Plus qu’un changement de politique, ces élections anticipées proposeront avant tout un choix de société entre ultra-nationalisme aux dérives que l’on sait et une société libérale plus ouverte aux contingences de la modernité et du mondialisme. L’occasion de faire ici un état des lieux de la société israélienne.
Les quatre « tribus » d’Israël
L’ancien président d’Israël, Reuven Rivlin, définit la société israélienne autour de quatre « tribus ».
- Les orthodoxes (10 %) qui soutiennent la politique de Netanyahou, lequel leur a confirmé l’exemption du service militaire, provoquant la colère de l’immense majorité des Israéliens, alors que le pays traverse la guerre la plus longue de son histoire.
- Les sionistes religieux (13 %) forment la droite la plus extrême, d’essence messianiste, parfaitement décomplexée. Les ministres Smotrich et Ben Gvir très radicalisés, qui parlent des Palestiniens comme les nazis parlaient des Juifs, sont les piliers de cette coalition qui empoisonne le Likoud à tout le moins dans les rangs modérés.
- Les Juifs libéraux (55 %) présents aussi bien dans la droite libérale que dans les rangs de la gauche social-démocrate, les uns et les autres très attachés à la laïcité.
- Les Arabes (21,5 %), dont le spectre électoral est très intéressant. 10 % des Arabes israéliens voteraient pour des listes juives (90 % chez les Druzes) si on s’en tient au département de sociologie de l’université Ben Gourion. Autrement dit, le vote arabe s’avèrera crucial. Le Hamas fera tout son possible, notamment des pressions sur les électeurs arabes pour qu’ils ne se rendent pas aux urnes, ce qui l’arrangerait pour légitimer sa guerre. Comme disait Ofer Bronchtein, qui vient de nous quitter : « Le Hamas ne veut ni d’Israël, ni des Palestiniens, simplement la victoire de l’islamisme radical. »
On l’aura compris. Non seulement Israël n’a rien d’un État d’apartheid, mais une grande majorité existe contre une coalition qui regroupe seulement environ 25 % de la population totale et qui tient les rênes du pouvoir depuis des années.
Une société plus divisée que jamais.
Le 7 octobre est aux Israéliens ce que le 11 septembre est aux Américains. Plus de 80 % des Israéliens attendent la constitution d’une commission d’enquête catégoriquement refusée par Netanyahou. La confiance du peuple envers ses responsables politiques, déjà largement entamée au lendemain des manifestations contre la réforme judiciaire, s’est considérablement détériorée et continue de se démonétiser tous les jours un peu plus. « Le peuple aura à dire son mot au moment des élections », aurait déclaré un juge de la Cour suprême.
Le 7 octobre a interrompu le vent de contestation contre la réforme judiciaire et constitutionnelle orchestrée par un gouvernement cherchant à établir un contrôle gouvernemental sur l’appareil judiciaire, mais aussi de se lancer dans une série de lois visant à fortement limiter la liberté d’expression dans un pays considéré comme le seul État démocratique du Moyen-Orient. Par ailleurs le vote récent d’une loi permettant la peine de mort pour les terroristes coupables de crimes de sang ne fait pas vraiment l’unanimité. Les cadres de l’armée y voient la fabrication de martyrs ; quant aux juristes, le fait qu’elle ne concernerait que les tribunaux militaires, notamment en Cisjordanie, relève de l’inégalité de tous les citoyens devant la loi. Pour autant il semble pratiquement sûr que la Cour suprême la rejettera.
Par ailleurs, il ne faut pas trop s’attendre à ce que la campagne se focalise sur la question palestinienne. Si, d’évidence, le 7 octobre a mis une sourdine sur une solution à deux États, aucun chef de parti, fût-il Meïr Lapid, ne se hasardera à évoquer ce dossier. On s’en tiendra peut-être à la question de sécurité intérieure, de la hausse de la criminalité, de l’insécurité dans les banlieues populaires, d’une montée inquiétante du trafic de drogue ou encore de l’importance de la mafia russe. Quant aux laissés-pour-compte, ils se tournent vers les mouvements religieux qui ont compris toute l’importance d’occuper le terrain social. Lapid qui a besoin du vote arabe israélien, proposera un programme social clair en direction des Arabes.
Quant à la question des implantations, on n’attendra pas grand-chose non plus, pas « politiquement consensuel ».
