Ce qui se joue aujourd’hui entre la République islamique d’Iran et les démocraties occidentales ne relève pas du seul rapport de force militaire ou diplomatique. C’est un affrontement plus profond, celui de deux visions du monde, de deux conceptions irréconciliables du pouvoir, de la liberté et de l’homme.

Ce qui oppose la République islamique d’Iran aux démocraties libérales ne se réduit en effet ni à une crise régionale, ni à une guerre par procuration, ni à un simple contentieux stratégique. Ce qui est en jeu est plus grave : c’est un choc entre deux ordres politiques, deux conceptions de l’homme, deux civilisations politiques. D’un côté, un régime fondé sur une théologie du pouvoir. Depuis 1979, la République islamique repose sur le principe du velayat-e faqih, la « tutelle du juriste-théologien », qui confère au Guide suprême une autorité à la fois religieuse et politique. Dans un tel système, le pouvoir ne procède pas du peuple, mais de Dieu. Dès lors, contester le régime ne relève pas de l’opposition légitime : c’est, dans sa logique même, une faute contre l’ordre sacré. Ce type de régime ne tolère ni le pluralisme ni la contradiction. Il ne connaît que l’adhésion ou la faute. Le citoyen n’y est pas un sujet de droit, mais l’objet d’une conformité exigée. La loi n’y est pas l’expression d’une volonté collective mais l’interprétation d’un texte sacré, monopolisée par l’autorité religieuse. La politique s’efface alors devant le dogme. L’homme – et surtout la femme – disparaît derrière un idéal unique et indiscutable : la gloire de Dieu, seul censé disposer du destin des hommes. C’est dans cette logique qu’à la suite des manifestations et des massacres de janvier dernier, de très nombreux protestataires ont été accusés par les tribunaux révolutionnaires d’« inimitié envers Dieu » et de « corruption sur terre », des chefs d’inculpation menant à la potence. Malgré les mensonges répétés sur nos plateaux par Mohammad Amin Nejad, ambassadeur de la République islamique d’Iran à Paris, assurant sans honte que « le régime ne maltraite pas ses enfants » et qu’il « n’a pas de sang sur les mains », les pendaisons se poursuivent. On tue pour un slogan, un chant, une publication en ligne. Dans un tel système, l’opposition politique est aussitôt criminalisée comme une atteinte à l’ordre sacré. La violence d’État n’est pas un excès : elle est une conséquence logique. La répression n’est pas un dysfonctionnement : elle est une condition de survie du régime. La République islamique d’Iran est un système totalitaire et fanatique, qui ne tolère aucune autre forme de pensée, aucune autre forme de société fondée sur la délibération, le doute et la critique. Le régime de Téhéran veut un peuple muet, à qui l’on ne demande pas de penser, mais de croire. Et, à défaut, de mourir.

C’est aussi un régime de conquête. Khomeini n’a jamais caché ses ambitions jihadistes. Il les a proclamées sur tous les tons, jusque dans ses écrits, et elles se retrouvent jusque dans le préambule de la Constitution de la République islamique d’Iran. Face à cela, les démocraties modernes, et singulièrement la tradition française, reposent sur une tout autre source de légitimité : non plus la transcendance, mais l’immanence. Ce n’est plus Dieu qui fonde le pouvoir, mais les hommes eux-mêmes. Depuis les Lumières et la Révolution française, la souveraineté procède du peuple. Rousseau l’écrit dans Du contrat social : « La souveraineté n’appartient qu’au peuple. » Cette phrase, que nous croyons familière, est en réalité d’une portée révolutionnaire. Elle retire au sacré le monopole du politique. Elle affirme que les hommes peuvent se gouverner eux-mêmes. C’est précisément cette rupture que la République islamique d’Iran combat. Car elle fait passer l’humanité d’un ordre révélé à un ordre choisi. Et ce combat, elle ne le mène pas seulement sur son territoire, en massacrant les opposants : elle le mène aussi comme modèle, comme projet, comme vision du monde. Il ne faut pas s’y tromper : ce régime ne se contente pas de maintenir un ordre intérieur, il porte une conception politique dans laquelle la liberté est une menace, l’égalité une hérésie, et la fraternité une illusion dès lors qu’elle n’est pas fondée sur l’appartenance religieuse. Pour nous, au contraire, les principes de “liberté, égalité, fraternité” ne sont pas, ou ne devraient pas être, de simples slogans. Ils définissent un universalisme politique. La liberté affirme le droit de chacun à penser, à croire ou à ne pas croire. L’égalité récuse toute hiérarchie naturelle ou sacrée entre les hommes. La fraternité suppose une communauté fondée non sur la foi, mais sur la reconnaissance mutuelle. Dans cet horizon, le pouvoir n’est jamais absolu : il est limité, contestable et révocable. C’est pourquoi le conflit avec la République islamique ne peut être compris en termes seulement stratégiques. Il est aussi, et peut-être d’abord, philosophique. Il oppose deux régimes de vérité. D’un côté, une vérité révélée, fixée, indiscutable. De l’autre, une vérité toujours exposée au débat, à la contradiction, à la révision.

On objectera que toute démocratie est imparfaite, traversée de contradictions, parfois même de renoncements. C’est vrai. Mais sa force réside précisément dans cette capacité à se corriger elle-même. Là où le totalitarisme se sacralise, la démocratie accepte sa propre faillibilité. Elle accepte la critique et la remise en cause. Comme l’écrivait Karl Popper, « la vraie question n’est pas : qui doit gouverner ? mais : comment contrôler les gouvernants ? » Cette question est impensable dans un système où le pouvoir se prétend d’origine divine.

