Les deux volets de La bataille de Gaulle, réalisés par Antonin Baudry, témoignent de l’ambition retrouvée du cinéma français pour la fresque historique. Soucieux de maintenir le rythme narratif propre au grand spectacle, le réalisateur procède toutefois à de nombreux raccourcis historiques : concentration des temporalités, simplification des rapports entre Alliés, notamment au travers d’une surestimation du poids des États-Unis à l’instant de la narration, personnalisation de décisions collectives et effacement de certaines ambiguïtés politiques au profit d’un récit centré sur la figure du Général. Ces choix relèvent moins de l’erreur que des conventions du cinéma historique, qui privilégie l’efficacité dramatique à l’exhaustivité documentaire. Ils expliquent aussi pourquoi certaines séquences ont suscité des débats nourris parmi les historiens et les amateurs d’histoire. Sur le plan commercial, le diptyque a connu un démarrage plus mesuré qu’espéré, conduisant Pathé à avancer la sortie du second volet afin de bénéficier de la Fête du cinéma. Le regain de fréquentation observé à la fin du mois de juin semble cependant devoir autant à la vague de chaleur exceptionnelle — les salles climatisées constituant alors un refuge apprécié — qu’à un véritable phénomène de bouche-à-oreille, même si les premiers retours des spectateurs se sont révélés globalement favorables.

Le cinéma recourt fréquemment à ces dispositifs cartographiques ou schématiques pour condenser l’espace et le temps, et orienter immédiatement la compréhension du spectateur — consciencieusement ou non — vers la lecture du réel que le réalisateur entend construire. Mais la carte géographique apparaît rarement comme un simple outil de localisation. Elle est devenue un opérateur narratif et idéologique à part entière, dont l’usage est fondamentalement non neutre. La carte de la « New Wallonia » présentée dans la bande-annonce et dans le deuxième opus de La Bataille de Gaulle en offre une illustration exemplaire : une simple représentation graphique y devient un objet de débat, révélant à la fois les limites de l’intelligence artificielle générative et les libertés que prend la fiction avec les archives.

La carte au cinéma, un opérateur de pouvoir jamais neutre

Qu’elle soit militaire, coloniale, mentale ou spéculative, la carte ne décrit jamais seulement un espace : elle produit une manière de voir le monde, et donc une manière de le hiérarchiser.

Elle fonctionne d’abord comme un dispositif de simplification du réel. Les flux, les frontières et les points y remplacent les épaisseurs sociales et historiques. Ce geste est particulièrement visible dans les récits de guerre ou de renseignement, où la carte transforme les individus en coordonnées et les territoires en zones de risque. Le monde devient lisible, mais au prix d’une réduction drastique de sa complexité — une lisibilité qui n’est pas innocente, car elle est celle des appareils de pouvoir, militaires ou sécuritaires.

La carte est aussi un instrument de légitimation. Dans certains cas, elle naturalise des revendications territoriales contestées, ou au contraire invisibilise des espaces politiques existants. Le cinéma d’animation comme le blockbuster global intègrent ainsi des représentations cartographiques qui, même secondaires, peuvent produire des effets diplomatiques réels — la polémique autour de certaines représentations de la mer de Chine méridionale dans des films commerciaux montre que la carte n’est plus un décor, mais un acte.

Un autre régime, plus diffus, concerne la carte comme matrice cognitive. Dans des récits spéculatifs ou psychologiques, elle organise des mondes fermés — univers utopiques, architectures mentales, espaces alternatifs. Ici, la carte ne reflète pas le réel : elle le remplace, imposant une logique spatiale à des phénomènes sociaux ou psychiques et renforçant l’idée que tout peut être modélisé, stabilisé et contrôlé. Cette tentation de la modélisation totale n’est pas propre à la fiction : elle traverse également les pratiques contemporaines du renseignement et de l’aide à la décision stratégique, où la cartographie numérique tend à se substituer à l’analyse, au risque de confondre la carte et le territoire qu’elle prétend représenter.

