Avec la dilution annoncée de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) au sein du CNRS, nous assistons à l’aboutissement, au bout de 30 ans, d’un long et méticuleux processus de démantèlement de la recherche en France.
Parlons d’abord de l’IRD. De quoi s’agit-il ? De fondre un Établissement Public à caractère Scientifique et Technologique (EPST), en clair un institut de recherche national, dans un autre. Probablement pour permettre ce que les éléments de langage du gouvernement nommeront des « économies d’échelle », dont on sait qu’in fine elles aboutissent à la disparition pure et simple du budget du « petit » Institut (l’IRD), sans garantir que le grand (le CNRS) en bénéficie le moins du monde, dans une période de coupes budgétaires déjà largement engagées. Et ceci se fait en sacrifiant les tâches spécifiques que ce petit Institut accomplissait, qui ne s’ajouteront pas à celles du grand, mais seront définitivement abandonnées.
L’IRD est un Institut créé il y a 80 ans pour développer des recherches interdisciplinaires avec les outre-mer et les pays du Sud. Avec mille chercheurs et 1300 ingénieurs, techniciens et agents administratifs, il s’appuie sur un budget d’environ 350 millions d’euros. Il est implanté en France (Marseille, Paris, Montpellier, Brest…) et à l’étranger où l’IRD entretient 34 représentations (auxquelles s’en ajoutent quatre dans l’Outre-mer français). Il est sous la double tutelle du ministère de la Recherche et de celui des Affaires étrangères. Il développe des recherches en partenariat, avec les pays de la ceinture intertropicale (Afrique, Amérique latine, Asie). Ses recherches concernent des sujets d’intérêt global (changement climatique, migrations, santé, alimentation, ressources), et leurs déclinaisons locales, pour le développement des pays ou des régions avec lesquels il collabore.
La raison d’être de l’IRD repose sur ce partenariat scientifique qui s’appuie sur la durée, sur une présence de terrain unique (ses agents peuvent être affectés pendant plusieurs années chez les partenaires), sur une recherche internationale menée entre pairs, sur la formation des partenaires et sur une articulation originale entre recherche, développement, expertise, renforcement de capacité, innovation et diplomatie scientifique. Tant ses objectifs que sa forme de travail et de coopération sont uniques, en France comme à l’étranger, et reconnus dans le monde entier, ce qui ajoute de façon significative au rayonnement international de notre pays. Cette singularité ne pourra perdurer dans une organisation comme le CNRS dont les priorités, les modes de fonctionnement et les missions sont profondément différents. Pour économiser trois sous, l’Etat veut sacrifier sans états d’âme un organisme dont le rayonnement dans le monde, et les capacités scientifiques et diplomatiques qu’il donne à la France, sont sans commune mesure avec l’argent qu’il coûte.
Ça, c’est l’histoire telle quelle nous est contée aujourd’hui, et bien sûr nous nous associons avec ceux qui la racontent. Nous déplorons cette décision lamentable et soutenons tous ceux qui exigent la survie de l’IRD.
Mais il ne s’agit pas seulement d’une sordide histoire de gros sous et de budget. Cette disparition est également un test destiné à vérifier l’état d’avancement de la politique de démantèlement des EPST et de leur dilution au sein de l’Université. Pour analyser cette évolution, il faut remonter plus loin dans le temps, à l’époque où Edouard Balladur était premier ministre, pour comprendre pourquoi l’Etat fait ce choix apparemment incompréhensible. Car il y a derrière ce « petit » épisode un long processus de transformation de la recherche en France.
Juste avant la dernière guerre (1939) la France décidait de se doter d’un important organisme de recherche multidisciplinaire, le CNRS. Son but : rassembler dans un grand Institut unique l’essentiel de la recherche nationale. Il s’agissait d’un pari audacieux, contraire au modèle universel, copié sur celui des anglo-saxons, qui était de confier la science aux universités. Pari gagné, et après la guerre plusieurs autres Instituts sont créés par le CNR suivant le même modèle : L’INRA, le CEA, l’INED et… l’ORSTOM (ancien nom de l’IRD). Puis le Général de Gaulle créera dans les années 1960 l’INSERM, le CNEXO (qui deviendra l’IFREMER après sa fusion avec l’ISTPM, l’Institut Scientifique et Techniques des Pêches Maritimes), l’INSERM, l’INRIA, etc. Le CNRS devient rapidement le plus grand Institut de recherche au monde. Les Instituts sont gestionnaires de leurs personnel, de leurs équipements, et de leurs budgets de recherche. Les avancées scientifiques sont au rendez-vous, et leurs retombées industrielles, sociales, agronomiques, ont permis le relèvement rapide de la France après la guerre et ses succès scientifiques et industriels. A lui seul, le CNRS a engrangé 23 prix Nobel !
Cela présente évidemment un risque pour l’Etat : que se créent des féodalités qui ne tiennent plus compte de ses priorités pour favoriser leur propre logique scientifique. En outre le secteur privé, qui se désole de voir donner à des établissement publics tant de ressources, voudrait bien sa part du gâteau. Alors commence une longue guerre souterraine. Edouard Balladur, qui ne cache pas ses affinités avec ce secteur industriel privé, lance une campagne de démantèlement des EPST, qui sera poursuivie avec méthode par tous ses successeurs, quel que soit leur camp. Une politique en quatre étapes.