Mais réduire cette opposition à une confrontation entre « l’Occident » et « l’Iran » serait une erreur. Ce serait reprendre, à rebours, la logique essentialiste du régime lui-même. Car ce conflit traverse d’abord la société iranienne. Les manifestations, les actes de désobéissance, les vidéos clandestines montrent qu’une part considérable du peuple iranien aspire précisément aux principes que le régime combat. Ce sont ces femmes qui refusent le voile imposé, ces étudiants qui contestent, ces artistes qui chantent malgré l’interdit. Ils incarnent, de l’intérieur, une autre idée de l’Iran. Il faut donc déconstruire ce mensonge, savamment entretenu, qui consiste à assimiler le régime iranien au peuple iranien. Rien n’est plus faux. Rien n’est plus dangereux. Car ce sont les Iraniens eux-mêmes qui paient le prix de cette confusion. Ce sont eux qui manifestent, qui filment, qui témoignent et qui meurent. Ce sont eux qui, au péril de leur vie, réclament ce que nous tenons souvent pour acquis : le droit de parler, de penser, de vivre.

La véritable ligne de fracture ne passe donc pas entre les peuples, mais entre deux conceptions de l’homme. D’un côté, un être soumis, défini par une loi extérieure, intangible, indiscutable. De l’autre, un être autonome, capable de se donner à lui-même ses règles et ses lois. Comme l’écrivait Hannah Arendt à propos des régimes totalitaires : « Le sujet idéal du régime totalitaire n’est pas le nazi convaincu ou le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre le vrai et le faux n’existe plus. » En ce sens, la lutte contre le totalitarisme est d’abord une lutte pour la vérité. Ce qui est en jeu dépasse dès lors largement les frontières de l’Iran. Il s’agit de savoir si le modèle d’une société ouverte, pluraliste, fondée sur le droit et sur la critique, peut encore résister à des systèmes qui revendiquent une légitimité absolue et sacrée. Il s’agit aussi de mesurer la fidélité des démocraties à leurs propres principes. Car défendre la liberté en théorie tout en fermant les yeux sur sa négation ailleurs, c’est en affaiblir la portée universelle. Comme le rappelait Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Nommer clairement la nature du régime iranien – non pas simplement autoritaire, mais théologico-totalitaire – est une condition préalable à toute action lucide. De même, reconnaître que l’opposition n’est pas seulement militaire ou économique, mais aussi civilisationnelle, permet de comprendre pourquoi elle ne saurait être résolue par de simples compromis. Mais il faut aller plus loin encore. Car ce qui rend ce régime particulièrement dangereux, ce n’est pas seulement sa nature interne ni ses menaces extérieures. C’est aussi sa capacité à instrumentaliser nos propres faiblesses : nos divisions, notre relativisme, notre peur d’être accusés. À force de refuser de nommer l’ennemi, nous finissons par désarmer la pensée elle-même. Comment expliquer autrement le silence qui a si souvent entouré, en Europe, la répression iranienne ? Comment comprendre que des milliers de morts, des exécutions, des tortures, des femmes battues pour un voile mal porté, ne suscitent pas partout la même mobilisation que d’autres tragédies ? Faut-il que les victimes soient géographiquement proches, médiatiquement visibles, idéologiquement compatibles pour mériter notre indignation ? À ce compte-là, nous renions nos propres idéaux. Nous nous trahissons nous-mêmes. Or une démocratie qui renonce à défendre ses valeurs au-dehors finit toujours par les affaiblir au-dedans. L’universalisme n’est pas un luxe moral : c’est une exigence politique. Ce conflit n’est pas une fatalité. Mais il impose un choix. Non pas entre des nations, mais entre des principes. Entre une société fermée, écrasée par une vérité imposée, et une société ouverte fondée sur la liberté de penser. Entre la peur et le droit. Entre le silence et la parole. Entre la mort et la vie. Et peut-être, au fond, entre deux questions fondamentales : celle que pose le totalitarisme – « Qui a le droit de parler ? » – et celle que pose la démocratie : « Qui peut être empêché de parler ? » Les réponses à ces deux questions dessinent deux mondes. Et c’est entre ces deux mondes que se joue, aujourd’hui encore, l’essentiel. Le choix que nous ferons dira ce que nous sommes. Pour notre part, nous refusons la lâcheté. Face à l’obscurantisme, défendre nos valeurs démocratiques impose d’assumer le combat. Gandhi lui-même rappelait que, lorsqu’il n’y a plus le choix qu’entre la lâcheté et la violence, la lâcheté n’est pas une option. Mais le combat que nous appelons de nos vœux n’est pas celui des armes. C’est celui de la vérité, de la dénonciation et de la confrontation par les mots. Car il est des heures où parler clairement est un premier acte de résistance.

Hirbod Dehghani-Azar est avocat franco-iranien. Avec une équipe de juristes, il travaille depuis trois ans à la création d’une cour pénale internationale pour juger les auteurs d’exactions commises dans le pays et à l’étranger par les miliciens du régime islamique.

J. M. Montali est journaliste, essayiste et documentariste. Il a été le directeur exécutif du Figaro Magazine et a fait partie de l’équipe de direction du Parisien/Aujourd’hui en France. Co-auteur avec Emmanuel Razavi de « La Pieuvre de Téhéran » et « Paris-Téhéran : le grand dévoilement » (Éditions du Cerf)

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