J’ai consacré des années à l’étude des relations internationales. Un doctorat en sciences politiques, des travaux de recherche, des analyses sur les bouleversements géopolitiques du monde, ses fractures et ses imaginaires concurrents. Pourtant, si je remonte à l’origine la plus intime de cette curiosité pour le monde et sa diversité, je retrouve moins les amphithéâtres universitaires que les après-midis sans fin de l’enfance, planté devant la télévision à regarder Dorothée, le Club Dorothée et cette constellation de dessins animés, notamment japonais, qui ont façonné l’imaginaire de toute une génération dans les années 1980. Il y a parfois, derrière les vocations sérieuses, des sources plus modestes qu’on ne l’avoue.

Le retour de Dorothée a surpris autant qu’il a ému malgré les sarcasmes que j’ai souvent pris pour un blasphème. Certains n’y voient qu’un phénomène nostalgique, une madeleine télévisuelle pour quadragénaires attendris ou décatis. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Car Dorothée ne fut pas seulement une figure du divertissement populaire sur laquelle on aime à cracher aujourd’hui. Non, elle fut, pour une génération entière, une médiatrice culturelle silencieuse, une passeuse de mondes, une présence familière qui a contribué à élargir l’horizon de millions d’enfants issus de foyers parfois éloignés des voyages, des langues étrangères ou des grandes curiosités internationales. Son retour dit moins notre nostalgie que le manque contemporain de figures populaires capables d’ouvrir l’imaginaire.

Pour beaucoup de Français nés dans les années 1980, l’après-midi télévisuel n’était pas un enfermement mais une fenêtre, une bouffée d’air. À travers le Club Dorothée, le salon familial devenait un port d’embarquement. On y découvrait des univers venus d’ailleurs, parfois sans même en avoir conscience. Le Japon entrait dans les foyers français par la bande, à travers les codes narratifs, l’esthétique des génériques, les héros mélancoliques ou courageux, les villes futuristes, les machines, la pudeur des sentiments, la discipline et la fidélité. Beaucoup n’ont compris que plus tard que leur première fascination pour l’Asie, et pour le Japon en particulier, était née là.

Il faut aussi rappeler la puissance de certains dessins animés qui ont structuré une sensibilité collective à la beauté du monde. Les Mystérieuses Cités d’or ouvraient sur l’histoire, les civilisations disparues, l’aventure et la conquête du savoir. Les Mondes engloutis projetaient vers des continents imaginaires, des sociétés inconnues, des quêtes initiatiques. D’autres séries japonaises, de Dragon Ball aux Chevaliers du Zodiaque (Saint Seya pour les puristes), ont familiarisé toute une génération avec des codes narratifs venus d’Asie bien avant la mondialisation numérique. Ces programmes n’étaient pas de simples distractions : ils introduisaient des notions de géographie, de différence culturelle, de mystère historique, de voyage lointain et de dépassement de soi.

Ceux qui réduisent cela à de la superficialité jugent les formes et ignorent les effets. Ils opposent culture noble et culture populaire, comme si la curiosité intellectuelle naissait uniquement dans les bibliothèques. Or nombre de trajectoires sensibles commencent par des objets considérés comme mineurs. Ce que l’on méprise parfois a construit silencieusement des adultes curieux, capables d’empathie pour d’autres mondes, disposés à voyager, à apprendre des langues ou à s’intéresser aux grands équilibres internationaux.

Pour ma part, quelque chose s’est joué là. Une curiosité précoce pour les ailleurs. Une attirance pour les civilisations lointaines. Le goût du Japon, de son raffinement, de son élégance, de cette alliance unique entre modernité technologique et profondeur des traditions. Plus tard viennent les voyages, les lectures, parfois les métiers tournés vers l’international. Mais la graine, elle, a souvent été semée bien avant, dans ces après-midis où l’on croyait simplement regarder la télévision.

Dorothée représente aussi une époque où l’enfance disposait encore de territoires symboliques communs. Une même heure, une même émission, les mêmes héros partagés par des millions d’enfants. Dans des sociétés abîmées par les algorithmes, les écrans individualisés et les bulles culturelles pseudo-progressistes et surtout résolument antipopulaires, cela paraît presque irréel. Son retour rappelle qu’il a existé des figures capables de rassembler sans diviser, de distraire sans hystériser, d’accompagner sans moraliser.

Au fond, Dorothée incarne la beauté discrète de ce qui nous construit en silence dès notre enfance : l’imaginaire puis l’imagination. Les chambres d’enfant, les rêveries silencieuses, les horizons entrevus depuis un canapé, l’ennui des banlieues parisiennes, les premières envies de départ. Pour beaucoup de quadragénaires, elle fut présente dans des moments intimes, parfois solitaires, souvent décisifs. Elle n’était pas seulement sur l’écran : elle habitait un âge de la vie.

C’est pourquoi son retour touche si juste. Non parce qu’il flatterait une nostalgie facile, mais parce qu’il réveille la mémoire d’un temps où l’imaginaire populaire savait encore ouvrir sur le vaste monde. Et il n’est pas exagéré de dire que, pour certains d’entre nous, une part de notre géopolitique et géopoétique personnelle a commencé là. C’est mon cas.

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