Enfin, la carte cinématographique contemporaine agit souvent comme une infrastructure invisible. Même lorsqu’elle n’est pas montrée à l’écran, elle structure les récits globaux en termes de flux, de centres et de périphéries, traduisant une vision du monde où l’espace est déjà hiérarchisé avant même d’être représenté. Le scénariste, le décorateur ou le concepteur d’effets visuels travaillent ainsi, le plus souvent sans le théoriser, à partir d’une géographie mentale héritée — celle des manuels scolaires, des atlas historiques ou des cartes de propagande — qui ressurgit dans l’image produite, parfois à l’insu même de ses auteurs. C’est précisément ce mécanisme de réactivation inconsciente d’une géographie héritée, conjugué aux biais propres aux outils génératifs, qui se donne à observer dans le cas de « New Wallonia ».

L’intelligence artificielle au piège de la vraisemblance

Cette carte visible dans La Bataille de Gaulle offre de prime abord un bon exemple des limites de l’intelligence artificielle (IA) générative. La présence simultanée de la Tchécoslovaquie et de la Slovaquie peut apparaître comme un anachronisme évident : entre mars 1939 et 1945, la Tchécoslovaquie n’existe plus comme État – on trouve alors le Protectorat de Bohême-Moravie et l’État slovaque –, tandis qu’après 1945, la Tchécoslovaquie est reconstituée et la Slovaquie cesse d’exister comme État indépendant.

À moins de pointer une inculture propre à notre époque, il convient de voir dans ce type d’erreur une caractéristique classique des IA : elles cherchent une cohérence visuelle plus qu’une cohérence historique, et peuvent agréger des informations provenant de périodes différentes sans percevoir qu’elles sont incompatibles. Elles construisent une réalité plutôt qu’elles ne la reflètent. Une carte produite par IA montre ainsi que cette logique ne date pas seulement de la propagande ou de la cartographie politique : elle se retrouve aujourd’hui dans les modèles génératifs, qui produisent des représentations plausibles, mais historiquement fautives.

Or, qu’elle soit dessinée par un service de propagande en 1940 ou générée par une IA en 2026, une carte n’est jamais une simple illustration. Elle est une proposition de monde. Lorsqu’elle contient des erreurs chronologiques ou géographiques, elle révèle que la vraisemblance visuelle peut l’emporter sur la vérité historique. Dans le cas de La Bataille de Gaulle, cette faute constitue un rappel utile : la représentation graphique des limites de la « New Wallonia » n’est rien d’autre qu’une reconstitution hypothétique — qui dispose néanmoins d’une valeur heuristique, en ce qu’elle matérialise une représentation contemporaine d’un projet réellement évoqué dans les sources. Reste que celle-ci a ses limites propres : une carte qui agrège, sans le signaler, des strates temporelles incompatibles, finit par produire moins une hypothèse de travail qu’une confusion supplémentaire pour le spectateur non averti, qui n’a aucun moyen de distinguer, dans l’image qui lui est donnée à voir, ce qui relève de la source historique de ce qui relève de la licence scénaristique ou de l’artefact technique.

Des archives au scénario : le vrai projet Wallonia et le spectre de l’Amgot

L’erreur cartographique n’est cependant que la couche la plus visible du problème. Une fois écartée la question, somme toute secondaire, de la fidélité chronologique des frontières nationales représentées, se pose une interrogation plus substantielle : que disent réellement les archives du projet auquel la séquence du film emprunte son nom, et dans quelle mesure le scénario s’en éloigne-t-il ? Les archives suggèrent en effet une autre réalité que celle représentée à l’écran. Le projet de « Wallonia », ou « Walloonia » — et non « New Wallonia » —, n’est évoqué que quatre fois par le président américain Franklin D. Roosevelt, entre le 5 juin 1942 et le 13 mars 1943. Pour rester dans une chronologie gaullienne, il naîtrait donc aux lendemains de l’affaire du 24 décembre 1941 (ralliement de Saint-Pierre-et-Miquelon) et disparaîtrait entre la rencontre du 22 janvier 1943 (Anfa) et la constitution du Comité français de libération nationale, le 3 juin suivant. Sans le dire, La Bataille de Gaulle suggère peu ou prou cet enchaînement — qui est pourtant également faux.