Fin de l’ère Netanyahou ?
À 76 ans, Netanyahou ambitionne clairement un nouveau mandat. Un récent sondage, publié dans le journal Haaretz, établit que près d’un électeur sur deux se proclamant du Likoud pourrait voter « autrement » (ce qui ne signifie pas qu’il voterait pour un parti de gauche). Un sondage daté du 26 avril donnerait Netanyahou perdant. Il faut se méfier des sondages, surtout quand ils ne concernent que des intentions de vote. Le mode de scrutin proportionnel favorisant les petites formations a toujours été, depuis 1948, source d’instabilité parlementaire. Tout se jouera donc en marchandage, et ce n’est pas le plus rassurant.
Il n’empêche. L’alliance Benett-Lapid, n’était-elle pas le mariage de la carpe et du lapin ? Comment concilier le tout sécuritaire du clan Benett (droite) avec le clan Lapid (gauche social-démocrate) ? Peut-être que le ralliement du très populaire Gadi Eizencot, ancien chef d’État-major, pourrait permettre vraiment la chute de Netanyahou. Par ailleurs son origine marocaine est à prendre en considération dans un pays où 25 % des Israéliens sont de la même origine.
Netanyahou et la guerre
Aujourd’hui, 60 % des Israéliens pensent que l’arrêt de la guerre avec l’Iran n’est pas dans l’intérêt d’Israël. Il y a une quinzaine de jours, ils étaient 75 %. Il faut voir là une chute de confiance non envers une politique, mais envers l’homme qui la conduit. S’il est évident que la survie d’Israël dépend de la chute de la mollarchie, ce sont les liens entre Netanyahou et Trump qui posent de plus en plus de problèmes pour une partie des Israéliens qui n’hésite plus à regarder l’Oncle Sam avec méfiance, et peut-être à contrebalancer Washington en regardant du côté européen. Trump et Netanyahou ne poursuivent pas la même guerre. Le premier pense hégémonie économique, le second chute totale du régime monarchique (consensus général des Israéliens) ; le premier pourrait s’accommoder de ce régime dès lors qu’il accepte de négocier, le second joue la carte du renversement. Surtout, l’un et l’autre agissent en fonction de leur situation intérieure : Trump pense à la mi-mandat, Netanyahou à sa survie politique. Netanyahou avait misé sur Reza Pahlavi. C’était sans compter sur Trump qui voit le fils du Shah comme le type même d’électron libre qu’il déteste. Comme je l’ai souvent dit, une alliance israélo-iranienne serait inacceptable pour Trump, car il risquerait bien de perdre le contrôle de la situation, surtout si une telle alliance débouchait sur une autre : celle avec les pays du Golfe persique. Trump, enlisé comme il est, ne pense qu’à sortir le mieux possible d’une guerre qui à terme le démonétisera politiquement.
Il reste encore les Accords d’Abraham. S’ils tiennent la route tant bien que mal, c’est qu’ils sont le fait d’hommes d’affaires, pas le fruit des diplomates. Ces accords sont dans la pure psychologie trumpienne, au contraire de la rue arabe plutôt anti-israélienne.
QUID des Juifs de diaspora ?
Les messianistes nationalistes ont le plus vif intérêt à créer chez les Juifs européens, et particulièrement français, une atmosphère anxiogène. En laissant monter un vent d’antisémitisme dans les rangs de l’extrême gauche, les ultra-nationalistes font augmenter le nombre d’émigrations juives vers Israël. Or, les Juifs français qui désirent quitter la France sont à 90 % des soutiens de Netanyahou, autant dire un renfort électoral non négligeable. Quant aux 40 000 Franco-Israéliens établis en Israël, ils votent déjà et très majoritairement pour la coalition au pouvoir.
Rien n’est joué et tout peut arriver, le pire comme le meilleur. La société israélienne est divisée comme jamais elle ne l’a été depuis 1948. Si Netanyahou l’emporte, alors il n’hésitera pas à aller encore plus loin dans les lois liberticides, mais si c’est l’alliance Bennett-Lapid qui l’emporte, alors tout se jouera en subtilité avec sans cesse le risque d’un effondrement de cette alliance.
Michel Dray
Président de Convergences Méditerranéennes
Ancien conseiller du vice-président du Congrès juif mondial à New York
Ancien chargé de mission du Comité Marseille-Provence Méditerranée
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