Première étape : mettre l’accent sur l’innovation. Le fameux « rapport Balladur », commandé en 1994 à un groupe de chefs d’entreprises prestigieuses, met en parallèle recherche et innovation, en indiquant sournoisement que si la recherche – qui coûte de l’argent sans garantie de retour sur investissement – est produite par les instituts, l’innovation – qui elle est directement rentable – est plutôt du ressort du secteur privé. En janvier 1995, Edouard Balladur déclare : « Quels sont les objectifs de la recherche ? Développer des connaissances scientifiques sur lesquelles tout repose ; innover, améliorer la compétitivité des entreprises, favoriser la création d’emplois ; comprendre les grands problèmes auxquels notre société est confrontée, et répondre ainsi aux attentes de la population ». La science proprement dite, avec ses objectifs flous, ne devient plus que l’un des trois objectifs de la recherche ; l’innovation de son côté est bien présentée comme étant la seule capable d’apporter un bénéfice direct (argent et emplois) à la société. On voit où se situent les préférences de l’Etat.
Deuxième étape : changement du mode d’évaluation des chercheurs. Il est par nature difficile d’évaluer les activités de la recherche par rapport à l’effort financier fourni, puisque les résultats ne sont jamais garantis quel que soit le sérieux du travail réalisé : cette évaluation ne peut se faire qu’au bout de plusieurs années de travail, une fois le résultat acquis. Alors qu’évaluer l’innovation est simple comme un rapport coût-bénéfice annuel. La recherche fondamentale, longue, incertaine, n’est en effet pas mesurable par des indicateurs quantitatifs, qui peuvent en revanche évaluer l’innovation. Comme les gouvernements successifs veulent tous favoriser cette dernière, un nouveau principe d’évaluation est peu à peu mise en place. Sous le prétexte d’éviter le risque d’évaluations subjectives donc sujettes à caution, il applique à la recherche les méthodes « objectives » de mesure de l’innovation : nombre de publications, de contrats, de brevets, etc. L’évaluation des chercheurs devient alors strictement quantitative : on ne les jauge plus sur la qualité de ce qu’ils produisent dans leur carrière, mais sur la quantité d’articles scientifiques, de rapports et de contrats annuels qu’ils signent. De ce fait les chercheurs, pour être bien notés et afin d’obtenir des moyens de travail, se détournent des sujets scientifiques peu « rentables » puisque mal évaluables, au profit de travaux sur l’innovation, qui propose des budgets et des carrières plus lucratifs.
Troisième étape : création de l’ANR et du CIR. Une partie significative des crédits de recherche est allouée à une nouvelle agence, l’Agence nationale de la Recherche (ANR), créée en 2005. Son budget évolue entre 1,5 et 2 milliards d’euros. Disposant du budget de la recherche, c’est elle maintenant qui définit et finance les voies à suivre, lesquelles lui sont indiquées par l’Etat. Les chercheurs ne dépendent plus de leurs Instituts pour obtenir des financements : ils les reçoivent en répondant aux concours annuels ouverts par l’ANR. De son côté le Crédit Impôt-Recherche (CIR), créé en 1983, rajeuni en 2003 et surtout en 2008, voit ses montants s’envoler : de 1,8 milliards en 2006 à 8 milliards en 2025. Pourtant, signale le CNRS en 2014, « le CIR a augmenté considérablement (…) sans aucun effet d’entraînement observable sur la recherche privée ». Mais un résultat attendu est atteint : les EPST sont peu à peu privés de leurs moyens de recherche et deviennent de simples gestionnaires de personnel.
Quatrième étape : création des UMR. Comme les EPST sont dépossédés de leurs budgets, leurs activités s’en ressentent. Appliquant la règle simple : « on vous retire vos moyens puis on vous accuse de ne rien faire », l’Etat décide pour les contourner d’organiser la recherche autour d’Unités mixtes de recherche (UMR). Elles rassemblent autour d’un projet de recherche des chercheurs de plusieurs instituts et Universités : « L’UMR est la ʺbrique de baseʺ de l’organisation de la recherche scientifique en France. Elle dispose de lignes budgétaires propres, de personnel affecté par les partenaires. Son directeur, entouré d’un conseil de laboratoire, définit sa stratégie de recherche. Elle est évaluée tous les cinq ans par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Wikipedia) ». Dans ce cadre les chercheur ne dépendent plus de leur Institut, ni pour leur budget, ni pour leur évaluation, ni pour leur stratégie de recherche. Les EPST ont complètement perdu la main[1], et ceci sans aucun bénéfice pour la recherche : comme le reconnaît le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche lui-même, « L’indice d’audience scientifique de la France est en fort repli (- 33 %) entre 2010 et 2024 [2]».
Nous en sommes là. Les EPST sont vidés de leur substance, les chercheurs sont éparpillés et dépendants des budgets des agences de recherche (ANR, UE, etc.). Ils sont inscrits dans des UMR, et les transférer sur les liste du personnel des Universités n’est plus qu’une formalité administrative. On pourra alors supprimer les EPST et transférer l’essentiel des budgets de la recherche vers le secteur privé. La disparition programmée de l’IRD entre dans ce cadre : comme il s’agit d’un petit EPST peu connu du public, c’est le cobaye idéal pour tester si le fruit est mûr.
[1] Voir Royaliste n° 823 (octobre 2003) ; 891 (nov. 2006) ; 926 (mai 2008)
[2] https://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/FR/T033/la_position_scientifique_de_la_france_dans_le_monde/
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