L’affaire Tewffik Bouallag pourrait sembler relever de l’absurde. Elle révèle en réalité une faiblesse politique que la France ne peut plus se permettre.
Condamné à treize ans de réclusion criminelle pour avoir rejoint Daech en Syrie, Bouallag a purgé sa peine. Libéré en avril 2026, il n’a pourtant pas retrouvé la liberté : il a été placé en centre de rétention administrative, dans l’attente de son éloignement vers l’Algérie.
Problème : Alger refuse, pour l’heure, de le reprendre. La situation est d’autant plus singulière que l’intéressé demande lui-même à quitter la France. Il avait même demandé à être libéré de ses liens avec la nationalité française, déclarant : « Je ne me suis jamais senti français ». Son choix est donc parfaitement clair. Il veut vivre ailleurs. La France ne souhaite pas qu’il demeure sur son territoire. Et pourtant, il y reste.
C’est précisément là que commence le problème politique. La France a exécuté la décision de sa justice. Elle a incarcéré un homme condamné pour terrorisme, puis, au terme de sa peine, engagé la procédure destinée à permettre son éloignement. Mais un État étranger peut-il décider que la France devra conserver sur son sol un ressortissant qu’il refuse de reprendre ? La réponse doit être non. Il ne s’agit évidemment pas de nier l’État de droit. La France doit respecter les procédures, les décisions de justice et les garanties individuelles. Mais l’État de droit ne saurait devenir le paravent d’une impuissance diplomatique.
Une souveraineté qui ne peut pas faire respecter ses décisions aux frontières finit par n’être plus qu’un mot. Le cas Bouallag est particulièrement révélateur parce qu’il ne s’agit même pas d’un homme que la France chercherait à éloigner contre sa volonté. Il demande lui-même à partir. Il souhaite rejoindre l’Algérie. Il ne revendique aucune appartenance française et a manifesté par le passé son rejet des valeurs de notre pays. Que faut-il de plus ? Il faut donc poser la question sans détour : pourquoi la France devrait-elle supporter les conséquences du refus d’Alger ?
La nationalité, lorsqu’elle est revendiquée, crée des droits. Elle implique aussi des responsabilités. Un État ne peut pas sélectionner ses ressortissants selon qu’ils sont honorables ou embarrassants. Il ne peut pas accepter certains retours et en refuser d’autres parce qu’ils sont politiquement gênants. La France doit rappeler cette évidence avec fermeté. Et cette affaire intervient dans un contexte qui rend cette fermeté encore plus nécessaire. Les relations franco-algériennes sont régulièrement traversées par des crises diplomatiques, migratoires et consulaires. Les procédures d’éloignement en ont directement subi les conséquences, avec des périodes de blocage des laissez-passer consulaires. Or la diplomatie ne peut pas être une succession de concessions françaises destinées à obtenir, au compte-gouttes, ce qui devrait relever d’une coopération normale entre deux États. Il faut sortir de cette logique.
La France doit cesser de négocier son autorité régalienne comme si elle était une faveur qu’Alger pouvait lui accorder ou lui retirer. Si un ressortissant algérien doit être éloigné du territoire français et que son pays est disposé à le reconnaître et à le reprendre, cette réadmission ne devrait pas dépendre d’un rapport de force politique permanent. Dans le cas présent, l’exigence est encore plus élémentaire : un ancien combattant de Daech, condamné par la justice française, ne souhaite plus vivre en France et demande à rejoindre l’Algérie. Il serait difficile d’imaginer une situation dans laquelle la coopération entre les deux États devrait être plus évidente.
La France ne doit donc pas céder. Elle doit demander, avec toute la fermeté nécessaire, que l’Algérie assume ses responsabilités. Elle doit utiliser les moyens diplomatiques dont elle dispose et, si le blocage persiste, en tirer toutes les conséquences dans l’ensemble de la relation bilatérale. Car derrière le cas de Tewfik Bouallag se trouve une question beaucoup plus vaste : qui décide encore de ce que la France peut faire sur son propre territoire ? La République ne peut pas être souveraine à la carte. Elle ne peut pas être suffisamment forte pour emprisonner un terroriste, suffisamment forte pour le juger, suffisamment forte pour exécuter sa peine, puis devenir soudainement impuissante lorsqu’il s’agit de l’éloigner.
La fermeté n’est ni une posture nationaliste ni une hostilité envers le peuple algérien. Elle est une exigence républicaine. La France doit respecter l’Algérie comme État souverain. Mais elle doit exiger exactement la même chose en retour. Et si Tewfik Bouallag ne veut plus de la France, si la France ne veut plus de lui sur son territoire et s’il demande lui-même à partir, alors il appartient désormais à Alger de répondre à une question très simple : pourquoi refuse-t-elle de reprendre un homme qui affirme lui-même ne plus appartenir à la France ? La France, elle, doit avoir le courage de répondre à la sienne : jusqu’où acceptera-t-elle encore de céder ?
Kamel Bencheikh
Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.
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