Je n’ai pas très bien compris la séquence des voyages pontificaux récents : l’Algérie après Monaco, suivie du Cameroun et de la Guinée équatoriale, constituent des choix étonnants pour les premiers voyages du Pape Léon XIV à l’étranger.

Je ne me prononce pas sur ces choix, mais je voudrais relever quelques éléments concernant le voyage de Léon XIV, les 13 et 14 avril à Alger et Annaba.

J’ai marqué dans plusieurs publications ou déclarations que j’ai faites un certain scepticisme quant à ce voyage : il ne me semblait pas prioritaire ; il n’a probablement pas fait avancer le sort des Chrétiens d’Algérie et encore moins des Catholiques dans ce pays ; le Pape a peut-être trop cédé aux demandes du Cardinal Jean-Paul Vesco qui l’a convaincu que ce voyage, sur la terre de Saint Augustin, Charles de Foucauld et Mgr Lavigerie, était indispensable pour la paix. Surtout, ce voyage a finalement été une caution, une légitimation du régime des militaires algériens et de leur président, Abdelmadid Tebboune.

Avec quelques jours de recul, on voit bien que ces premières impressions sont confirmées : le sort des Catholiques (comme des évangéliques en Kabylie notamment) ne s’en trouvera pas particulièrement amélioré ; Christophe Gleizes, dont on pouvait espérer la libération dans la foulée de cette visite, n’est toujours pas libéré ; et injure suprême, le régime algérien, non content d’avoir poursuivi et emprisonné Boualem Sansal, en vient à condamner l’autre écrivain, Kamel Daoud, à trois ans de prison. En France, les partis de gauche comme ceux qui ont critiqué Boualem Sansal se félicitent de ce voyage et rejettent toutes les critiques ; le sénateur Akli Melouli, thuriféraire du régime, a pu critiquer mon « indignité » parce que je regrettais l’emploi de l’anglais par le Pape.

Si l’on regarde de près, le bilan de ce voyage est donc positif pour le gouvernement d’Alger. Tebboune peut en effet se targuer d’une visite réussie, d’une reconnaissance officielle par l’Église de Rome comme par le chef de l’État du Vatican et peut aussi se vanter d’avoir reçu le Pape avant que celui-ci ne se rende en France. C’est donc bien joué.

Il y a cependant, outre ces rayons pour le régime, quelques zones d’ombre qui constituent la réalité de cette séquence. L’attentat de Blida survenu le premier jour du voyage pontifical est venu rappeler la fragilité de l’union nationale à laquelle voudrait faire croire le régime ; la presse algérienne n’en a d’ailleurs pas parlé. Mais surtout, la presse n’a pas relevé la phrase prononcée par le Pape Léon XIV au premier jour de sa visite : Léon XIV a en effet délivré un message finement politique : « J’exhorte ceux d’entre vous qui détiennent l’autorité à ne pas craindre cette perspective (de participation populaire) et à promouvoir une société civile vivante et libre dans laquelle on reconnaît aux jeunes la capacité de contribuer à élargir l’horizon de l’espérance. » Déclaration forte qui, à sa manière, est un message politique aux gérontes d’Alger. Ce n’est pas vraiment un soutien au Hirak, mais c’est un encouragement à l’ouverture et un avertissement pour l’avenir. Cette phrase a circulé sur les réseaux sociaux en Algérie et pourrait, contrairement aux vœux du régime et de ses alliés, constituer, à terme, le levain d’une possible contestation.

Pour Alger, il y a bien eu des rayons et des ombres dans cette visite.


Xavier Driencourt

Ancien ambassadeur en Algérie, à deux reprises, Xavier Driencourt a également été ambassadeur de France en Malaisie, conseiller au cabinet d'Alain Juppé et directeur général de l'administration au Quai d'Orsay, enfin chef de l'inspection générale des affaires étrangères.

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