports que les sujets entretiennent avec elle. L’œuvre n’est alors ni un objet inerte ni un miroir dans lequel chacun projetterait arbitrairement ses propres représentations. Elle demeure une médiation dont le sens se renouvelle dans les rencontres qu’elle continue de susciter.

L’œuvre n’est alors ni un objet inerte, ni un miroir dans lequel chacun projetterait arbitrairement ses propres représentations. Elle est une médiation, quelque chose qui nous précède, nous résiste, nous transforme et dont nous contribuons pourtant à actualiser le sens. C’est pourquoi il serait illusoire de chercher le véritable Julien derrière toutes les représentations qui se sont succédé depuis Stendhal. Il n’y a pas d’un côté un personnage authentique et, de l’autre, des interprétations plus ou moins fidèles. Il y a une œuvre qui continue à produire des rencontres parce qu’elle demeure ouverte à des lectures nouvelles. La série produite et scénarisée par Georges-Marc Bénamou constitue l’une de ces rencontres. Cependant elle possède une singularité supplémentaire car derrière le Julien qu’elle donne à voir se profile une autre figure, absente de l’écran mais présente dans l’histoire de celui qui le raconte : François Mitterrand !

L’énigme que nous avions laissée en suspens peut dès lors être formulée plus précisément. Il ne s’agit pas de prétendre que François Mitterrand serait caché dans Julien, ni que Georges-Marc Bénamou aurait secrètement voulu raconter l’ancien Président de la République sous les traits du personnage de Stendhal. Il s’agit de reconnaître qu’une œuvre nouvelle est toujours traversée par les rencontres antérieures de ceux qui la produisent. François Mitterrand apparaît ainsi moins comme un personnage dissimulé que comme une présence en creux, une figure qui permet de regarder autrement Julien Sorel parce qu’elle appartient à l’histoire du regard de celui qui entreprend de le raconter. Le contre-héros ne se tient donc pas derrière le héros comme une identité secrète qu’il faudrait dévoiler. Il constitue plutôt un point de comparaison à partir duquel la trajectoire de Julien prend un autre relief. Ce rapprochement permet notamment d’aborder ce qui distingue celui qui rêve de devenir l’auteur de son destin de celui qui parvient effectivement à inscrire son ambition dans l’Histoire.

Julien cherchait à sortir de la place que le monde lui avait assignée. François Mitterrand aura consacré son existence à construire une place depuis laquelle il pourrait agir sur le monde. Entre les deux, il y a moins une opposition entre l’échec et la réussite qu’une différence de temporalité, de rapport aux circonstances et de manière d’habiter l’ambition. C’est cette différence qu’il faut maintenant examiner car le véritable enjeu de cette confrontation n’est finalement ni de savoir qui de Julien ou de Mitterrand aurait le mieux réussi, ni de faire de l’un le modèle de l’autre. Il est de comprendre ce que devient l’ambition lorsqu’elle parvient à inscrire une existence individuelle dans une trajectoire historique, et ce que cette transformation nous oblige à penser de notre propre rapport à la liberté, à la réussite et au destin. Le contre-héros ne vient donc pas clore l’énigme. Il permet de la faire changer d’échelle.

Être l’auteur de son destin

La rencontre entre Julien Sorel et François Mitterrand permet de déplacer une dernière fois la question de la liberté. Julien veut échapper à la place que sa naissance lui assigne.

La rencontre entre Julien Sorel et François Mitterrand permet de déplacer une nouvelle fois la question de la liberté. Julien veut échapper à la place que sa naissance lui assigne. François Mitterrand construit au fil du temps une trajectoire qui le conduit bien au-delà du monde dont il est issu. L’un et l’autre peuvent ainsi être rapprochés par une même ambition, à savoir devenir l’auteur de leur destin. Mais cette formule, qui semble d’abord désigner la liberté, en révèle aussi toute l’ambiguïté. Nul n’est jamais entièrement l’auteur des conditions dans lesquelles il lui faut agir.

Julien fournit une première réponse, précisément parce que son ambition rencontre sans cesse les limites du monde dans lequel elle cherche à s’exercer. Il agit, calcule, séduit, apprend à lire les situations et refuse de se résigner à la place qui lui est assignée. Mais aucune de ses actions ne se déploie dans un espace qu’il aurait choisi. Sa naissance, son époque, les institutions qu’il traverse et les rapports de classe constituent autant de conditions qui précèdent son action. Sa liberté n’est donc jamais souveraine. Elle est une liberté située, non pas le pouvoir de disposer sans limites de sa propre existence, mais la capacité d’agir à partir de conditions que l’on n’a pas choisies et que l’on ne maîtrise jamais entièrement. L’ambition de Julien apparaît alors sous un autre jour. Elle n’est pas seulement volonté de réussir. Elle est une tentative pour élargir le champ du possible.

François Mitterrand n’aura cessé d’agir comme si les choses n’étaient jamais entièrement écrites, non que les circonstances puissent être abolies, mais parce qu’elles laissent toujours subsister une possibilité d’action. Cette conviction pourrait presque être celle de Julien. Elle ne signifie pas que tout serait possible, mais qu’un destin n’est jamais entièrement déterminé à l’avance. Entre ce qui est écrit et ce qui peut encore advenir se tient tout l’espace de l’action. François Mitterrand semble avoir fait de cet espace une matière politique. Sa trajectoire introduit cependant une dimension que Julien ne peut véritablement connaître à savoir la longue durée. Non pas seulement le temps dont on dispose, mesurable en années et en événements, mais le temps tel qu’il est vécu et transforme celui qui le traverse. La distinction est ici bergsonienne. La durée ne se laisse pas réduire à la succession homogène des instants que mesure l’horloge. Elle est ce mouvement dans lequel ce qui a été vécu demeure dans ce qui se vit et modifie, à chaque moment, les possibilités de ce qui peut encore advenir. La métaphore de l’horloge rencontrée plus tôt prend alors un autre relief. Décomposer le mécanisme permet d’en comprendre les pièces, mais non nécessairement ce que signifie faire l’expérience du temps. Il en va peut-être de même d’une existence car la succession des décisions, des échecs, des rencontres et des circonstances n’épuise pas ce que la durée fait à celui qui les traverse. C’est en ce sens que la formule si étroitement associée à François Mitterrand, « il faut laisser le temps au temps », mérite d’être entendue autrement que comme un simple éloge de la patience. Elle suggère que l’action ne consiste pas toujours à imposer immédiatement sa volonté aux circonstances, mais aussi à laisser celles-ci mûrir, à accepter qu’elles transforment les possibilités de l’action et celui qui agit. Julien, au contraire, vit son ambition dans l’urgence. Il doit saisir les occasions lorsqu’elles se présentent et transformer rapidement chaque situation en possibilité d’ascension. L’un cherche constamment à devancer le temps alors que l’autre semble avoir appris à agir avec lui.

