Le 22 janvier 2026, la signature du projet stratégique de « Conseil de paix », présenté par Donald Trump à Davos, relance le débat sur la structuration réelle de l’ordre international. Ce geste, loin d’être une simple opération symbolique, met en lumière une vérité longtemps occultée : la hiérarchie des puissances, assumée par certains acteurs et niée par d’autres, reste le critère central de la paix contemporaine. Loin de marquer l’émergence d’un monde multipolaire ou d’une rupture normative, ce projet révèle la permanence de logiques hiérarchiques refoulées depuis l’après-guerre et la réactivation explicite d’un ordre que l’on pourrait qualifier de « Nord intégral ».
Depuis la fin de la guerre froide, l’ordre international est le plus souvent décrit comme « en crise », « fragmenté » ou « multipolaire ». Ces qualificatifs masquent toutefois l’essentiel : ce qui se délite aujourd’hui n’est pas tant l’ordre que le récit qui prétendait le fonder. La paix normative issue de l’après-1945 (universaliste, juridicisée et multilatérale) apparaît de plus en plus incapable de rendre compte des pratiques effectives des États, tandis que la conflictualité, loin de disparaître, se recompose selon des logiques hiérarchiques désormais assumées par certains acteurs et niées par d’autres.
Cette désynchronisation entre discours et structures n’est pas nouvelle. Elle renvoie à un héritage plus ancien, celui de l’ordre westphalien (1648-1914), fondé non sur l’égalité réelle des souverainetés mais sur l’acceptation explicite de l’inégalité, de l’asymétrie et de la dissuasion comme conditions de la stabilité. La rupture de 1914 n’a pas seulement détruit un équilibre des puissances ; elle a rendu politiquement et moralement indicible la hiérarchie qui le sous-tendait. L’après-1945 s’est ainsi construit sur une promesse : celle d’une paix désormais produite par la norme, le droit et l’universalisation des valeurs, plutôt que par le rapport de force.
Or cette promesse apparaît aujourd’hui profondément fragilisée. Le recours inflationniste au terme de « Sud global » agrège des trajectoires historiques hétérogènes dans un discours de contestation de l’ordre international, sans pour autant proposer une architecture alternative stabilisatrice. Parallèlement, l’émergence silencieuse d’un « Nord intégral », coalition hiérarchisée, post-multilatérale et fondée sur la dissuasion. Il réintroduit une logique de paix différenciée, contractuelle et asymétrique, que certains acteurs assument explicitement. Entre ces deux pôles, l’Union européenne persiste à se penser comme puissance normative autonome, entretenant une illusion stratégique qui masque à la fois sa dépendance sécuritaire et son incapacité à produire une décision politique souveraine en matière de paix et de guerre.
Loin de signaler l’avènement d’un monde multipolaire ou post-westphalien, ces dynamiques traduisent plutôt le retour non assumé d’un ordre hiérarchique que l’universalisme de l’après-1945 avait prétendu dépasser sans jamais le dissoudre. Dès lors, le « Sud global », le « Nord intégral » et l’illusion européenne apparaissent moins comme des catégories descriptives que comme des régimes discursifs distincts (de contestation, d’aveu et de déni) face à une même réalité structurelle : la réémergence de la paix comme produit du rapport de force.
Une paix hiérarchique assumée
Contrairement à une croyance largement partagée, l’ordre international issu des traités de Westphalie n’a jamais eu pour ambition d’abolir la guerre. Il visait seulement à en réguler l’usage, à en contenir les effets systémiques et à en préserver la fonction politique. Contrairement à la lecture téléologique qui en fait l’ancêtre imparfait de l’ordre juridique contemporain, le système westphalien repose sur une conception fondamentalement non morale de la paix. Celle-ci n’est ni une valeur universelle ni un horizon normatif, mais un état transitoire produit par l’équilibre des forces. Elle est dite négative, non parce qu’elle serait fragile, mais parce qu’elle accepte pleinement la conflictualité comme donnée structurante des relations internationales.
La souveraineté, principe cardinal du système, n’implique ni égalité réelle ni protection collective. Elle consacre au contraire la liberté d’action différenciée des États selon leur rang, leur capacité militaire et leur poids diplomatique. Dans cet ordre, la stabilité ne procède pas de la norme, mais de la reconnaissance mutuelle des limites imposées par la puissance. Entre le XVIIᵉ et le début du XXᵉ siècle, la guerre constitue un instrument légitime de régulation du système international. Elle est limitée dans ses objectifs, circonscrite dans ses espaces et intégrée aux pratiques diplomatiques ordinaires. Loin d’être un échec de l’ordre, elle en est un mécanisme interne, permettant de corriger des déséquilibres sans remettre en cause l’architecture générale du système.
