Force est de reconnaître que l’Iran des mollahs ne manque pas de cordes à son arc et donne du sérieux fil à retordre aux États-Unis et à Israël. Il ne fallait pas être grand devin pour anticiper la réaction de la république islamique en cas d’attaque contre son régime et son idéologie, première de ses armes de destruction massive. On regarde encore la confrontation entre l’Iran et les États-Unis comme un face-à-face classique, structuré par des logiques d’escalade directe, de dissuasion et de lignes rouges plus ou moins explicites. C’est une grille de lecture désormais insuffisante, c’est clair. Car pendant que l’attention internationale se focalise sur ce duel, un autre théâtre s’active, plus discret mais tout aussi explosif : celui des marges qu’on a vu s’agiter au Liban avec le Hezbollah, des relais au Yémen avec les Houthis et des espaces fragiles dont peut profiter Téhéran, l’Irak proie facile et base arrière confortable depuis vingt ans.
Cette recomposition silencieuse du conflit se matérialise aujourd’hui clairement à travers la multiplication des attaques de drones menées contre l’Arabie saoudite depuis le territoire irakien. Un tel déplacement du centre de gravité stratégique du conflit n’a rien d’anecdotique. Il confirme que nous ne sommes plus dans une guerre bilatérale, mais dans une guerre éclatée, où la conflictualité se diffuse à travers des acteurs hybrides et des territoires relais d’action. Les milices pro-iraniennes opérant en Irak deviennent depuis un mois et demi ainsi les vecteurs d’une pression constante sur les alliés de Washington dans le Golfe, tout en permettant à Téhéran de maintenir une distance opérationnelle. C’est toute la logique de la guerre par procuration : frapper sans apparaître, déstabiliser sans assumer, peser sans s’exposer frontalement.
L’Irak, territoire de récupération pour Téhéran
Ce mode opératoire offre à l’Iran un double avantage stratégique. D’une part, il contourne les mécanismes classiques de la dissuasion, qui reposent sur l’identification claire de l’agresseur. D’autre part, il dilue la responsabilité dans un enchevêtrement d’acteurs non étatiques, rendant toute riposte juridiquement et politiquement plus complexe. En d’autres termes, la guerre devient plus difficile à nommer, donc plus difficile à contenir.
Mais ce jeu d’ombres a un coût, et il est d’abord payé par l’Irak lui-même. Déjà fragilisé par des décennies de guerre, d’instabilité politique et de dépendance sécuritaire, le pays se retrouve à nouveau instrumentalisé comme espace de projection de rivalités extérieures. Son territoire sert de base arrière à des groupes armés dont l’autonomie relative échappe en grande partie au contrôle de Bagdad. Cela pose une question centrale de souveraineté : un État peut-il encore se dire pleinement souverain lorsque des acteurs armés opèrent en son sein au service d’intérêts étrangers ?
L’éternelle impuissance irakienne
Cette situation place les autorités irakiennes dans une position intenable. Toute tentative de reprise en main des milices risque de provoquer des affrontements internes. Toute passivité, en revanche, entérine la transformation du pays en champ de bataille indirect. L’Irak devient ainsi un espace tampon, mais un tampon instable, traversé par des logiques contradictoires et potentiellement explosives.
Du côté saoudien, la pression monte également. Les attaques de drones contre des infrastructures stratégiques ne sont pas seulement des démonstrations de force symboliques. Elles visent des points névralgiques de l’économie énergétique mondiale, et rappellent la vulnérabilité persistante des architectures de sécurité dans le Golfe. La tentation d’une riposte existe, et elle devient de plus en plus audible dans certains cercles stratégiques à Riyad. Mais frapper des positions en Irak, même de manière ciblée, reviendrait à franchir un seuil dangereux : celui de l’élargissement géographique assumé du conflit.
Une guerre qui fait feu de tout bois
C’est là tout le paradoxe de cette guerre diffuse. Chaque acteur cherche à contenir l’escalade tout en maintenant la pression. Mais en multipliant les fronts indirects, en externalisant la conflictualité vers des acteurs intermédiaires, le système devient de plus en plus difficile à stabiliser. Les milices, par définition, obéissent à des logiques moins prévisibles que les États. Les États fragiles, eux, offrent des terrains propices à toutes les dérives. Quant aux puissances régionales, elles avancent dans une zone grise où la ligne entre dissuasion et provocation devient de plus en plus floue.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse donc largement le cadre d’un affrontement Iran-États-Unis. C’est une transformation plus profonde de la guerre elle-même, qui s’opère sous nos yeux comme nombre de conflits du début du XXIᵉ siècle : une guerre fragmentée, déterritorialisée, où les périphéries deviennent les véritables centres de gravité et les puissants agents de nuisance au service de la déstabilisation régionale. Et dans cette configuration, les acteurs les plus vulnérables – États fragiles, populations locales, infrastructures critiques – sont aussi clairement les plus exposés.
L’Irak n’est plus seulement un pays en reconstruction. Il redevient, malgré lui, un nœud stratégique où se croisent des logiques de puissance qui le dépassent. Et c’est peut-être là que se joue, en silence, l’une des évolutions les plus inquiétantes du conflit : son incapacité croissante à rester circonscrit. C’est la marque de fabrique depuis le début de la pieuvre iranienne.
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