Cette différence importe parce qu’elle rappelle que la liberté n’est pas seulement affaire de volonté. Elle dépend aussi des temporalités dans lesquelles l’action peut s’inscrire. La durée ne se contente pas d’offrir davantage de temps à l’action. Elle transforme les situations, reconfigure les possibilités et modifie celui-là même qui agit. Être libre ne consiste donc pas seulement à saisir les possibilités qui se présentent, mais aussi à composer avec ce que le temps fait à ces possibilités et à nous-mêmes. La conquête de l’autonomie demeure pourtant profondément paradoxale. Julien rêve de fortune, mais l’argent n’est pas véritablement sa fin. Il représente d’abord le moyen de sortir de Verrières et de ne plus dépendre de ceux qui peuvent décider de sa valeur. Ce qu’il cherche, derrière l’argent, est une capacité de ne plus subir. Sa volonté d’autonomie passe elle-même par le regard des autres. Julien ne peut accéder à la position qu’il convoite qu’à la condition d’être reconnu comme digne de l’occuper. Il veut ne plus dépendre d’autrui, mais il a besoin de sa reconnaissance pour devenir celui qu’il voudrait être. La réussite ne supprime donc pas nécessairement la dépendance. Elle peut la déplacer.

La trajectoire de Mitterrand permet de prolonger cette contradiction. On peut conquérir une position sociale et politique majeure sans abolir le rapport à l’origine. « Je viens de la bourgeoisie de province », confiait le Président Mitterrand à Georges-Marc Bénamou, « mon père était vinaigrier… les aristocrates produisaient le cognac… ils ne nous invitaient jamais. Au fond, je suis resté un vinaigrier ». On peut changer de place sans effacer entièrement ce qui nous a constitué. Devenir puissant ne signifie pas devenir souverain. Cette limite apparaît avec une force particulière au procès de Julien. Au moment même où toute possibilité d’agir sur son destin lui échappe, une autre forme de liberté semble apparaître. Julien ne cherche plus à obtenir la reconnaissance de ses juges ni à dire ce qu’ils voudraient entendre. Il parle depuis la position de celui qui n’a plus rien à gagner. Le paradoxe est saisissant car il paraît devenir le plus libre au moment même où il cesse de pouvoir être l’auteur de son destin. Cette scène conduit à distinguer deux conceptions de la liberté. La première consiste à accroître son pouvoir d’action, à multiplier les possibilités, à conquérir une position et à disposer davantage de sa propre existence. La seconde apparaît lorsque toute maîtrise devient impossible. Être libre consiste alors moins à pouvoir transformer la situation qu’à pouvoir répondre de sa parole et de ses actes dans une situation que l’on ne contrôle plus. La liberté ne serait donc pas seulement une puissance d’action. Elle pourrait aussi être une capacité de réponse.

Le rapprochement avec François Mitterrand permet de prolonger cette distinction sans la résoudre. Sa trajectoire montre qu’agir sur les circonstances ne signifie jamais les maîtriser entièrement. Julien rencontre brutalement cette limite lorsque tout avenir lui échappe. François Mitterrand aura disposé d’une vie pour apprendre à composer avec elle.

La question posée par les deux trajectoires interroge les limites de nos capacités à être les auteurs de notre destin lorsque les conditions mêmes de notre action nous échappent. À partir de là, le problème cesse d’être seulement individuel. La démocratie moderne repose en partie sur l’idée que nous pouvons agir sur notre avenir collectif en choisissant ceux auxquels nous confions la responsabilité de gouverner. L’élection présidentielle en constitue peut-être l’une des formes les plus fortes mais elle concentre dans une personne l’espoir d’une capacité collective à décider de l’avenir. Le paradoxe demeure celui de Julien. Nous pouvons choisir ceux qui gouvernent mais nous ne choisissons pas l’ensemble des conditions dans lesquelles ils devront gouverner. Nous pouvons décider d’une politique, mais non de l’ensemble des transformations, des rapports de force et des interdépendances dans lesquels elle devra produire ses effets. Notre capacité d’action est réelle. Elle n’est simplement jamais souveraine. Dès lors, l’enjeu démocratique ne peut être seulement de trouver celui qui serait capable d’être l’auteur de notre destin national. Il devient de savoir comment créer les conditions dans lesquelles nous pouvons en devenir les co-auteurs.

Nous retrouvons alors, à l’échelle collective, ce que Julien nous avait déjà appris à l’échelle individuelle car agir ne signifie pas maîtriser. La liberté pourrait dès lors être moins la capacité de faire advenir exactement ce que nous avons décidé que celle de répondre collectivement à une situation que nous n’avons pas choisie. Elle supposerait de renoncer à l’illusion d’une souveraineté sans limites sans pour autant renoncer à l’action. C’est peut-être à cette condition que la formule être l’auteur de son destin change de sens. Il ne s’agirait plus de produire souverainement son avenir, mais de participer à sa construction avec d’autres, en acceptant ce qui échappe à toute volonté individuelle ou collective. La question que Julien nous adresse n’est donc plus seulement celle de l’ascension. Elle porte désormais sur la nature même de notre action lorsque nous découvrons que nous ne sommes jamais seuls à écrire ce qui nous arrive. Reste alors à comprendre ce que la durée fait à l’ambition de ceux qui prétendent infléchir le cours de leur existence.

