L’historien Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Panthéon-Sorbonne, est l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire du Maghreb. À l’heure où les rapports entre Paris et Alger demeurent plus que jamais complexes et tendus, il publie “France-Algérie, de 1962 à nos jours” Histoire d’une relation pathologique (Tallandier, Paris, 2026), ouvrage dans lequel il revient sur la genèse et les évolutions récentes d’une relation qui n’est pas seulement un enjeu diplomatique mais aussi un objet de polarisation intérieure à la vie politique française. Propos recueillis par Arnaud Benedetti

1/ Vous parlez pour qualifier la relation franco-algérienne de relation pathologique. Comment caractériser justement cette dimension pathologique ?

Je précise que ce ne sont pas les deux parties qui sont pathologiques, mais leur relation, leur interaction. La pathologie est une affection, une maladie qui fait souffrir le malade. Dans le cadre de cette relation, je crois que les deux parties sont affectées, selon des modalités très différentes. La France se consume dans la repentance et l’autodénigrement, aveugle à ce que ses pouvoirs publics et des centaines de milliers de Français ont fait depuis 1962, ce sur quoi je reviens longuement ; et l’Algérie officielle se complaît dans une forme de ressentiment dont on ne voit ni la fin ni l’objectif, si ce n’est de faire payer à la France ce qui est vécu comme une humiliation fondatrice. La raison, l’histoire, la science, le temps, rien ne semble y faire. Plus on s’éloigne de la guerre d’Algérie, qui s’est achevée il y a 64 ans, plus la relation se dégrade. Maintenant que tous les acteurs de cette guerre sont morts, la relation est encore pire que lorsqu’ils étaient vivants. Dans les années soixante et soixante-dix, un compromis avait été trouvé : pétrole, immigration, assistance financière, coopération massive, tout le monde y trouvait son compte. Maintenant que les échanges sont presque nuls en dehors de la relation migratoire à sens unique, la relation est crispée et les accusations fleurissent. Faut-il faire une pause ?

2/ Dès le début de l’indépendance, pourtant, la France se met en soutien en matière d’aides financières et humaines du nouveau régime. Comment expliquer cette politique impulsée par le général de Gaulle ?

En effet, le bilan financier de l’assistance française sous toutes ses formes est considérable, ainsi que vous le lirez dans mon livre, même si tout n’est pas encore connu et chiffré, tant la coopération a pris des formes diverses. Les raisons de De Gaulle sont multiples. Le président nationaliste refuse tout d’abord la dilapidation de l’héritage et du travail de générations de Français en Algérie, comme cela a été le cas au Vietnam. Il mise donc sur la coopération pour prolonger ces efforts, notamment le développement de la francophonie en Algérie. Ensuite, il veut absolument éviter que l’Algérie désargentée et frappée par la misère ne sombre dans l’orbite soviétique et anti-impérialiste. Il ouvre donc son carnet de chèques, assure les débouchés de l’Algérie (vin rouge et or noir), accueille ses émigrés, ses stagiaires et ses étudiants, y envoie ses coopérants, afin que le pays se redresse et échappe à ce qu’il considère comme une catastrophe et une menace, le communisme – même si, à mon avis, le problème n’a jamais été réel de ce côté-là. Troisièmement, il veut conserver ce qu’il a arraché à Évian, l’exploitation par la France du pétrole et du gaz algériens pour une dizaine d’années (au moins autant pour des raisons techniques que commerciales, car à l’époque le pétrole ne vaut pas grand-chose), mais aussi l’utilisation du Sahara pour ses essais nucléaires, balistiques et de missiles. Si l’on ajoute que de Gaulle voit dans cette opportunité de travailler avec l’Algérie et avec l’Afrique un espace à investir pour la France entre les deux blocs au service du développement de ces régions et de l’indépendance nationale de la France, on a une partie des motivations principales de de Gaulle.

3/ Le volet antifrançais est une composante structurelle du pouvoir algérien depuis 62. Pour autant il n’empêche pas les dirigeants algériens d’exiger de la France toujours plus de visas et de continuer à y installer également leurs familles. Cette contradiction est-elle perçue par la société algérienne ? Et si oui, comment est-elle vécue ?

Il y a deux niveaux dans votre question : les Algériens du peuple sont-ils sur la même ligne que leurs dirigeants, ou bien leur en veulent-ils ou les jalousent-ils de jouir du privilège de voyager, voire d’émigrer, quand la plupart d’entre eux n’ont pas les moyens ni la possibilité de le faire. Jusqu’aux années quatre-vingt, émigraient les Algériens de condition très modeste à la recherche d’emploi, mais aussi des étudiants qui venaient se former en France pour revenir construire leur pays. Rappelons que les conditions de circulation et d’installation temporaire en France étaient encore assez libérales. Les choses se sont complexifiées, d’autant plus que l’Algérie est passée de 10 à bientôt 50 millions d’habitants, et que la France ne peut pas absorber un flux à la mesure des besoins migratoires de l’Algérie. Aujourd’hui seuls peuvent émigrer ou circuler les membres de familles déjà présentes en France ; c’est sur ce mode que s’opèrent annuellement des milliers de mariages dits mixtes, en réalité intrafamiliaux. Mais aussi les étudiants, dont l’Algérie possède la première communauté étrangère en France, et dont seule une proportion infime revient en Algérie. Et enfin les membres de l’élite algérienne, parfois appelée nomenklatura, à quoi s’ajoutent les professionnels de haut niveau dans leur secteur (scientifiques, médecins…). N’oublions pas non plus un étroit filet de clandestins.

