« Ormuz est devenu leur carte maîtresse, c’est leur arme nucléaire aujourd’hui. » La phrase est de Joseph Bahout, directeur de l’Institut Issam Farès à l’université américaine de Beyrouth, en avril 2026, alors que l’Iran monnayait la réouverture du détroit contre une levée des sanctions.

Ce n’est pas une facilité de langage. C’est un aveu sémiologique. Quand un politologue qualifie un bras de mer de « nucléaire », le signifié a migré. La capacité de paralyser vingt et un millions de barils par jour — un cinquième du commerce pétrolier mondial — vaut, dans la grammaire contemporaine de la puissance, autant qu’une ogive. Barthes nous avait prévenus : tout signe est porteur d’un système. Le système, ici, est celui d’une dissuasion qui a changé de nature.

Mythos, ou quand l’algorithme devient ogive

Cinq jours plus tôt, autre déflagration. Anthropic annonçait Claude Mythos Preview : un modèle d’intelligence artificielle si puissant en détection de failles informatiques que l’entreprise refusait de le rendre public. Des milliers de vulnérabilités zero-day — ces failles inconnues des éditeurs eux-mêmes, et donc sans correctif au moment de leur découverte — identifiées dans tous les systèmes d’exploitation majeurs. Trop dangereux pour être diffusé. Assez puissant pour être partagé avec un consortium de quarante organisations — Amazon, Apple, Google, Microsoft, JPMorgan Chase. La dramaturgie est nucléaire au sens strict : on ne déploie pas, on montre qu’on pourrait. La seule fuite de son existence avait suffi à faire chuter les valeurs de cybersécurité. L’arme fonctionne avant même d’être utilisée. Comme la bombe.

L’atome neutralisé par sa propre puissance

Car la vraie bombe, celle qui pèse des mégatonnes, ne sera pas utilisée. Raymond Aron parlait de « paix belliqueuse ». Schelling a théorisé que la dissuasion repose sur la crédibilité de la menace, jamais sur son emploi. L’arme atomique est devenue un performatif pur. Mais si l’atome est neutralisé par sa propre puissance, quels sont les vrais instruments de la coercition contemporaine ?

Trois critères pour une bombe invisible

Un levier stratégique accède au statut de « succédané nucléaire » quand il réunit trois conditions. Capacité de paralysie systémique. Logique de destruction mutuelle assurée – la MAD : l’Iran, en fermant Ormuz, bloque ses propres exportations. Et irréversibilité perçue : la menace suffit, l’usage serait catastrophique pour tous. Nye avait montré que la puissance dépasse la force militaire. Schelling, que l’art de la coercition consiste à rendre crédible une menace qu’on n’exécutera pas. Ces succédanés incarnent ces deux intuitions combinées.

Cartographie d’un arsenal invisible

Les verrous géographiques d’abord : Ormuz, Suez, Malacca, Bab-el-Mandeb. Chacun est un point d’étranglement où un acteur local peut asphyxier le commerce mondial.

L’arme énergétique ensuite. La Russie l’a maniée contre l’Europe avec une brutalité méthodique. Couper le gaz à un continent en plein hiver rivalise avec une frappe.

L’arme des ressources critiques. La Chine contrôle environ soixante-dix pour cent des terres rares mondiales. La RDC détient le cobalt stratégique. Pas de terres rares, pas de semi-conducteurs. L’économie numérique tient à ces goulots.

L’arme alimentaire. Le blé russe et ukrainien nourrit l’Afrique du Nord. Les engrais de Russie et de Biélorussie conditionnent les rendements mondiaux. Un sac de blé peut peser autant qu’un missile.

L’arme financière. Bruno Le Maire avait qualifié l’exclusion de la Russie du système SWIFT d’« arme nucléaire financière ». Le mot, toujours.