Ce que le temps fait à l’ambition

La rencontre entre Julien Sorel et François Mitterrand ne prend véritablement son sens qu’à condition de regarder ce qui les sépare. Leur rapprochement ne repose ni sur une identité de destin ni sur la simple opposition entre un homme qui aurait échoué et un autre qui aurait réussi. Il permet plutôt d’interroger ce que deviennent deux ambitions lorsqu’elles ne disposent ni du même temps ni des mêmes conditions pour se déployer. Julien vit dans l’urgence de réussir et François Mitterrand aura eu le temps de découvrir que la réussite ne met pas fin au devenir. Julien meurt à vingt-trois ans. Tout, chez lui, demeure tendu vers l’ascension. Il faut saisir l’occasion, apprendre les codes, comprendre les attentes, adapter son comportement, trouver dans chaque situation la possibilité d’avancer. Son ambition est inséparable de cette urgence. Il ne saura jamais ce que le temps aurait pu faire de lui. Il n’aura pas eu le temps de voir ses ambitions se transformer au contact de l’expérience, ni de découvrir ce qu’elles deviennent une fois certaines d’entre elles satisfaites.

La prison introduit à cet égard une rupture singulière. Séparé de l’action, de la séduction et des projets d’ascension, Julien découvre une forme de bonheur qu’il n’avait jusque-là jamais éprouvée. Il n’a plus rien à conquérir. La suspension de son ambition ouvre paradoxalement un espace nouveau. Le temps n’est plus celui de la conquête, mais celui de la présence à ce qui est. Jusque-là, une grande part de la stratégie de Julien avait consisté à fuir. Non pas nécessairement à fuir physiquement, mais à échapper sans cesse à ce qui menaçait de l’assigner, son origine, sa condition, le regard des autres, les places auxquelles le monde prétendait le réduire. Il ne faudrait pas mépriser cette fuite. Elle constitue aussi une stratégie de défense car elle permet de contenir une situation menaçante, de préserver une capacité d’action et d’éviter l’inhibition. Mais elle a un coût. L’action demeure, en effet, largement organisée par ce à quoi elle cherche à échapper. La condamnation introduit alors un renversement singulier. Contre les efforts de Mathilde et de Mme de Rênal, Julien refuse de faire appel. Il ne cherche plus à contourner la situation ni à la retourner à son avantage. Face à ce qu’il ne peut plus modifier, il invente une manière d’habiter le temps qui lui reste. Sa dernière liberté ne consiste peut-être plus à échapper à la situation, mais à produire, au cœur même de ce qu’il ne peut changer, une réponse qui lui appartient. La stratégie de défense avait préservé sa capacité d’agir, quelque chose comme une riposte créative lui permet désormais d’en déplacer la finalité.

François Mitterrand aura connu cette question sous une tout autre forme. Sa trajectoire politique s’inscrit dans une durée que Julien ne connaîtra jamais, celle d’une succession d’échecs, d’attentes, de recommencements et de victoires qui transforment progressivement les conditions mêmes de son ambition. La durée ne lui offre donc pas seulement davantage de temps pour agir. Elle permet à l’ambition elle-même de se transformer au contact de l’expérience. La formule de François Mitterrand, « le mépris de l’événement, la passion de l’indifférence », prend ici une résonance particulière. Elle peut sembler paradoxale chez un homme dont toute la vie politique fut consacrée à intervenir dans le cours des choses. Elle suggère pourtant qu’une certaine maîtrise peut consister non à vouloir tout contrôler, mais à ne pas laisser l’événement dicter immédiatement sa conduite. Le temps ne supprime donc pas l’ambition. Il la transforme. C’est peut-être ce que Julien n’aura jamais eu le loisir d’éprouver. Julien ne saura pas ce que devient le désir de réussite lorsqu’il cesse d’être une urgence. Il ne saura pas davantage si la reconnaissance obtenue, ou le pouvoir conquis, auraient satisfait celui qu’il croyait devoir devenir. François Mitterrand, lui, aura connu cette épreuve de la durée. L’accession à une position ne met pas fin à l’histoire de celui qui l’occupe. Elle en déplace les enjeux. La reconnaissance peut devenir réputation, la conquête exercice du pouvoir, et l’exercice du pouvoir matière à mémoire et à jugement. Mais la réussite pose alors une question que Julien n’aura pas le temps d’affronter, à savoir que reste-t-il à accomplir lorsque certaines des positions que l’on désirait conquérir ont effectivement été conquises ?

C’est pourquoi François Mitterrand n’est pas le Julien qui aurait réussi. Il est plus intéressant comme contre-héros, comme celui qui permet de mesurer ce que la durée fait à une ambition lorsqu’elle rencontre les circonstances historiques dans lesquelles elle peut se transformer. Cette différence éclaire aussi leur rapport à la reconnaissance. Julien veut être reconnu comme celui qu’il pense pouvoir devenir. Le regard de Mme de Rênal, de Mathilde, du marquis de La Mole, des séminaristes puis des jurés constitue autant d’épreuves auxquelles il soumet sa propre valeur. La durée politique ne délivre pas du regard d’autrui, mais elle en déplace progressivement l’échelle. La reconnaissance ne se joue plus seulement dans la relation entre un individu et ceux dont il attend qu’ils consacrent sa valeur. Elle engage des institutions, une mémoire collective et, finalement, le jugement de ceux qui viendront après lui. C’est alors que le tribunal de Julien peut être mis en regard d’un autre tribunal, qui est celui de l’Histoire.

