La question de la souveraineté est aujourd’hui au cœur de la crise du politique et de la démocratie. Pour approfondir la compréhension de cette matrice, et pour bien en cerner la genèse, au travers de l’histoire des idées, quelles en sont ses racines ? Et comment entre autres la théologie s’en saisit ?
Il faut d’abord se garder de mettre toutes les religions sur le même plan. Il est indéniable que les religions du monde mésopotamien ont entretenu un rapport de domination avec le pouvoir politique, celui-ci ayant besoin de la religion pour se légitimer et réciproquement. Mais le monothéisme, bien qu’il ait mis de nombreux siècles à s’affirmer comme tel (voir la monolâtrie dans la Bible), n’en est pas moins issu d’une dissidence avec la domination égyptienne. Le Dieu « jaloux » d’Israël est exclusif (et excluant) pour cette raison-là. Il ne tolère pas non plus que les Juges et les Rois d’Israël et de Juda s’écartent de l’Alliance…Il ne peut donc y avoir pour cette raison théologique aucune surpuissance et pas même une véritable souveraineté humaine. Le vrai Roi des Juifs est Y.H.W.H lui-même, les Juges puis les Rois n’étant que ses Lieu-tenants ! Y.H.W.H n’est pas pour autant surpuissant puisqu’il a confié au peuple israélite la responsabilité de son destin au point d’accéder à sa demande d’avoir un roi. C’est toute la complexité des multiples Alliances dans la Bible, qui d’une certaine façon, sont déjà un « contrat » prenant Y.H.W.H à témoin.
Dans une tout autre perspective, qui est celle de l’Incarnation chrétienne, la souveraineté politique deviendra possible, mais au terme de plusieurs siècles de conflits entre le spirituel (Le pouvoir ecclésiastique) et le temporel appelé à former un Etat. Le christianisme a par conséquent introduit en raison de sa théologie, une dualité de pouvoir qui empêche la surpuissance (potestas et auctoritas hérité de Rome). En revanche, cette dualité (conflictuelle) créer la condition de possibilité de la souveraineté d’abord du côté ecclésiastique et ensuite politique. C’est en fait sur le terrain du droit canonique que le concept de souveraineté s’est d’abord formé.
Au début du IIè millénaire, les rapports de dépendance féodale de l’Eglise, notamment par rapport au pouvoir impérial germanique, vont avoir pour conséquence l’avènement de concepts juridico-canoniques (hérités du droit romain impérial) pour affranchir l’Eglise (Libertas Ecclesiae) au point d’inverser les rapports de dépendance au profit de ce qui va devenir le « pouvoir pontifical ». C’est ce que les historiens médiévistes appellent « la révolution papale ». En créant sa propre souveraineté, le pouvoir pontifical s’est libéré d’une structure d’ordre féodal. La papauté recourt dans les faits à un concept qui lui est propre (La plénitude du pouvoir pontifical). C’est ce qui fait que le pape a un pouvoir de direction de la chrétienté (imperium), ce qui plus tard sera désigné par le concept de « souveraineté (suprema potestas)» pour les Etats séculiers. La souveraineté est par conséquent la matrice de l’affranchissement de la vassalité. En retour, ou par mimétisme théologico-politique, les pouvoirs temporels procèdent de la même manière en se dotant de concepts qui les affranchissent de la plénitude du pouvoir pontifical. Il faudrait ici développer la pensée de Marsile de Padoue et surtout de Guillaume d’Ockham au XIVè siècle. Retenons surtout ce dernier avec ses concepts de « Toute puissance de Dieu » et du « singulier ». Le premier prépare la voie à la souveraineté de l’Etat (au sens de absolutus, c’est-à-dire délié, qui n’a rien à voir avec de la surpuissance) par analogie avec celle de Dieu. Le deuxième prépare la voie à l’individualisme moderne. Autrement dit, la bascule vers la » Modernité » se joue dès le XIVè siècle par le binôme Toute-puissance de Dieu/singulier versus souveraineté/individu, siècle aussi des débuts du capitalisme.