L’arme normative et technologique. Taïwan, via TSMC, fabrique plus de quatre-vingts pour cent des semi-conducteurs avancés – un « bouclier de silicium » plus efficace que bien des arsenaux. La Chine pousse ses standards 5G dans les instances internationales. Du Gramsci appliqué : l’hégémonie par le consentement technique.

L’arme hydrique. La Turquie tient l’Irak par ses barrages sur le Tigre et l’Euphrate. L’Éthiopie impose à l’Égypte, via le barrage GERD sur le Nil, une dépendance existentielle. Bombe lente, silencieuse, définitive.

L’arme migratoire enfin. Erdoğan l’a brandie contre l’UE. Loukachenko l’a imitée en 2021. Il est des bombes dont le cynisme n’a pas de limite.

Quand les sans-grades manient la bombe

Ces armes échappent aux États. Les Houthis ont paralysé la mer Rouge – douze pour cent du commerce mondial perturbé par un mouvement armé. Les câbles sous-marins, par lesquels transite la quasi-totalité des données intercontinentales, sont vulnérables au sabotage. Deux stratèges chinois, Qiao Liang et Wang Xiangsui, avaient théorisé dès 1999 cette mutation dans La Guerre hors limites : quand tout devient arme, la distinction entre guerre et paix s’effondre.

Nommer pour résister

Ces armes prolifèrent sans traité, sans doctrine, sans contrôle. Il existe un TNP pour l’atome, des conventions pour le chimique et le biologique. Rien pour les détroits. Certes, la Convention de Montego Bay consacre le libre passage dans les détroits internationaux. Mais là où l’AIEA assure l’effectivité du TNP par un régime de vérification et de sanctions, rien de tel n’adosse le droit de la mer : un traité sans bras armé n’est qu’une déclaration d’intention. L’Iran vient d’en faire la démonstration. Rien non plus pour les terres rares, les algorithmes, les flux migratoires instrumentalisés.

Dans un monde où le signe « nucléaire » contamine le civil — un détroit, un câble, un sac de blé, un modèle d’IA —, n’assiste-t-on pas à l’effacement silencieux de la frontière entre guerre et paix ? À l’émergence d’une conflictualité permanente que personne ne régule parce que personne ne la nomme ?

Nommer, disait Camus, c’est déjà résister. Il est temps de nommer ces bombes.


Jacky Isabello

Jacky Isabello dirige le cabinet Parlez-moi d’Impact, qu’il fonde en 2023 après la cession de son agence CorioLink. Diplômé de l’École Supérieure de Gestion de Paris, il débute au cabinet du ministre des PME Jean-Pierre Raffarin avant de créer, en 1998, Press & Vous, rachetée en 2010 par le groupe Wellcom. Il poursuit ensuite son parcours entrepreneurial en lançant AlgoLinked puis CorioLink en 2014. Co-auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’entreprise et au travail, dont En finir avec la dictature du salariat, écrit avec Thibault Lanxade, il a également contribué à un rapport remis au président du Sénat sur l’esprit d’entreprendre. Officier de réserve de la Marine nationale et administrateur du think tank Synopia, Jacky Isabello est membre du comité éditorial de La Nouvelle Revue Politique, où il publie régulièrement.

Publications de cet auteur
Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

Principes et enjeux de la déconstruction

On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?


0 Commentaire37 minutes de lecture

Le Service Militaire de l’Algorithme : face aux agents IA, l’impératif de la « conscription Cyber »

Un événement rare, discret et profondément inquiétant a récemment alerté le monde de la cybersécurité et devrait terrifier l'ensemble des décideurs mondiaux.


0 Commentaire9 minutes de lecture

Entretien avec Stéphane Rozès : Recivilisation de la mondialisation ou barbarie 

Dans cet entretien, Stéphane Rozès propose son analyse de la crise politique en France, de ses liens avec les processus européens et mondiaux, ainsi que des perspectives d’évolution des relations entre l’Europe et la Russie.


0 Commentaire54 minutes de lecture

Privacy Preference Center