Le tribunal de Julien est tout autre. Il prononce un jugement dont il ne peut plus modifier l’issue. Il découvre alors que perdre la maîtrise de son avenir ne signifie pas perdre toute capacité de répondre de ce qui arrive. Mais ce jugement possède une limite plus radicale encore car la mort met un terme à toute possibilité pour Julien de transformer lui-même le sens de sa trajectoire.

La mort constitue ici le terme que nul pouvoir ne peut franchir. Dans le sillage de Hegel, et selon une formule que Lacan reprendra à son tour, elle apparaît comme le “maître absolu”, c’est-à-dire la limite qu’aucune conquête ne permet finalement de destituer. Julien en fait l’expérience dans la fiction. Mitterrand en fera l’expérience dans l’Histoire. La différence tient alors moins à la possibilité d’échapper à cette limite qu’au temps qui sépare leur rencontre avec elle. Julien meurt avant d’avoir pu voir ce que son ambition aurait pu devenir. Mitterrand dispose d’une longue existence politique pour transformer la sienne, mais non pour abolir la finitude qui donne à toute trajectoire son caractère irréversible. Le tribunal de Julien est immédiat. Il condamne un homme dont la trajectoire s’achève. Le tribunal de l’Histoire est interminable. Il réinterprète ceux qui ont exercé le pouvoir à mesure que de nouvelles générations relisent leurs décisions à partir de nouvelles questions. François Mitterrand aura ainsi vécu assez longtemps pour inscrire son action dans l’Histoire, mais non pour maîtriser ce que l’Histoire ferait de lui. La durée qui avait constitué une ressource de son action finit par excéder celui qui avait appris à agir avec elle. Le sens de sa trajectoire appartient désormais aussi à ceux qui la racontent, l’interprètent et la jugent.

C’est peut-être ici que les deux trajectoires se rejoignent une dernière fois. Aucun des deux ne peut être l’auteur souverain de son destin. Julien rencontre trop tôt la mort pour découvrir ce que la durée aurait fait de son ambition. François Mitterrand aura disposé du temps nécessaire pour transformer la sienne, mais non pour décider de ce que l’Histoire ferait finalement de lui. Le temps permet de transformer une trajectoire. Il ne permet pas d’en maîtriser le sens ultime. Cette limite conduit à distinguer ce que la réussite tend parfois à confondre. Conquérir une position, obtenir une reconnaissance ou exercer un pouvoir constituent des accomplissements extérieurs. Ils ne disent pas nécessairement ce qu’un individu devient au cours de cette conquête. Julien n’aura guère eu le temps d’éprouver cette différence. La longue trajectoire de Mitterrand permet au contraire de la laisser apparaître, jusqu’au moment où la proximité de la mort déplace nécessairement la question de ce qui peut encore être conquis.

Cette distinction prend une autre portée lorsqu’on quitte les trajectoires singulières pour considérer l’imaginaire social qui les entoure. La possibilité de s’arracher à la place assignée constitue une promesse d’émancipation dont Julien demeure une figure puissante. Pouvoir devenir autre chose que ce que sa naissance semblait avoir décidé représente une conquête essentielle de l’individu moderne. Mais cette promesse change de nature lorsque la possibilité de réussir tend à devenir une injonction à s’accomplir par la réussite. Ce qui ouvrait un espace de liberté risque alors de se retourner en exigence car chacun étant supposé pouvoir devenir l’auteur de son existence, il lui revient aussi d’apporter, par sa trajectoire, les signes visibles de son accomplissement.

Ce que notre époque fait de Julien

Nous pouvons désormais revenir à Julien à partir de la distinction que son rapprochement avec François Mitterrand a fait apparaître. Si réussir ne suffit pas nécessairement à s’accomplir, il reste à comprendre pourquoi la réussite a pu prendre une telle place dans notre manière de penser l’émancipation. Le Julien que la série choisit de mettre en avant, ce joueur, séducteur, conquérant, attentif aux occasions et décidé à ne pas laisser son origine décider entièrement de son avenir, rencontre ici quelque chose de profondément contemporain. Nous sommes devenus, en effet, familiers de cette figure de l’individu appelé à construire sa trajectoire, à transformer ses contraintes en ressources et à faire de sa vie une existence dont il serait, autant que possible, l’auteur. Julien pourrait ainsi presque apparaître comme l’un des nôtres. Il connaît les codes, observe les rapports de force, apprend à se présenter, adapte son comportement et saisit les opportunités. Il ne demande pas seulement que le monde lui fasse une place. Il cherche les moyens de la conquérir. Toutefois, cette proximité risque précisément de nous tromper. Julien ne vit pas dans un monde où chacun serait sommé de construire sa trajectoire. Il appartient à une société profondément hiérarchisée, dans laquelle la naissance, les appartenances et les codes sociaux déterminent puissamment ce qu’un individu peut espérer devenir. Son ambition n’est donc pas l’expression d’une liberté individuelle déjà reconnue. Elle est d’abord une lutte contre une assignation. C’est pourquoi son désir de réussite possède une puissance émancipatrice qu’il serait dangereux d’effacer rétrospectivement. Pouvoir ne pas rester à la place où l’on est né constitue l’une des grandes conquêtes de la modernité. La reconnaissance de l’individu ouvre la possibilité d’une existence qui ne serait plus entièrement déterminée par l’origine, le rang ou la tradition. Julien porte cette promesse avec une intensité presque tragique puisque devenir quelqu’un signifie d’abord, pour lui, refuser que d’autres aient décidé à l’avance de celui qu’il devra être.

Cette promesse n’a rien perdu de sa force. Elle a même contribué à déplacer profondément la responsabilité de l’existence vers l’individu. Il appartient davantage à chacun de construire sa trajectoire, de développer ses capacités, de saisir les opportunités qui se présentent et de faire des choix qui ne soient plus seulement dictés par son origine. Ce déplacement prolonge une conquête essentielle de l’émancipation moderne car nul ne devrait être enfermé dans la place où il est né. Une possibilité peut toutefois changer de nature lorsqu’elle devient une attente. Pouvoir construire sa vie n’est pas la même chose que devoir apporter, par sa trajectoire, la preuve que l’on a su la construire. Le droit de ne pas rester à sa place peut alors se retourner en responsabilité individuelle de la place finalement occupée. Il ne suffit plus d’avoir le droit de choisir sa vie. Il faudrait désormais réussir à la réussir.

