Nous sommes le 22 avril 2026. Je lis ici et là (et surtout sur les réseaux prétendument sociaux) que le petit monde de l’intelligentsia belgo-belge s’agite, à la veille de l’intronisation officielle de Boualem Sansal à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, le 25 avril prochain. L’Académie devrait « reconnaître son erreur » et « renoncer » à cette admission : « C’est un courage que peut et doit sans doute se permettre une institution comme la vôtre. »
Pourquoi tout ce bruit ? Pourquoi cette menace d’ostracisme ?
Les justifications avancées sont multiples.
Dans le désordre : on reproche à l’écrivain d’avoir quitté Gallimard pour Grasset, ce qui revient à dire qu’il a basculé dans « l’empire Bolloré », et qui lui a valu — entre autres vociférations — la vindicte de Jean-Michel Aphatie sur les antennes de Quotidien. Mais que sait-on des raisons personnelles de cette décision, qui ne regardent que lui et n’ont certainement rien à voir avec ses prétendues dérives idéologiques ?
Il a accordé une interview à Louis Sarkozy pour la chaîne belge 21News, ce qui constitue un double crime : non seulement 21News est catalogué « à droite » et compte Lagardère — et donc Bolloré — au nombre de ses actionnaires, mais Louis Sarkozy, « fils de » comme on le sait, affiche ouvertement une tendance politique de droite décomplexée.
Le journaliste culturel David Courier, qui sévit sur la chaîne BX1, évoque des « dérives inquiétantes » qui témoignent d’une « inclination pour l’extrême droite ».
Sansal a eu le tort, également, de dire qu’il lui arrivait d’aller prendre un café avec Eric Zemmour. « Je ne suis d’aucun parti et je ne brigue aucun mandat. Je suis un intellectuel non sectaire. Je parle à tout le monde. Je ne connais ni Bolloré, ni Bardella (…). « Philippe de Villiers est un ami. Idem pour Eric Zemmour. On se prend un café de temps à autre. »
Cerise sur le gâteau, « l’Auteur Compositeur Conteur » Mousta Largo qui, de toute évidence, n’a jamais lu une ligne écrite par Boualem Sansal, nous explique que celui-ci est désormais « le paillasson de l’extrême droite et le faire-valoir de tous les fascistes de France ». Ce qui tend à démontrer que l’on peut être « auteur-compositeur-conteur », venir parler de littérature dans des classes d’ados qui n’ont rien demandé, et faire preuve cependant d’autant de grossièreté que d’imbécile ignorance.
Entendons-nous : jamais je n’accepterai d’aller prendre un café avec Eric Zemmour pas plus qu’avec d’autres personnages que je n’apprécie guère, et cela même s’il me le demande très gentiment et, en prime, me paye le voyage jusqu’à Paris, m’offre un dîner à la Tour d’Argent et, dans la foulée, une nuit au Ritz. Jamais non plus je n’envisagerai de compter un individu de ce genre au nombre de mes « amis » ni de mes relations. Mais en soutenant Boualem Sansal lorsqu’il croupissait dans les geôles algériennes, puis en me réjouissant de sa libération et, aujourd’hui, de son entrée à notre belle Académie, c’est d’abord son immense talent d’écrivain qui m’a motivée, non ses étranges « amitiés » qui lui appartiennent et sont du domaine privé. Ce sont aussi et surtout les idées qu’il défend dans son œuvre, des idées qui se situent à mille lieues de cette extrême droite à laquelle aujourd’hui il servirait de « paillasson ». C’est enfin mon sens de la justice, de la civilisation, de l’humanisme, qui veut qu’on n’enferme pas les gens parce qu’ils ne pensent pas comme il faut, à moins bien sûr de ressortir au règne des ayatollahs. Je me dis d’ailleurs qu’au lieu de remuer du vent dans les médias et sur les réseaux, on pourrait prononcer à son encontre une fatwa ! Ce serait plus radical et sans doute plus efficace.