Les guerres civiles de religion du XVIè siècle permettront à la matrice théologico-politique de la souveraineté de poursuivre sa carrière intellectuelle dans une perspective séculière, mais avec un arrière-plan qui conserve un fond théologique pour une raison fondamentale : la souveraineté de l’Etat est ce qui permet la neutralisation de l’intolérance générée par les guerres civiles de religion. La genèse d’un Etat laïc vient de loin !!! C’est le début de la distinction entre norme publique et conscience privée. Il en va ainsi de du juriste Jean Bodin qui affirme dans Les six Livre de la République que la souveraineté est la délégation de la toute-puissance divine au service du bien public délestée des empiètements cléricaux… Cette théorie juridique est vite dépassée par les fondements contractualistes de la philosophie politique moderne à partir de Hobbes. Il n’empêche que si ce sont les individus (héritage appauvri de Guillaume d’Ockham) qui forment le souverain, il n’en est pas moins une personne artificielle dont Hobbes dit qu’il est un dieu mortel (le Léviathan). Mais peut-on dire depuis l’essor juridico-canonique et philosophico-politique que la souveraineté s’apparente à la surpuissance ? La réponse est négative car, d’abord le spirituel et le temporel font contrepoids l’un par rapport à l’autre. Ensuite, à partir de Hobbes, la souveraineté de l’Etat est issue d’un contrat qui lie le souverain aux individus. Hobbes l’explique très clairement au chapitre XXI (La liberté des sujets) du Léviathan. L’obéissance des sujets est « conditionnée » à la capacité du souverain de les protéger…de la guerre de chacun contre chacun. La résistance (ou la fin de l’obéissance) est donc toujours possible si le souverain n’accompli plus son office. De plus, la matrice moderne de la souveraine est très flexible. Par exemple, avec Spinoza elle conditionne La liberté de pensée, qui est le chapitre final du Traité théologico-politique. Spinoza est pour cette raison un grand penseur de la démocratie (tout en étant lecteur de Hobbes). Vient ensuite Rousseau, qui n’est en réalité pas tant un théoricien de la démocratie (en tant que gouvernement) qu’un penseur de la République voulu par le « peuple » duquel émane la volonté générale en vue du bien commun. La souveraineté du peuple est donc inaliénable (Contrat social, Livre III, chap. XV)! Avec Rousseau, le concept de souveraineté a atteint sa configuration moderne, très critiquée par les philosophes libéraux (favorable au système représentatif parlementaire et à la prééminence de la loi : Benjamin Constant après la Révolution française). Mais de là à parler de surpuissance, ce serait très exagéré quand on connait la distinction rousseauiste entre dictature et tyrannie (Contrat social, Livre IV, chap. VI : « il importe d’en fixer la durée à un terme très court qui jamais ne puisse être prolongé…passé le besoin pressant, la dictature devient tyrannique ou vaine »). Pour Rousseau, le pouvoir souverain a aussi des bornes (Contrat social, L. 2, chap. IV).
Peut-on considérer que le politique et la souveraineté sont les deux faces d’une même monnaie ?Ou-est ce que la souveraineté est le degré ultime du politique qui peut laisser la place à d’autres formes d’expression ?
La matrice théologique, juridique et philosophico-politique de la souveraineté ne doit conduire pour autant à penser que politique et souveraineté sont équivalents. Jamais Platon, Aristote et Cicéron n’auraient pensé la cité dans ces termes. La souveraineté, telle que nous en héritons, passe d’abord par Guillaume d’Ockham, et surtout, redisons-le, est une idée moderne issue des guerres civiles de religion et d’une vision pessimiste des rapports interpersonnels (L’état de nature). Mais c’est ce concept qui a permis (avec Rousseau) aussi de penser la citoyenneté dans le cadre de la nation comme l’indique la DDHC de 1789 (article 3).
» Est souverain celui qui décide de la situation d’exception’’ : comment lire la formule de Carl Schmitt ? S’agit-il de la conséquence mécanique et institutionnelle du principe de souveraineté ou d’une captation de cette dernière, source des expériences totalitaires ?