Le 5 juin 1942, lorsque Roosevelt reçoit à la Maison-Blanche le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, Joseph Bech, l’idée d’une « Wallonia » n’est pas encore formée : le président songe alors à une scission de l’Allemagne en plusieurs États indépendants, intégrés dans un regroupement européen plus vaste. Bech, de son côté, estime important de détacher les territoires rhénans de leur influence prussienne et militariste, et propose que la Rhénanie forme une union économique avec la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg, à la fois solution contre l’esprit d’agression allemand et précédent pour l’établissement politique des États-Unis d’Europe. Roosevelt ne relève pas la proposition et se contente de dénigrer la Belgique, en soulignant les divisions existantes entre Wallons et Flamands ; le politicien luxembourgeois évite soigneusement de le suivre dans ce raisonnement. Le compte rendu de cette discussion a été rédigé par le chargé d’affaires luxembourgeois à Washington, Hugues Le Gallais [Archives nationales de Luxembourg, AE GT EX, 262, f. 97-99].

C’est en juin 1942 que le projet prend forme verbalement, lorsque Roosevelt confie à Oliver Lyttelton, ministre britannique de la Production et ami de Churchill, alors en visite à Washington : « Après la guerre, nous devrions constituer deux États, l’un dénommé “Walloonia” et l’autre “Flamingia”, et nous devrions amalgamer le Luxembourg avec la Qu’en dites-vous ? » Gêné, Lyttelton répond poliment que la question nécessiterait une étude plus approfondie, dans la mesure où les populations étaient entremêlées et où la scission poserait le problème du contrôle de l’Escaut, du port d’Anvers et du complexe industriel charbon-acier. Voyant son interlocuteur peu enclin à entrer dans ses vues, Roosevelt passe à un autre sujet. À son retour en Grande-Bretagne, Lyttelton dresse de cette conversation un rapport effaré à son collègue Anthony Eden, ministre des Affaires étrangères, qui croit d’abord à une plaisanterie avant d’afficher son effarement, lorsque Lyttelton affirme que le président américain était très sérieux [Oliver Lyttelton, The Memoirs of Lord Chandos, Londres, 1962, p. 309].

Quatre mois plus tard, le 26 octobre 1942 au soir, Roosevelt se révèle plus précis devant la grande-duchesse Charlotte de Luxembourg, dans une discussion confidentielle en tête-à-tête. Il évoque alors sa discussion avec Churchill sur la nécessité de faire du Luxembourg un État-tampon, auquel seraient adjoints l’Alsace-Moselle et le nord de la France, n’hésitant pas à suggérer le démantèlement de l’Allemagne et de la France, ainsi qu’à émettre des doutes quant à l’avenir de la Belgique du fait de l’attitude de Léopold III — doutes que Charlotte s’empresse de réfuter, prenant la défense du roi. Deux jours plus tard, en présence d’Harry Hopkins, ami et proche conseiller de Roosevelt, la question revient dans la conversation : cette fois, l’attaque américaine concerne aussi bien le roi de Belgique que, pour la première et unique fois, le général de Gaulle, Roosevelt et Hopkins se montrant prêts, à en croire le récit, à offrir à Charlotte le trône de Belgique [Georges Heisbourg, Le gouvernement luxembourgeois en exil, 3, Luxembourg, 1989, p. 114-117].

Le 13 mars 1943, c’est au tour d’Eden de se voir confirmer par Roosevelt la nécessité de créer un nouvel État appelé « Wallonia », formé de la Wallonie, du Luxembourg, de l’Alsace-Moselle et d’une partie du nord de la France ; le ministre britannique s’empresse de dessiller le président américain [The Eden Memoirs. The Reckoning, Londres, 1965, p. 373]. En préparation de la prochaine conférence de Moscou, chargée de discuter des problèmes d’après-guerre, Roosevelt s’en ouvre enfin à son secrétaire d’État, Cordell Hull, mentionnant à cette occasion une étude allemande réalisée en 1940, qui aurait proposé une union fédérale de l’Alsace, de la Lorraine, du Luxembourg et des deux parties de la Belgique [Cordell Hull, The Memoirs, 2, New York, 1948, p. 1266]. Cette origine nazie semble exacte, mais pas sa date, les rares mentions allemandes d’un tel projet montrent effectivement qu’il n’est évoqué avec Hitler que le 8 avril 1942… La conférence de Moscou, du 18 au 30 octobre 1943, reconnaît la nécessité de l’établissement, à une date rapprochée, d’une organisation internationale générale basée sur le principe de la souveraineté égale de tous les États épris de paix ; le 5 novembre suivant, le Sénat américain adopte une résolution dont la formulation est identique. Le projet « Wallonia » est enterré.