Cette mutation a installé l’émigration vers la France comme un droit inconditionnel à l’installation pour ceux qui ont franchi tous les obstacles dressés (d’où l’attachement aux accords de 1968). Beaucoup d’Algériens, selon de nombreuses études d’opinion, aimeraient suivre cette voie, mais peu le peuvent. Cela peut en effet créer ressentiment et tensions envers les élites, surtout quand ce sont ceux qui ont le pouvoir d’émigrer ou d’installer leurs enfants en France, dans leurs propres appartements, qui entretiennent une stratégie de la tension la plus extrême avec ce pays. Mais l’opinion algérienne semble ne se faire aucune illusion sur ces contradictions et ceux qui profitent du « système », le pouvoir étant ainsi qualifié en Algérie.

4/ Pouvons-nous considérer que le soutien de la France durant les années de guerre civile a permis au régime de vaincre les islamistes et in fine de se survivre ?

C’est une vraie question pour laquelle je n’ai pas la réponse. La France n’a ni combattu en Algérie durant cette guerre, ni envoyé d’armes léthales. Elle s’est contentée de créer un environnement favorable, au plan régional et international, du combat mené par l’Etat algérien : soutien aux autorités et à l’armée, sans dénigrement ni campagne hostile ; coopération sécuritaire et de renseignement, notamment sur le territoire français auprès de la grande diaspora algérienne ; achat d’hydrocarbures, fournitures et échanges économiques maintenus ; accueil de centaines de milliers de réfugiés, et intégration dans ses services publics de plusieurs milliers d’entre eux ; à la fin du conflit, exfiltration vers la France d’un nombre indéterminé de barbus pour alléger la tension pesant sur la société algérienne (ce que nous paierons ultérieurement au prix fort) ; maintien des relations avec l’Algérie et intermédiation avec les pays européens et autres, notamment après l’arrivée à la présidence du président Bouteflika en 1999, qui entretient alors d’excellentes relations avec Jacques Chirac. La liste n’est pas exhaustive. Tout cela a facilité à n’en pas douter le travail des autorités algériennes, quand les Américains négociaient déjà avec le FIS, qu’ils comparaient à la révolution islamique d’Iran, pour ne pas être dépassés cette fois comme en 1979.

Mais cette aide a été fatale à la France : elle est devenue impardonnable quand il a fallu que la société algérienne se réconcilie avec elle-même, suivant la théorie du bouc émissaire.

5/ Sur les enjeux mémoriels, la France est-elle allée trop loin ? Faut-il clore une bonne fois pour toutes ce dossier et laisser aux historiens dans la pluralité des approches le soin de travailler en toute indépendance sur cette matière historique ?

Laisser les historiens travailler, certainement, c’est d’ailleurs ce qu’ils font librement en France. Cela permet d’avoir des récits et des points de vue contradictoires, parfois complémentaires : c’est la nature même du récit historique, toujours polyphonique. Quand les États se mettent à écrire l’histoire – comme le fait très légitimement l’Algérie chez elle, cela la regarde –, c’est qu’ils poursuivent des objectifs politiques et idéologiques. On a vu récemment en France des commissions d’historiens répondre à la commande publique. Dans le cas de l’Algérie, cela n’a pas abouti, et c’est peut-être aussi bien. Il est en effet très difficile d’accorder un récit libre et à plusieurs voix avec une histoire sacrée et monolithique.

Entre les historiens et les États, il y a des sociétés savantes, des associations, des groupes de mémoire, des partis, des intellectuels, des romanciers, tous sont légitimes à mettre en avant tel ou tel aspect ou évènement historique. Mais il est très difficile d’accorder ses violons avec un État qui a fait de l’écriture de son histoire récente un objet sacré, et même le cœur de sa légitimité historique et politique. La France risque de s’épuiser dans la politique mémorielle si elle veut s’accorder avec Alger. Maintenant que tous les acteurs sont morts, laissons passer le temps et la décantation va se poursuivre. Elle n’empêche pas de travailler et d’écrire, ni d’ailleurs d’oublier ou de commémorer. Il faut bien vivre.

6/ Vous décrivez longuement l’échec de la politique du Président Macron dans sa tentative de réparer les liens entre Alger et Paris. Considérez-vous in fine que cette politique, loin de servir nos intérêts, leur a nuit encore plus ?

