Il est des silences politiques qui pèsent beaucoup plus lourd que des discours. Ils dessinent en creux une cartographie morale où les principes affichés s’effacent devant les réflexes, les fidélités ou les haines implicites, les calculs inavoués. Ainsi en va-t-il de l’extrême gauche qui, par convenance, aveuglement doctrinaire, habitude ou lâcheté, en vient à condamner franchement non pas le totalitarisme théocratique de la République islamique d’Iran, mais ceux qui osent le nommer pour le combattre. C’est un beau numéro de funambules. Mais on peut discuter jusqu’à la fin des temps en tortillant sur les dizaines de milliers de tombes encore fraîches des victimes de la répression de janvier dernier, ça ne changera rien à la réalité : le régime de Téhéran emprisonne, torture, exécute ; c’est une tyrannie qui soumet les femmes à la police des mœurs, condamne à mort les homosexuels ; une dictature où la dissidence est criminalisée, la liberté blasphématoire – et donc mortelle ; un État voyou qui finance le terrorisme sans aucun frémissement de conscience et dont les chefs, comme n’importe quel boss mafieux, s’enrichissent avec le narcotrafic à grande échelle.
La République islamique d’Iran n’est pas une abstraction idéologique. C’est une réalité brutale, sanglante, documentée. Et pourtant cette réalité, certains ne préfèrent pas la voir. 47 ans de cécité : ça en fait des morts et des innocents jetés dans des culs-de-basse-fosse et oubliés de tous ! Mais ça la laisse indifférente et cette indifférence, si elle n’est pas coupable du pire, elle en est la complice silencieuse en le laissant advenir et perdurer. Et comme si cette absolution des assassins n’était pas suffisante, voilà l’accusation retournée contre ceux qui les dénoncent ! Comme si dénoncer les tortionnaires devenait en soi suspect.
La guerre en cours au Moyen-Orient ne fait évidemment qu’accentuer ce malaise. Elle agit comme un révélateur et met à nu les contradictions que le confort du temps de paix et les contorsions idéologiques reléguaient au second plan : 20 000, 30 000 morts iraniennes, peut-être davantage, ça n’a pas secoué les certitudes ni soulevé les foules. Mais la guerre, c’est autre chose. D’autant qu’aucun des acteurs de ce conflit – Iran, États-Unis, Israël – ne laisse indifférent. Tous au contraire, par leurs alliances et leurs relais, pèsent considérablement dans le débat et nos choix diplomatiques, politiques. Et ça donne une occasion de plus de ne pas qualifier la nature du régime. Mais c’est surtout dans la manière – troublante – de penser ce conflit que se trouve le problème. Plus la guerre s’intensifie, plus les opinions se radicalisent et plus le débat se simplifie jusqu’à devenir binaire. D’un côté les « impérialistes », de l’autre ceux qui leur résistent. Cette simplification a l’avantage, pour la dictature qui n’en espérait sans doute pas tant, de populariser en Occident sa propagande qui, depuis 1982, s’appuie de facto sur un « axe de la résistance », réellement structuré à partir de 2002. Cette alliance militaire informelle réunissait et réunit encore, sous l’autorité de Téhéran, à peu près tous les adorateurs de la bombe et du couteau de la région : la Syrie de Bachar el-Assad hier, le Jihad islamique palestinien, le Hamas, le FPLP, le Hezbollah au Liban, quelques groupes armés irakiens et afghans, les Houtis au Yémen… C’était une réponse, après l’invasion américaine de l’Irak par les États-Unis (2003), aux menaces de guerre américaines contre l’Iran, présenté par l’administration Bush comme un maillon essentiel de l’« Axe du mal » (Iran, Irak, Corée du Nord).
Dans ce schéma binaire, tout ce qui s’oppose à l’impérialisme tend à être, sinon soutenu, du moins excusé. C’est le piège du camp contre camp. La condamnation d’une dictature cesse alors d’être un impératif moral et devient un positionnement politique. Tant pis pour les Iraniens, mais la gauche ne veut pas, même du bout des lèvres, condamner fermement et définitivement Téhéran, parce qu’elle prendrait alors le risque de se retrouver – fût-ce de manière infinitésimale – dans le même camp que les États-Unis et, pire encore, dans celui d’Israël. Israël érigé en repoussoir absolu, point de fixation politique et presque pathologique, où toute nuance devient trahison. Une mécanique intellectuelle bien huilée dans laquelle l’ennemi de mon ennemi est mon ami, même lorsqu’il incarne tout ce qu’il y a de pire et tout ce que je prétends combattre. Dès lors, le silence est plus confortable que la cohérence.
Ainsi se met en place une étrange hiérarchie morale : pourvu qu’elle s’oppose aux États-Unis et à Israël, la dictature iranienne, qui baigne dans le sang de sa propre population, est oubliée, sinon pardonnée, par nos bonnes consciences pourtant si promptes à s’indigner. L’anti-impérialisme cesse alors d’être une critique des rapports de domination pour devenir un dogme abrutissant et aveuglant. Reconnaître la nature du régime impose un courage que cette extrême gauche n’a pas. Celui d’en finir avec des automatismes idéologiques et les oppositions simplistes. Mais il y a pire encore : discréditer l’opposition aux mollahs revient à abandonner toute prétention à l’universalisme, à renoncer à l’idée que certaines valeurs – la liberté, l’égalité, la dignité, la vie – doivent être défendues indépendamment des circonstances, des alliances ou des inimitiés. Il ne s’agit pas de nier les fautes des autres puissances, ni de les sanctifier. Il s’agit de refuser que la dénonciation d’une dictature soit conditionnée par des considérations électorales, religieuses ou identitaires.
Au fond la question est simple : nos principes sont-ils des boussoles, ou des colifichets que l’on brandit selon les circonstances ? Si l’extrême gauche veut être fidèle à ce qu’elle prétend être – une force attachée à l’émancipation, à la justice et aux libertés –, elle ne peut plus se permettre ses silences sélectifs, ni ses indignations à géométrie variable.
Parce qu’elle est en train de devenir ce qu’elle dénonçait autrefois : non plus une voix pour les opprimés, mais une chambre d’échos pour les oppresseurs.
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