Oui, je sais, il fut un temps où, dans le pays qui se présente aujourd’hui comme la patrie des droits de l’homme, on coupait joyeusement la tête à qui ne pensait pas bien, à qui n’écrivait pas selon les règles révolutionnaires, à qui avait le tort de porter un nom à particule ou d’afficher une quelconque croyance religieuse. Et oui, je sais, il y a eu André Chénier et Camille Desmoulins. Les temps ont changé… Et je me souviens de cette citation apocryphe attribuée à Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec tes idées, mais je me battrai pour que tu puisses les exprimer. »
Pour avoir lu et annoté toute l’œuvre de Sansal, je suis certaine que l’extrême droite lui est totalement étrangère ; mais quand bien même je me tromperais, quand bien même il manifesterait aujourd’hui cette « inclination » que lui impute David Courier, cela ne justifierait en rien le sort qui fut le sien pendant près d’une année, ni la campagne médiatique dont il est victime, ni son éventuelle radiation de l’Académie belge. Tout au plus perdrait-il une part du respect et de l’amitié que je lui porte… Mais cela n’enlèverait rien à son talent, à son immense culture, à son fécond imaginaire.
Chacun, somme toute, est libre de ses opinions, et a droit d’évoluer, en bien ou en mal, dans sa pensée. L’appartenance à telle ou telle mouvance extrémiste, d’ailleurs, n’empêche pas Bardella ou Le Pen — ni même Zemmour en son temps — de se porter candidat à la présidence de la République française. Et puis, dites-moi, lorsqu’on taxe un écrivain de sympathie pour l’une ou l’autre tendance politique extrême, c’est évidemment sur ses écrits que l’on se fonde… en principe. Or, que je sache, jamais Sansal n’a publié le moindre texte de ce genre. Par contre, je tiens à votre disposition des dizaines de citations puisées dans son œuvre ou dans ses interviews, qui expriment le contraire. En voici une, juste pour vous mettre en appétit : « La révolte seule peut nous permettre de maintenir notre intégrité, et de ne pas nous laisser écrabouiller par les systèmes totalitaires. Ceux qui existent aujourd’hui, comme ceux qui viendront demain. » (Boualem SANSAL interviewé par Julien BISSON in Lire nᵒ 441 décembre 2015 – janvier 2016).
Mais dites-moi encore, messieurs les bien-pensants moralisateurs, « que faisiez-vous au temps chaud » ? Combien d’entre vous ont répondu, fût-ce par la négative, aux centaines d’appels que j’ai lancés, par tous les canaux possibles, à participer au recueil de soutien que Pen-Belgique et les éditions Edern avaient mis en chantier ? Je ne suis pas près d’oublier cet auteur dont, par pure charité, je tairai le nom, qui m’a répondu ne pas avoir le temps de participer à ce projet car il (ou elle) était absorbé par l’écriture de son prochain roman. Ni tous les autres qui n’ont pas daigné simplement accuser réception de cet appel.
En d’autres termes : ce monsieur pouvait bien mourir en prison, victime d’une gouvernance dictatoriale et d’accusations absurdes, cela importait peu… Il y avait « votre œuvre », tellement plus importante que la vie, la mort, le désespoir d’un écrivain qui vaut mille fois vos gribouillages de polars affligeants.
Où étiez-vous donc, David Courier, Mousta Largo, Sandra de Vivies et tous les autres ? Occupés, sans doute, à vous contempler le nombril, à jouer au censeur des lettres ou à bâtir « votre œuvre »…
Un immense écrivain a été arrêté et emprisonné pendant près de 12 mois, sans avoir commis aucun crime. Enfin libre, il doit aujourd’hui faire face à d’invraisemblables campagnes de dénigrement qui, somme toute, servent surtout de prétexte à leurs auteurs pour faire parler d’eux. Triste époque, en vérité.
Quant à moi, je serai présente à la séance de réception à l’Académie de ce samedi.
Liliane Schraûwen, écrivain, de gauche, membre du conseil d’administration du Pen-Club Belgique.
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