Peut-être. Ce qui est certain c’est que vu de France, nous pensons être au centre des préoccupations d’Alger, ce qui est assez narcissique ! Alger a des relations avec le monde entier, et nous ne sommes devenus qu’un de ses petits partenaires économiques. Au demeurant, Alger a répudié la francophonie. Mais le plus important est que pour les dirigeants algériens, ce qui compte avant tout, c’est le peuple algérien, son insatisfaction et ses aspirations à liberté. Il y a eu la guerre civile, il y a eu le Hirak, mais aussi des mouvements sociaux récurrents, une contestation souvent forte qui se traduit par une abstention très élevée aux élections, par une attitude de défi envers le pouvoir, la volonté d’émigrer, des tensions régionales, outre la guerre au Sahel et en Libye, etc. Pour toutes ces raisons, la priorité d’Alger n’est pas Paris mais son peuple et sa propre stabilité dans un environnement international très instable ; Alger a presque atteint les 20 milliards de dollars pour son budget militaire. Que pèse à cette aune la politique mémorielle avec la France sur un conflit vieux de 64 ans ? Bien sûr Alger est officiellement demandeur ; et réclame pardon et indemnités. Mais c’est une manière de renvoyer les Français à leur mauvaise conscience et de leur assigner une place mineure dans la galaxie diplomatique algérienne. J’ajoute qu’Alger est en revanche extrêmement intéressée par sa diaspora en France (de loin la plus grosse), et qu’elle est à la recherche de sa fidélité et de sa loyauté : si cela doit passer par le maintien d’un état de tensions extrêmes avec Paris, il en sera ainsi. Occupons-nous de nos alliés, et quand Alger sera demandeur, il sera temps d’engager un dialogue pour avancer, non pour stagner ou reculer.

7/ Comment interprétez la visite du Pape et quel sens a-t-elle pour les autorités algériennes?

Elle a été très importante pour Alger, et ce pour plusieurs raisons. Prolonger la lune de miel avec Rome en approfondissant un sujet majeur, le catholicisme et le dialogue inter-religieux. Sortir d’un certain isolement et oublier les relations plus toxiques (Russie, Iran…) pour se porter vers une diplomatie plus riante sous le regard des caméras du monde entier : derrière le pape, il y a les relations avec l’Afrique chrétienne et la compétition avec le Maroc, qui ne faiblit jamais (Hassan II avait été un précurseur en recevant Jean-Paul II au Maroc). L’Algérie veut se présenter comme égale et rivale du Maroc qui a fait de l’islam « du juste milieu » le cœur de son soft-power : Alger postule aussi à ce rôle d’acteur du dialogue et de médiation au nom d’un islam modéré. C’est ce qui se disait ce lundi 13 avril à la télévision algérienne (sans parler du Maroc, bien évidemment). Alger veut aussi démontrer aux Français qu’ils ne sont pas au centre de son jeu, et que ses relations avec l’Église et avec Rome ne passent plus par elle, ce qui est certainement un petit plaisir à ne pas refuser. L’Église catholique a su dès la guerre d’Algérie rompre avec la colonisation et avec la France. Enfin, Alger veut montrer à l’Europe et aux grandes puissances qu’elle entretient sa vocation de médiateur entre les deux mondes, le Sud et le Nord. Quant au président Tebboune, il a eu le beau rôle sans être responsable de se compromettre avec des « infidèles », puisque c’est à la demande du Vatican que cette visite a été effectuée. Ce qui s’est passé à Blida montre néanmoins que l’Algérie salafiste n’est pas à l’unisson. Dans cette visite de deux jours, l’Algérie a incontestablement marqué des points. Seuls les plus avertis auront entendu parler de l’absence de liberté de conscience en Algérie, surtout pour les musulmans tentés par le christianisme…

8/ La présidentielle en France permettra t’-elle d’offrir l’occasion de réviser notre politique vis-à- vis d’Alger ? Et si oui, quelle attitude désormais adopter ?

Il y a cinq solutions en vue ce stade. Si J.-L. Mélenchon gagne cette élection, la France poussera les curseurs de la repentance au maximum. Si le PS gagne, ce sera la même politique que sous François Hollande, tendant même vers le mélenchonisme si Ségolène Royal avait de l’influence (ou d’ailleurs D. de Villepin). En cas de présidentielle gagnée par le centre, le camp macronien ne reviendra pas à ses premières amours du fait de l’échec subi et de la réconciliation avec Rabat ; et ce d’autant plus qu’E. Philippe et Ch. Rodwell ont appelé à dénoncer l’accord de 1968, sous réserve de promesse tenue. En cas de victoire de B. Retaillau, nul doute qu’Alger serait au bord de la rupture, comme le souhaitent de toute manière une partie des faucons d’Alger ; c’est ce qu’ils ont fait avec le Maroc en 2021. Enfin, si le candidat de la droite nationale remporte la compétition, Alger prendra la tête d’un pacte de défense de son immigration et entretiendra une hostilité de façade, seulement tempérée par la raison d’État ; Alger ne peut entièrement pas se couper de sa diaspora et ne pas la surveiller…

Quoiqu’il en soit, la politique mémorielle risque fort d’avoir du plomb dans l’aile…, et la bonne volonté sans beaucoup de conditions du président Macron a peu de chance de se retrouver. Alger le sait et prépare déjà à sa manière les futures échéances françaises. On vient d’y assister avec la reprise de quelques OQTF (sur 100 000), et peut-être bientôt la libération de Gleizes.


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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