Que ces discussions du président américain aient eu pour objet de sonder les autorités luxembourgeoises sur leur attitude si les puissances anglo-saxonnes proposaient officiellement au Grand-Duché l’annexion de territoires au détriment de plusieurs pays voisins — Allemagne, Belgique, France [Thierry Grosbois, « Les relations diplomatiques entre le gouvernement belge de Londres et les États-Unis (1940-1944) », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2001/2-3, nᵒ 202-203, p. 171] —, ou qu’elles aient représenté la volonté américaine de tenir la France comme un pays vaincu [Julian Jackson, De Gaulle. Une certaine idée de la France, Paris, 2019, p. 416], il ne faut considérer ce projet « Wallonia » que comme un ballon d’essai, dont on ne trouve trace dans les archives américaines et anglaises. En outre, il semble que de Gaulle ignora tout de ce projet, alors que Belges, Luxembourgeois et Néerlandais s’empressèrent d’ajouter à l’ancienne Union économique belgo-luxembourgeoise une union monétaire Benelux, dès le 21 octobre 1943.

L’autre problème posé par la carte présentée dans La Bataille de Gaulle est tout autre, et touche moins à la fidélité factuelle qu’à la nature même des régimes d’occupation envisagés. En effet, elle note la France, l’Italie et l’Allemagne comme administrables par l’Allied Military Government of Occupied Territories (Amgot), dispositif politique et juridique concernant les territoires occupés où l’autorité civile est considérée comme inexistante, illégitime ou suspendue. À partir de juillet 1943, il est inauguré en Sicile, puis dans d’autres régions italiennes, où l’effondrement du régime fasciste et la rupture de la chaîne de commandement justifiaient, aux yeux des Alliés, une prise en main directe de l’administration. Mais ni la France — non à la demande de de Gaulle, mais du fait du choix des Américains, comme on le vit en Afrique du Nord —, ni l’Allemagne ne connurent, au moment de leur libération ou de leur occupation respective, un tel type de gouvernement : les autorités y existaient et les administrations fonctionnaient, fût-ce de manière dégradée ou sous contrôle. La sécurité des opérations imposait une stabilité des structures civiles que seul le maintien, même partiel, des administrations locales pouvait garantir. Pour s’en assurer, les Américains déployèrent néanmoins des équipes de Civil Affairs, car il fallait bien organiser les ports, les transports, le ravitaillement et les relations avec les autorités françaises, sans pour autant se substituer à elles. Cette menace a amené le renseignement français à s’« assurer du bien-fondé de cette organisation » en janvier 1944. La confirmation par les « questionnaires » de chef de la section Extrême-Orient et Amérique permit, « avec son talent habituel pour provoquer des dissensions, [à] de Gaulle de juger tout de suite le bénéfice qu’il pouvait tirer de la fausse manœuvre américaine et s’en servit plus tard à son avantage ». [Philippe Thyraud de Vosjoli, Lamia. L’Anti-Barbouze, Montréal, 1972, p. 114-115.] . suscitant le grand débat franco-américain de l’hiver 1943-1944 : Roosevelt envisagea longtemps un Amgot pour les territoires libérés, accompagné de l’émission d’une monnaie d’occupation alliée, tandis que Charles de Gaulle s’y opposa fermement, considérant qu’un tel régime ferait de la France un pays occupé plutôt qu’un allié libéré, et y voyant la négation même de la légitimité que le Comité français de libération nationale puis le Gouvernement provisoire s’efforçaient de faire reconnaître. En pratique, les unités de Civil Affairs étaient bien préparées pour administrer les zones libérées en appui des autorités locales, mais l’Amgot ne fut jamais instauré en France : les commissaires de la République envoyés par le Gouvernement provisoire de la République française avaient pris progressivement le relais à partir du 3 octobre 1943, consacrant ainsi, dans les faits, la victoire de la position gaullienne sur le projet américain.