C’est à cet endroit que la promesse d’émancipation rencontre la question du mérite. Si chacun est supposé pouvoir devenir l’auteur de sa trajectoire, la tentation devient grande d’attribuer à chacun la responsabilité de son résultat. Celui qui réussit serait réputé avoir mérité son succès et celui qui échoue n’aurait pas suffisamment travaillé, choisi, osé ou persévéré. La réussite cesse alors d’être seulement ce qui arrive à un individu. Elle tend à devenir le signe de sa valeur. Or nous ne méritons pas nécessairement ce qui nous arrive. Julien ne mérite ni sa naissance, ni la place sociale qui lui est assignée, ni les humiliations qu’il endure, pas davantage que ses réussites ne peuvent être rapportées à ses seules qualités. Une trajectoire se construit toujours dans des situations, des relations et des circonstances dont nul n’est entièrement l’auteur. Cela ne signifie pas pour autant que ce qui nous arrive nous serait étranger. Il faut distinguer la cause d’un événement de la signification que nous lui donnons. Ce qui nous arrive ne nous ressemble pas nécessairement par sa cause mais la manière dont nous le recevons, l’interprétons, le refusons ou le transformons engage quelque chose de nous-mêmes. Nous ne sommes donc ni les auteurs souverains de nos trajectoires ni les spectateurs passifs de ce qui nous arrive. On retrouve ici une intuition que Sartre formulait avec force : « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous ». Cette distinction permet de préserver ce que l’idée d’émancipation contient d’essentiel sans transformer la trajectoire individuelle en verdict sur la valeur de celui qui la vit. Mais elle fait apparaître une difficulté supplémentaire dès lors que la réussite ne mesure plus seulement ce qu’un individu a obtenu, mais tend à dire ce qu’il est devenu.

Cette moralisation des trajectoires peut alors produire une confusion plus profonde encore. Si la réussite devient la manifestation visible de ce qu’un individu a su faire de lui-même, elle risque de devenir également la mesure de son accomplissement. Réussir sa trajectoire finirait alors par signifier réussir sa vie. La distinction que Jung établit entre la persona et le processus d’individuation permet d’éclairer cette confusion sans opposer artificiellement une existence sociale qui serait fausse à une intériorité qui serait vraie. La persona est nécessaire car elle désigne cette figure à travers laquelle chacun occupe une place, assume des rôles et se fait reconnaître dans le monde social. Le problème apparaît lorsque le sujet finit par se confondre avec elle, comme si ce qu’il était pouvait être épuisé par la position qu’il occupe et par la reconnaissance qu’il obtient. L’individuation ouvre une autre perspective. Elle ne désigne pas une réussite plus haute qui viendrait couronner les réussites sociales, mais un processus par lequel le sujet cesse précisément de réduire ce qu’il est aux identifications qui lui ont permis de trouver sa place dans le monde. Elle introduit ainsi une dimension de l’accomplissement qui ne peut être mesurée par les seuls signes de la réussite. Encore faut-il ne pas transformer cette distinction en nouvelle injonction. Une société qui ordonnerait à chacun de s’accomplir ne ferait que déplacer l’exigence de performance de la trajectoire sociale vers la vie intérieure. L’individuation perdrait précisément son sens si elle devenait un modèle auquel chacun devrait conformer son existence. La question n’est donc pas de substituer une nouvelle définition de la vie réussie à celle que nous venons de critiquer. Elle est de reconnaître que la réussite d’une trajectoire ne permet pas, à elle seule, de dire ce qu’une existence accomplit.

Sous cet éclairage, l’ambition de Julien prend un relief particulier. Il cherche moins à accumuler qu’à devenir quelqu’un, mais ce devenir demeure presque entièrement tributaire des signes que le monde peut lui renvoyer, à savoir une position conquise, un nom reconnu, le regard de ceux qui lui étaient socialement supérieurs. Il veut échapper au jugement du monde tout en demandant à ce même monde de consacrer la valeur de celui qu’il est devenu. Son émancipation demeure ainsi dépendante de la reconnaissance dont elle voudrait pourtant le libérer. François Mitterrand, quant à lui, permet d’aborder cette distinction depuis l’autre extrémité de la trajectoire. Là où Julien voit brutalement se fermer devant lui toute possibilité de réussite, Mitterrand aura connu ce qui arrive lorsque certaines des positions longtemps désirées ont effectivement été conquises. Il aura exercé le pouvoir auquel conduit une vie politique exceptionnellement longue et obtenu cette reconnaissance historique dont Julien ne pouvait qu’entrevoir des formes sociales beaucoup plus immédiates. La réussite ne met pas pour autant fin au devenir. Les dernières années de François Mitterrand prennent ici une signification particulière. La proximité de la mort, son intérêt pour les questions spirituelles et l’interrogation qu’il porte alors sur l’existence déplacent nécessairement le regard au-delà de la seule trajectoire politique. Il ne s’agit pas d’en déduire que l’homme de pouvoir aurait finalement découvert une vérité que son ambition lui aurait jusque-là dissimulée, encore moins de faire de lui le modèle d’une individuation accomplie. Sa trajectoire permet seulement de rendre visible une question que celle de Julien laisse presque entièrement en suspens. Il s’agit effectivement de ce qui reste à devenir lorsque réussir ne peut plus constituer l’horizon du devenir.