La théorie schmittienne de la souveraineté se réclame de la matrice philosophico-politique que j’ai rapidement restituée. Mais elle lui fait aussi opérer des torsions par sa théorie du pouvoir d’exception. Non que la souveraineté devrait ignorer l’exception, mais à condition qu’elle le reste ! Au fond, s’il y a un penseur « schmittien » tout en étant profondément romain (comme Rousseau), c’est bien le général de Gaulle. Il le dit très clairement en réponse à un journaliste qui l’interroge sur la dictature. De Gaulle assume clairement qui il a exercé la dictature entre 1940 et janvier 1946. Mais celle-ci ne pouvait être que provisoire (« J’avais les moyens d’établir la dictature. Il s’agissait de la mienne. Je dois confesser, sans demander l’absolution, que cette dictature, les événements m’avaient forcé de l’exercer pendant près de six ans. Mais, alors, la France était bâillonnée ; elle était en péril de mort ; il fallait la défendre et le salut de la patrie était la suprême loi….Devais-je maintenir cette dictature ? Je me suis répondu : ‘Non !’…Je ne crois pas à la dictature en France » : Allocution prononcée à Saint Maur en 1952, Discours et Messages, op.cit., p. 532). L’article 16 de la Constitution de la Vè République montre bien que le Général n’a jamais écarté l’exception. Mais le cadre démocratique de la souveraineté du peuple doit demeurer (élections et Referendum).
Dans son dernier ouvrage le philosophe,” L’Odyssée de la surpuissance : Hyperpouvoir et Fragilité” Gilles Lipovetsky explore l’évolution de la notion de puissance au travers des âges. Quel lien avec le concept de souveraineté ?
Indéniablement, l’Odyssée européen de la souveraineté n’a aucun rapport avec la surpuissance à moins de confondre la souveraineté avec la surpuissance totalitaire (véritable pathologie de la Modernité au XXè siècle) dénuée de tout contrat avec le peuple. Entretenir cette confusion conforterait l’Europe dans son régime d’impuissance actuel face au retour des empires : l’llibéralisme politique de Trump, l’autocratie de Poutine et la nouvelle bureaucratie céleste d Si Jin Pin (Voir Etienne Balazs).
» La démocratie est indissociable de la souveraineté nationale” écrivait De Gaulle. A l’heure des mondialisations, quand bien même celles-ci semblent remises à mal, cet enseignement est-il toujours d’actualité ? Face aux Empires l’Etat-Nation, modèle démocratique, fait-il pour aller vite encore “ le poids” ?
La philosophie politique du général de Gaulle demeure d’une immense actualité d’autant que pour lui la souveraineté de l’Etat peut parfaitement prendre en compte ce qu’il appelait « l’interdépendance » des peuples. De Gaulle a en réalité fait muter le concept classique de « souveraineté » de l’Etat et du peuple (et de souveraineté nationale) pour l’articuler au projet européen. Par conséquent, la souveraineté de l’Etat peut tout à fait combiner le cadre national et la coopération interétatique pour permettre à l’Europe d’être une « Union » d’Etats « justes et forts » (De Gaulle) face aux empires qui sont la caricature de la souveraineté par leur volonté de surpuissance. Inversement, l’Europe ne peut être forte avec des nations faibles ayant perdu la capacité d’exercer leur volonté collective…Ce qui fait toute la différence entre une confédération ou une fédération d’Etats avec une conception supranationale et post-souveraine de l’Europe.
L’Odyssée européenne de la souveraineté doit par conséquent nous rappeler que ce concept est certes ambivalent : Elle favorise la verticalité du pouvoir, mais pour mieux affranchir les institutions de leur allégeance féodale (l’Eglise, XIè-XIIIè siècles) pour promouvoir la naissance de l’Etat (puissance publique au service du bien commun, XIIIè-XIVè siècles), neutraliser l’intolérance religieuse (XVIè-XVIIè siècles) et former la citoyenneté (XVIIIè-XIXè-XXè siècles) qui permet de définir le politique sur un mode plus horizontal avec la démocratie. L’ambivalence de la souveraineté la situe aux antipodes de la surpuissance qui appartient beaucoup plus à l’Odyssée de l’Orient. Elle en est même l’antidote dont les Européens ont de nouveau le plus grand besoin au XXIè siècle s’ils ne veulent pas que « l’Europe » se condamne à être un nain politique.
Bernard Bourdin
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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