À ce propos, si Roosevelt envisageait une solution différente pour la « Wallonia » du reste de l’Europe occidentale, la question aurait dû être : qui aurait administré ces territoires dans l’intervalle ? Deux possibilités théoriques existaient. La première était un Amgot, dont les Alliés ne cessaient de faire évoluer le périmètre depuis le modèle sicilien. La seconde était une administration provisoire d’un espace germano-belgo-luxembourgeois recomposé, encadrée par des Civil Affairs, si l’on reconnaissait rapidement une autorité politique issue, par exemple, de la Grande-Duchesse de Luxembourg et de son gouvernement en exil. Ce n’est pas seulement une différence administrative : c’est une différence de philosophie politique. L’Amgot traduit une volonté de gouverner directement, de suspendre la souveraineté locale au profit d’une tutelle militaire alliée dont la durée et les conditions de sortie restent à la discrétion des occupants ; les Civil Affairs constituent au contraire un outil ambivalent, susceptible de servir aussi bien un gouvernement militaire de transition qu’une passation de pouvoir vers une autorité nationale reconnue, comme l’illustre précisément le cas français à partir d’octobre 1943. Or, comme Washington n’envisagea jamais concrètement la mise en œuvre de ces différents scénarios — ni pour la « Wallonia », dont l’existence resta tout entière contenue dans quelques conversations informelles, ni pour l’Europe occidentale en général, où les structures de Civil Affairs finirent par s’imposer de facto —, on est en droit de s’interroger sur la nature de cette menace et sur ces vrais-faux billets, suspendus entre intention déclarée et absence de planification réelle. Le projet « Wallonia », en ce sens, relève moins d’une politique arrêtée que d’un exercice de pensée présidentielle à voix haute, dont la postérité cinématographique aura paradoxalement donné plus de consistance que les archives elles-mêmes n’en attestent.

Ainsi, loin d’être un simple outil de contextualisation, la carte au cinéma est un opérateur de pensée : elle condense des rapports de pouvoir, des imaginaires géopolitiques et des modèles cognitifs, et sa présence, explicite ou implicite, engage toujours une vision du monde — jamais une neutralité descriptive. Le cas de « New Wallonia » le confirme à double titre. D’une part, l’anachronisme tchécoslovaque rappelle que l’IA générative produit une vraisemblance visuelle indifférente à la vérité historique, agrégeant des strates temporelles incompatibles avec la même aisance qu’elle assemble des formes plausibles. D’autre part, la confrontation aux archives révèle que la fiction, même lorsqu’elle s’inspire d’un fait réel — le projet « Wallonia » de Roosevelt, lui-même réduit à quelques échanges informels jamais transformés en politique arrêtée —, le recompose librement, au point d’en déplacer la chronologie et d’y superposer un second anachronisme institutionnel, celui de l’Amgot, dont la distinction d’avec les Civil Affairs renvoie elle-même à deux philosophies politiques opposées de l’occupation : gouverner directement, ou accompagner une souveraineté en transition.

Entre la carte de propagande de 1940 et la carte générée par IA en 2026, la leçon demeure ainsi la même, et c’est sans doute la plus utile que l’on puisse tirer de cet épisode : une carte n’est jamais un décor, mais toujours une proposition de monde qu’il convient d’interroger comme telle — fût-ce, en dernière instance, à partir de ses silences, de ses anachronismes et de ses scénarios jamais mis en œuvre. À l’historien, alors, revient une tâche modeste mais nécessaire : rappeler que la vraisemblance d’une image ne dispense jamais de la vérification de ses sources, et que l’archive, fût-elle éparse et fragmentaire, demeure le seul antidote durable à la séduction des reconstitutions, qu’elles soient dessinées à la main ou générées par algorithme.

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