Les deux parcours se répondent alors d’une manière inattendue. Julien découvre, lorsque toute conquête lui devient impossible, que l’existence peut encore avoir une valeur qui ne dépend plus de ce qu’il parviendra à obtenir. François Mitterrand permet d’entrevoir, après la conquête, que ce qui a été obtenu ne suffit pas davantage à épuiser le sens d’une existence. L’un n’aura presque pas connu l’après de l’ambition, l’autre aura disposé du temps nécessaire pour découvrir que l’après de la réussite demeure encore une question. Julien n’aura guère le temps d’éprouver cette différence. La prison lui en fait peut-être entrevoir quelque chose lorsqu’il découvre, dans la suspension même de toute conquête, une forme de présence à l’existence qu’il n’avait jamais connue et que Stendhal peut précisément nommer « bonheur » lorsqu’il retrouve Mme de Rênal à quelques heures de sa fin. Il serait excessif d’y voir l’aboutissement d’un processus d’individuation. Mais le renversement est suffisamment fort pour faire apparaître une autre possibilité. En d’autres termes, celui qui avait consacré son existence à devenir quelqu’un découvre, au moment où il ne peut plus rien devenir socialement, que l’existence ne se réduit peut-être pas à la place que l’on parvient à y conquérir.

Il serait pourtant dangereux de faire de l’accomplissement la réponse que la réussite ne parvient plus à fournir. Nous ne ferions alors que déplacer l’injonction. Après avoir demandé à chacun de construire sa trajectoire, de développer ses capacités et de réussir sa vie sociale, il faudrait encore qu’il accomplisse son vrai soi, réalise son potentiel ou réussisse son existence intérieure. L’accomplissement deviendrait une performance supplémentaire. Ce serait aussi trahir ce que l’individuation permet ici de penser. Elle ne fournit pas un modèle de l’existence accomplie auquel chacun devrait parvenir. Elle rappelle plutôt qu’une existence ne peut être entièrement évaluée depuis les signes par lesquels une société reconnaît la réussite, et que devenir soi ne consiste pas à atteindre une version supérieure de soi-même dont il serait possible de mesurer la réalisation. La conquête moderne de l’individu demeure ainsi une promesse qu’il ne s’agit nullement de récuser. Pouvoir échapper à la place assignée, choisir sa trajectoire et ne pas laisser sa naissance décider entièrement de ce que l’on deviendra constituent des acquis essentiels de l’émancipation. Mais cette conquête se retourne contre elle-même lorsqu’elle fait de chacun le seul comptable de ce qu’il est devenu et de la réussite la mesure de son accomplissement.

Distinguer la réussite de l’accomplissement permet de desserrer cette identification. Encore faut-il que l’accomplissement ne devienne pas à son tour une manière plus subtile de ramener toute existence à elle-même. Si devenir soi ne signifie plus, en effet, seulement réussir à devenir quelqu’un, alors devons-nous nous interroger sur ce qui peut donner sens à une liberté qui cesse de se prendre elle-même pour fin.

Devenir auteur sans devenir maître

Au terme de ce parcours, Julien Sorel apparaît peut-être moins comme le héros d’une réussite impossible que comme la figure d’un imaginaire dont nous sommes encore les héritiers, c’est-à-dire celui d’un individu appelé à s’élever, à conquérir sa place, à transformer sa condition et, finalement, à devenir l’auteur de sa propre existence. C’est précisément cet imaginaire qu’il nous faut aujourd’hui interroger.

Julien nous donne à voir une ambition individuelle qui n’est pas seulement confrontée aux résistances d’un monde social. C’est une certaine manière de penser la liberté comme la possibilité de s’arracher à son origine, de se distinguer, de gravir les échelons, d’obtenir la reconnaissance qui permettra enfin de se sentir à la hauteur de ce que l’on croit être. L’entreprise, la carrière politique, la réussite sociale ont longtemps pu apparaître comme autant de voies permettant de réaliser cette promesse mais celle-ci, nous l’avons vu, peut se retourner contre elle-même. Elle prétend libérer l’individu tout en faisant de la conquête de sa propre valeur le moteur de son existence. Elle transforme alors l’émancipation en compétition, l’autonomie en reconnaissance et la réussite en preuve de mérite.

C’est précisément ce déplacement que permet d’éclairer la critique que le philosophe Dany-Robert Dufour adresse à la généalogie libérale de nos sociétés, depuis Mandeville jusqu’à ses avatars contemporains. Dans la Fable des abeilles, Mandeville soutenait que les vices privés, l’orgueil, la vanité, la soif de reconnaissance, pouvaient, par un détour paradoxal, produire la prospérité publique. C’est en cherchant chacun son propre avantage que la ruche tout entière naturellement prospérerait. Dany-Robert Dufour montre comment cette fiction anthropologique a contribué à nourrir l’imaginaire du capitalisme moderne, jusqu’à faire de la compensation narcissique l’accumulation, le paraître, la recherche de reconnaissance, l’un des ressorts de son fonctionnement.

Julien Sorel n’appartient évidemment pas encore à ce monde. Son ambition n’est ni celle du consommateur contemporain ni celle d’un individu auquel la société demanderait de faire fructifier sans cesse son propre capital. Elle est plus tragique, plus politique et plus existentielle. Il lui faut d’abord échapper à l’humiliation de son origine et à la place que sa naissance semblait lui assigner. Mais c’est précisément ce qui rend le rapprochement éclairant. Pour s’affranchir du monde qui le tient à distance, Julien cherche à obtenir les signes de reconnaissance que ce même monde distribue. Il veut défaire la hiérarchie qui l’infériorise en conquérant une position supérieure à l’intérieur de cette hiérarchie. Son émancipation demeure ainsi partiellement tributaire de l’ordre dont elle voudrait le libérer.

Il ne suffit pas de changer de place pour sortir de la logique qui organise les places. C’est peut-être ici que la trajectoire de Julien cesse de nous interroger seulement comme individus. Car si l’émancipation ne peut se réduire à la réussite de celui qui parvient à s’élever, elle oblige aussi à regarder le monde dans lequel cette élévation prend sens. La question n’est plus seulement de savoir comment chacun peut devenir l’auteur de son existence, mais ce que devient une société lorsqu’elle fait de cette ambition le principe même de son organisation.

