Deux sommets Afrique-France seulement en 10 ans de mandat. Après le dialogue, place à l’économie. Le sommet « Africa Forward », qui se tiendra lundi et mardi à Nairobi, marque une étape charnière dans la diplomatie africaine d’Emmanuel Macron.

Sur le continent, Emmanuel Macron est arrivé avec toute la spontanéité du néophyte. Ses premiers mots donnaient le ton : « Il n’y a plus de politique africaine de la France ». Le premier sommet aussi, à Montpellier, passage de la parole aux actes. Montpellier en 2021, dialogue direct avec des jeunes, première rupture avec les codes traditionnels. Aucun chef d’État africain n’avait alors été invité, laissant place exclusivement à la société civile et à la jeunesse. Sous l’impulsion du rapport d’Achille Mbembe, l’objectif était de réinventer la relation en traitant les blessures mémorielles et en écoutant les critiques. Celles-ci n’avaient d’ailleurs pas manqué, frontales. L’image de la jeune Burkinabè Ragnimwendé Eldaa Koama, coiffée d’un grand chapeau traditionnel, est restée dans les mémoires. Face au président français, la jeune femme utilise une métaphore : « Si la relation entre les pays d’Afrique et la France était une marmite, sachez qu’elle est très sale, cette marmite. » Emmanuel Macron encaisse.

Le bilan de cette première expérience apparaît in fine globalement négatif : les détracteurs de la France ont beau jeu d’ironiser sur l’exercice, de le reléguer au rang de simple gadget ; les chefs d’État y voient une rebuffade, exclus de la photo, spectateurs à distance d’un exercice de communication au cours duquel le président de la République française s’adresse directement à leurs opinions publiques à travers des citoyens soigneusement choisis.

Montpellier est un choc. Mais pour Emmanuel Macron, ce dialogue conflictuel n’est qu’un zakouski. Le pire est à venir : la forte contestation de la France en zone francophone, la dégradation brutale des relations avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, l’expulsion des soldats français, des médias français, parfois des diplomates français rendent de facto impossible le retour à la case des sommets Afrique-France classiques. Impossible pour Paris d’afficher frontalement sa vulnérabilité diplomatique en mettant en scène des fractures de plus en plus visibles.

Une stratégie de normalisation dans un contexte de profonde détérioration au Sahel

Si Montpellier n’aura pas été le sommet de la réconciliation attendue, il est possible 5 ans plus tard d’y voir en revanche une première étape d’une stratégie de normalisation de la politique africaine d’Emmanuel Macron ; avec la fin des rituels annuels, c’est aussi la fin de sommets symboles d’une relation exclusive en laquelle subsistait un paternalisme résiduel. Paris privilégie désormais des formats thématiques ou internationaux, au sein desquels l’Afrique occupe une place centrale mais pas unique. La démarche change radicalement sur le plan philosophique. Les questions africaines sont désormais traitées comme des problèmes mondiaux.

Plusieurs grands rendez-vous donnent ainsi l’occasion de mettre en pratique cette stratégie de dilution : le sommet sur le financement des économies africaines à Paris en 2021, intégralement consacré aux questions économiques et de dette ; le sommet pour un nouveau pacte financier mondial à Paris également en 2023, occasion pour de nombreux leaders africains, dont le président du Kenya, d’apparaître comme les véritables têtes d’affiche. William Ruto s’y fait l’ardent défenseur d’une réforme du système de Bretton Woods ; la France profite enfin en 2022 de sa présidence tournante de l’Union européenne pour fondre sa relation avec le continent dans un cadre européen, par définition moins marqué par le passé, lors d’un sommet Union africaine-Union européenne à Bruxelles.

Fragilisée en Afrique francophone, la France mise sur la diversification. Un choix de la raison dans lequel il ne faut pas voir un choix par défaut

Pour peser à l’échelle mondiale, la France doit dialoguer avec des puissances régionales comme le Nigeria ou l’Afrique du Sud qui dictent l’agenda de l’Union africaine. Le choix du Kenya, locomotive économique de l’Afrique de l’Est, marque donc une inflexion très nette des choix présidentiels en matière de politique vers le continent. Il reflète une transformation profonde de la méthode diplomatique française. La France se tourne désormais résolument vers une Afrique anglophone et lusophone, continent pluriel tourné vers l’innovation. C’est la fin de la priorité francophone.

Le passage de Montpellier à Nairobi démontre aussi la transition du tout politique et du militaire vers le business. Le Kenya, pays hôte du sommet, est devenu le premier partenaire commercial de la France en Afrique de l’Est. Les chiffres sont là : les investissements français ont explosé au Kenya et au Nigeria. Place donc à l’économie dans des pays où la France cherche à s’implanter, des États dans lesquels n’existe pas le ressentiment provoqué par un passé colonial direct et qui offrent par ailleurs un dynamisme économique supérieur à ceux de l’Afrique de l’Ouest.

Ce qui est vrai en Afrique anglophone est également vrai en Afrique lusophone. La France renforce ses liens au Mozambique et en Angola, non seulement via l’énergie avec Total Énergies, mais aussi à travers les infrastructures et l’agriculture. En Angola, le français est désormais langue étrangère obligatoire dès le troisième cycle du primaire.

Avec Nairobi après Montpellier, le retour est acté vers l’est institutionnel puisque le sommet « Africa Forward » réunit de nombreux chefs d’État et de gouvernement. Coprésidé par l’hôte kenyan, le président William Ruto, et le président de la République française, il s’articule autour de trois piliers majeurs : l’innovation technologique, tant Nairobi, surnommée la « Silicon Savannah », est le hub idéal pour discuter de numérisation et de startups ; la transition climatique, dans la lignée du « Pacte de Paris pour les Peuples et la Planète », le sommet abordera le financement de la transition écologique en Afrique ; Un partenariat « d’égal à égal » avec l’accent mis sur les co-investissements. Il ne s’agit plus d’aide publique au développement, mais de partenariats privés, cadre d’une collaboration entre entreprises françaises et africaines sur des projets d’infrastructure et d’énergie. Un forum d’affaires réunira 2000 investisseurs et décideurs dans des secteurs clés tels que la santé, l’énergie, l’agriculture et le numérique notamment.

Le sommet de Nairobi réalise en réalité la synthèse de la doctrine Macron en Afrique : une diplomatie qui assume ses intérêts économiques, à travers la construction d’une relation purement pragmatique autour du business du climat et de l’innovation. En s’ancrant en Afrique anglophone, la France tente de normaliser sa présence sur le continent, se positionnant non plus comme un ancien tuteur, mais comme un partenaire stratégique parmi d’autres dans un monde multipolaire. L’enjeu est important. Pour Paris, l’Afrique anglophone et lusophone apparaît aujourd’hui comme un espoir de renouveau.


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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