Alors que le libéralisme se réinventait avec son avatar néolibéral, le socialisme s’inquiétait de voir l’économie s’exonérer du cadre des institutions jusqu’à faire de la société une auxiliaire du marché. Nous sommes en 1944, Friedrich Hayek publie « La route de la servitude », Karl Polanyi publie « La grande transformation ». Les deux se répondent. Au risque de désencastrement de l’économie dénoncé par Polanyi, Hayek oppose celui de la servitude qui résulte de l’interventionnisme de l’État.
Ce que craignait Polanyi ne s’est pas avéré. Ce que redoutait Hayek s’est construit pas à pas.
Le désencastrement de l’économie, s’il s’est réalisé ailleurs, s’est heurté à notre préférence pour l’État, pour l’administration et le champ de l’intervention publique que nous voulons toujours plus étendu. La servitude qu’entrevoyait Hayek, celle d’un socialisme de bureaux, a eu libre jeu dans une société inconditionnelle de l’intervention publique sans limite.
La servitude ne se mesure pas au niveau des prélèvements obligatoires, ni de la dépense publique, l’un et l’autre rapportés au PIB. Elle ne se mesure pas davantage au niveau de l’emploi public rapporté à celui de l’emploi marchand. Elle ne se mesure pas non plus à l’effet de la redistribution monétaire sur la réduction des écarts de revenus. Ce sont là des conséquences et non pas des causes.
1789 a mis l’individu, devenu citoyen, face à l’État. L’État, déjà, se faisait fort de « pouvoir tout » : il a, depuis, évolué jusqu’à se faire fort de « pourvoir à tout ». Un État fort avait besoin d’une administration forte. Pour les « libéraux » de 1789, les corporations héritées de l’ordre féodal étaient le dernier écran féodal entre l’individu et l’État qui devait être le seul organisateur et le seul régulateur de l’ordre social. Le dialogue social, avant même qu’il ne s’invente, était encastré dans l’appareil d’État. Le jacobinisme remettait en branle le mouvement de socialisation-étatisation et s’inscrivait dans la droite ligne du… colbertisme.
L’aboutissement caricatural de ce lent mouvement aura été ce cri de victoire « l’État a tenu ! » lorsque nous sortions du confinement sanitaire. L’État percepteur-subventionneur ne pouvait que tenir en pourvoyant à tout, jusqu’à la quasi-nationalisation des salaires par le moyen de l’activité réduite, la quasi-nationalisation de l’appareil productif avec les PGE. Il ne pouvait que tenir avec le secours (!) de la dette. Le tour d’illusion a été de faire de l’intervention de l’État une heureuse et courageuse solution quand elle n’était qu’obligée par le fait de son interventionnisme historique, par le moyen d’aides et subventions, dans tout l’appareil productif.
L’Administration économique et sociale avait fait démonstration de son savoir-faire colbertiste, rebaptisé keynésianisme-social ou protection économique. Elle s’affirmait fière héritière de l’ordre interventionniste jusqu’à, souvenons-nous, s’appliquer à définir la liste des « produits essentiels » dont la vente en grandes surfaces était autorisée.
Ce qu’il faut voir, derrière le niveau des prélèvements obligatoires, derrière celui de la dépense publique, derrière celui de l’emploi public et derrière celui de la redistribution monétaire, c’est notre amour jusqu’à l’irraison de l’action publique.
Les régimes qui se sont succédé, les exécutifs qui se succèdent continuent d’œuvrer à façonner les institutions pour répondre à notre demande du tout-État et pour la susciter si elle faiblit. Nous avons ainsi, par tradition, un ministère de la Fonction publique (opportunément joint actuellement à celui des comptes publics). Nous avons, caché dans l’organigramme de Bercy, un (sous-)ministère de l’industrie. Depuis peu, nous avons un ministère du pouvoir d’achat attaché, de façon pour le moins baroque, à celui des PME. Nous avons un État-percepteur qui prélève à la source et un État-redistributeur qui déploie la solidarité à la source.
Si Hayek et Polanyi avaient lu Tocqueville, leur débat était clos par l’observateur de la démocratie qui avait vu que l’État « ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète ». Il n’était pas nécessaire que Polanyi et Hayek nous alertent et s’inquiètent : l’avenir du modèle économique et social à la française était inscrit dans une longue histoire et entendait bien le rester ! Polanyi n’avait pas perçu que le keynésianisme venait comme un bouclier anti-désencastrement de l’économie. Hayek, en forçant le trait du néolibéralisme, a agité un épouvantail qui a chassé les moineaux du champ du libéralisme vers celui du « planisme de sécurité » que l’on finit « par désirer même au prix de la liberté ».
Notre vieille tradition de colbertisme-keynésianisme, entretenue autant par les politiques de tous bords que, hardiment, par l’administration, est, pour reprendre une formule, « une façon polie de faire du socialisme ». S’il y a eu une grande transformation, c’est bien celle que redoutait Tocqueville, celle qui fait accepter que l’État, s’il « ne brise pas les volontés, il les amollit, les plie et les dirige ».
L’action publique économique, qui alterne politique de l’offre et de la demande, qui compense un acte de libéralisation par de nouvelles interventions, n’est qu’un leurre ; elle détourne l’attention de l’action publique « sociale » qui n’en finit pas de socialiser toujours davantage le citoyen. Le contrat social est devenu léonin.
Voir aussi
25 juin 2026
Illibéralisme du haut
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire8 minutes de lecture
17 juin 2026
Arnaud Teyssier – LE VRAI SENS DU 18 JUIN
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire18 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
22 novembre 2025
Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme
par Robert RedekerPhilosophe et professeur agrégé de philosophie.
Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !
0 Commentaire7 minutes de lecture
3 décembre 2025
Principes et enjeux de la déconstruction
par Baptiste RappinMaître de Conférences HDR à l’IAE Metz School of Management.
On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?
0 Commentaire37 minutes de lecture