C’est peut-être ce que les deux figures de Julien et de François Mitterrand permettent de penser ensemble. L’un comme l’autre auront cherché à ne pas laisser leur origine décider entièrement de leur place. Mais aucun n’aura pu devenir le maître absolu de son destin. Julien le découvre face à la mort. Mitterrand, au terme d’une longue trajectoire politique, face à l’Histoire. Une singulière correspondance se dessine d’ailleurs entre eux puisque la peine que Julien choisit finalement de ne plus fuir est précisément celle que le Président Mitterrand, près d’un siècle et demi plus tard, contribuera à abolir. Portée par Robert Badinter, l’abolition de la peine de mort restera l’une des décisions emblématiques de son premier septennat. Comme si, entre la fiction et l’Histoire, se dessinait déjà une distinction essentielle car on ne peut abolir la mort, mais on peut transformer ce que les hommes décident d’en faire.

À cet endroit, la lecture de Hegel et de Lacan permet de radicaliser encore le paradoxe car le maître absolu est la mort. Non pas seulement parce qu’elle met fin à toute puissance, mais parce qu’elle révèle la limite constitutive de toute prétention à la maîtrise. Julien comme François Mitterrand en témoignent, chacun à sa manière. L’un n’aura finalement disposé que de quelques années pour tenter de devenir l’auteur de son destin et l’autre aura disposé de décennies pour exercer un pouvoir considérable. Mais ni l’un ni l’autre ne peut décider de la dernière signification de ce qu’il aura été. La mort introduit ainsi dans toute existence une limite qu’aucune accumulation de puissance ne permet d’abolir. Elle vient rappeler au sujet que tout ne peut être conquis, maîtrisé ni rendu disponible. Elle oppose ainsi à l’imaginaire de la souveraineté une forme radicale de castration. Elle ne supprime pas notre capacité d’agir, mais interdit de la confondre avec une puissance sans limite. Ce que Julien rencontre brutalement et ce que Mitterrand aura eu le temps d’approcher autrement nous oblige ainsi à interroger non seulement notre désir individuel de maîtrise, mais les valeurs collectives que nous avons construites autour de lui.

La question politique commence peut-être précisément ici. Car la prétention à la maîtrise ne concerne pas seulement la manière dont un individu envisage son existence. Elle engage aussi une certaine manière collective d’habiter le monde. Hartmut Rosa en a décrit l’un des mouvements fondamentaux en montrant que la modernité tend à étendre continuellement le domaine de ce qui peut être atteint, connu, utilisé, transformé et contrôlé. Rendre le monde disponible ne signifie donc pas seulement disposer de davantage de choses, c’est entretenir avec lui un rapport dans lequel l’accroissement de notre prise sur le réel devient lui-même une condition de stabilité. Cette représentation a trouvé dans l’abondance, la croissance et l’accumulation des moyens l’une de ses expressions les plus puissantes. Produire davantage, aller plus vite, accroître l’efficacité, améliorer la performance, étendre notre capacité de prévoir et de contrôler ont pu apparaître comme autant de manifestations convergentes du progrès. Elle a ainsi contribué à façonner une certaine conception de la réussite où réussir, pour un individu comme pour une organisation ou une société, tend alors à signifier accroître sa capacité d’action, étendre son influence et disposer de ressources toujours plus nombreuses pour atteindre ses fins. La performance, l’efficacité et le contrôle peuvent ainsi cesser d’être de simples moyens pour devenir les signes mêmes de la réussite. C’est précisément à cet endroit que la pensée de Jacques Ellul permet de déplacer la question. Si l’accroissement de notre puissance ne peut constituer à lui seul une fin, il ne suffit plus de chercher comment rendre notre action toujours plus efficace. Encore faut-il savoir vers quoi nous voulons l’orienter. Face au développement de la puissance technique et à l’organisation toujours plus rationnelle des moyens, Ellul met en lumière le risque d’un monde dans lequel l’efficacité finit par imposer sa propre logique. Elle implique nécessairement, voire mécaniquement, que ce qui peut être fait tend à appeler sa réalisation, et ce dans une accélération du temps développée ensuite par le philosophe allemand, tandis que la question de savoir ce qui mérite de l’être devient plus difficile à poser, pour ne pas dire évacuée. La question politique ne consiste dès lors plus seulement à savoir qui possède les moyens d’agir, mais à déterminer ce qui mérite d’être poursuivi, ce à quoi il faudrait parfois consentir à renoncer et ce que nous voulons préserver. Reconnaître des limites ne signifie pas renoncer à transformer le monde. Cela signifie cesser de considérer l’extension indéfinie de notre puissance comme la mesure de notre capacité à y agir seulement à l’aune des moyens et non des fins.

Une autre conception de l’action politique peut alors commencer à apparaître. La robustesse pourrait devenir un horizon plus fécond que la seule performance, la responsabilité plus importante que la conquête, et la capacité à préserver plus décisive que celle d’accumuler. Il ne s’agirait plus de chercher des dirigeants capables de promettre la maîtrise d’un avenir devenu imprévisible, mais des représentants capables d’assumer les limites, d’organiser les interdépendances, de faire place au temps long et de rendre possible une délibération collective sur les choix comme sur les renoncements. Cette transformation engage aussi la manière dont ceux qui exercent le pouvoir se représentent leur propre rôle. Car la disparition de l’aristocratie de naissance n’a pas nécessairement fait disparaître toute posture aristocratique. Celle-ci peut renaître dès lors que la position conquise, la réussite ou la compétence deviennent les signes d’une supériorité qui autoriserait quelques-uns à décider pour les autres. L’aristocratie de naissance prétendait déduire la valeur de l’origine. Une aristocratie de la réussite risque de la déduire de la position conquise. Dans les deux cas subsiste la tentation de transformer une différence de situation en supériorité de ceux qui l’occupent. Gouverner ne consisterait plus alors à démontrer sa capacité à s’élever au-dessus des autres ni à faire de la conquête du pouvoir la preuve d’une aptitude supérieure à décider pour eux. Il s’agirait davantage d’œuvrer et de coopérer avec d’autres dans un monde que nul ne peut entièrement maîtriser. Le responsable politique ne serait plus celui qui prétend incarner à lui seul une direction de l’Histoire, mais celui qui accepte de prendre part à une œuvre dont il n’est ni l’origine ni le maître. C’est peut-être alors la figure même du grand homme qu’il faudrait abandonner. Non pas parce que nous pourrions nous passer de représentants et de leur capacité de décision, mais parce que nous devons cesser d’attendre de ceux qui nous représentent qu’ils incarnent une supériorité dont nous leur déléguerions la charge de notre avenir. La démocratie ne consiste peut-être pas à choisir le meilleur auteur de notre destin, mais à construire les conditions pour que personne ne puisse prétendre en être l’auteur à notre place.

Ainsi comprise, la nouvelle adaptation du Rouge et le Noir prend une portée qui dépasse largement la seule actualisation d’une œuvre patrimoniale. En nous proposant un Julien, conquérant et soucieux de devenir l’auteur de sa vie, elle nous restitue quelque chose de notre propre imaginaire. Mais elle peut aussi nous aider à en éprouver les limites. C’est là, peut-être, que le regard de Georges-Marc Bénamou apporte à cette adaptation quelque chose de particulièrement précieux. Celui qui revient aujourd’hui à Julien Sorel est aussi celui qui a longuement fréquenté et raconté François Mitterrand, non seulement dans l’exercice et la mémoire du pouvoir, mais dans cette période tardive où la proximité de la mort faisait affleurer des interrogations plus spirituelles sur le temps, le pouvoir, la finitude et le sens d’une existence. Cette expérience ne permet évidemment pas de faire de François Mitterrand la clé secrète de son adaptation, ni de lui attribuer une intention que rien ne viendrait établir. Mais elle appartient à l’horizon depuis lequel Georges-Marc Bénamou rencontre aujourd’hui Stendhal. C’est peut-être même l’un des apports les plus singuliers de son geste. Son expérience de proximité avec François Mitterrand, l’homme et le Président de la République, lui permet d’approcher Julien depuis l’autre extrémité de l’ambition, non plus seulement depuis le désir de celui qui veut conquérir une place, mais depuis la connaissance d’un homme qui aura effectivement atteint les plus hautes positions et découvert que l’exercice du pouvoir n’abolit ni le temps, ni la finitude, ni la question de ce qui donne sens à une existence. Quelque chose peut alors circuler entre ces deux figures sans qu’il soit nécessaire de les confondre car l’une porte l’impatience de devenir quelqu’un et l’autre permet d’entrevoir ce qui demeure lorsque devenir quelqu’un ne suffit plus. Il faut reconnaître à Georges-Marc Bénamou la fécondité de cette rencontre et le pari créatif qui l’accompagne. En faisant revenir Julien parmi nous, il ne nous offre pas seulement une nouvelle manière de regarder Stendhal. Il rend possible une confrontation entre plusieurs âges de l’ambition, de la réussite et de la finitude. La qualité de son geste tient peut-être précisément à faire d’un texte du XIXe siècle non une pièce de musée, mais une matière suffisamment vivante pour accueillir les questions qu’une autre existence, un autre siècle et notre propre présent viennent lui adresser.

Et si l’adaptation est une rencontre, elle ne s’achève pas avec celle de Georges-Marc Bénamou et de Stendhal. Elle se poursuit dans le regard du spectateur, puis éventuellement dans celui du lecteur qui, après avoir vu Julien vivre à l’écran, éprouvera peut-être le désir de retourner au roman. Une telle adaptation ne donne pas la réponse. Elle rouvre la question. Que reste-t-il alors de notre liberté lorsque nous renonçons à l’illusion d’être les auteurs souverains de notre destin ? Peut-être précisément la possibilité d’en devenir responsables. Responsables non pas de tout ce qui nous arrive, mais de ce que nous faisons de ce qui nous arrive, non pas seuls, mais avec d’autres, non pas dans l’illusion de maîtriser l’avenir, mais dans la conscience de ce qui nous précède, nous relie et nous dépasse. Reconnaître des limites ne signifie pas renoncer à transformer le monde. Cela signifie peut-être apprendre à y agir sans prétendre en devenir les maîtres. Julien voulait s’élever. François Mitterrand a voulu durer. Notre époque devra peut-être apprendre autre chose… renoncer à vouloir s’élever au-dessus du monde pour apprendre enfin à en prendre soin. Prendre soin ne signifie pas renoncer à agir, mais donner à l’action une autre mesure que l’accroissement de notre propre puissance. C’est accepter que le monde ne soit ni notre œuvre ni notre propriété, qu’il nous précède et nous survivra, et que notre liberté se joue peut-être moins dans ce que nous parvenons à en maîtriser que dans ce que nous choisissons d’y préserver, d’y transformer et d’y transmettre. Alors, devenir auteur de son destin ne signifierait plus prétendre en écrire seul l’histoire. Ce serait accepter d’en devenir l’un des co-auteurs, parmi d’autres, responsable d’une œuvre commencée avant lui et appelée à se poursuivre sans lui. Peut-être est-ce là ce que Julien, dans son impatience de s’élever, ne pouvait encore savoir, et ce que la longue fréquentation du pouvoir, du temps et de la mort aura permis à François Mitterrand d’entrevoir en nous transmettant que la liberté ne s’accomplit pas lorsque plus rien ne nous résiste, mais lorsque nous apprenons à répondre de ce qui, précisément, ne nous appartient pas.

Bernard ALIX, Philosophe clinicien, spécialiste de la philosophie de l’apprenance et de l’intervention dans les organisations. Enseignant à Paris X- Nanterre et au CNAM

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