L’équilibre des puissances n’a rien d’un idéal abstrait : il est une pratique empirique, fondée sur la surveillance mutuelle, l’anticipation des coalitions adverses et l’acceptation implicite de la violence comme coût normal de la politique. La paix qui en résulte est profondément inégalitaire : elle protège d’abord les grandes puissances, stabilise leurs relations réciproques et relègue les conflits vers les marges géographiques et politiques du système. Le Concert européen, mis en place après 1815, incarne l’expression la plus aboutie de cette paix hiérarchique. Il ne repose ni sur le droit ni sur l’égalité, mais sur une concertation oligarchique entre grandes puissances, seules jugées capables d’assumer la responsabilité de la stabilité continentale. Les congrès, loin d’être des forums multilatéraux au sens contemporain, sont des lieux de gestion collective de l’inégalité. Cette gouvernance repose sur une double exclusion : exclusion des petites puissances des décisions structurantes, exclusion des peuples des choix de guerre et de paix. La légitimité du système ne tient pas à son caractère juste, mais à son efficacité stabilisatrice.
La Première Guerre mondiale ne marque pas seulement l’effondrement d’un équilibre des puissances. Elle provoque une rupture normative majeure en instaurant une Société des Nations, fiction d’une stabilité nouvelle. La brutalisation de la guerre rend incompatible la pratique westphalienne de la guerre limitée avec les exigences nouvelles de légitimation politique. La hiérarchie, jusque-là assumée, devient indéfendable dans l’espace public. À partir de 1918, la guerre cesse d’être un instrument politique acceptable et devient un échec moral. La paix ne peut plus être simplement produite ; elle doit être justifiée. Cette mutation ouvre la voie à l’illusion fondatrice de l’après-1945 : la croyance selon laquelle la norme, le droit et l’universalisation des valeurs pourraient se substituer durablement au rapport de force.
L’institutionnalisation du déni de la hiérarchie
L’ordre international issu de 1945 se présente explicitement comme une correction des échecs d’une construction internationale après les crises de 1918 à 1929. À nouveau, il se bâtit comme rupture avec la logique westphalienne. La guerre interétatique y est disqualifiée, la paix élevée au rang de valeur universelle, et l’égalité souveraine proclamée comme principe fondateur. Cette transformation ne repose pas seulement sur un changement institutionnel (de la Société des Nations aux Nations unies), mais sur une reconfiguration profonde du langage politique : la puissance cesse d’être dite, la hiérarchie devient indicible (les Cinq Grands paralysés par la Guerre froide et l’arme nucléaire), et la paix n’est plus un état produit mais un droit revendiqué.
Cette fiction pacificatrice n’est soutenable que parce qu’elle est adossée à une hiérarchie de fait, assumée par un nombre limité d’acteurs. L’égalité souveraine proclamée n’implique ni égalité de responsabilité ni égalité de capacité. La paix normative fonctionne tant que certains États assurent, au nom de tous, la dissuasion ultime, la stabilisation des périphéries et la gestion des crises majeures.
C’est dans ce cadre que s’impose progressivement le terme de « Sud global ». Présenté comme une catégorie descriptive, il fonctionne en réalité comme un dispositif discursif de contestation. Le terme même apparaît en 1969, avec l’activiste Carl Oglesby qui l’utilise dans un article pour décrire les rapports de domination Nord/Sud, en particulier autour de la guerre du Vietnam. Aujourd’hui, il agrège des trajectoires historiques, politiques et stratégiques profondément hétérogènes autour d’une critique commune de l’ordre international perçu comme inégal et occidentalocentré. Mais cette contestation reste négative : elle dénonce plus qu’elle ne propose, et se garde de toute formalisation alternative de la paix.
L’Union européenne incarne la forme la plus aboutie de la paix normative, mais aussi son impasse stratégique. Issue d’un espace désarmé politiquement, protégé militairement et pacifié institutionnellement, l’Europe a progressivement confondu la stabilité dont elle bénéficiait avec une capacité propre à la produire. Cette confusion fonde l’illusion européenne : celle d’une puissance capable de façonner l’ordre international par la norme, le droit et le marché, indépendamment de la maîtrise de la force. L’illusion européenne ne consiste pas à ignorer la hiérarchie, mais à refuser de la nommer.
« Nord intégral », dissuasion et paix différenciée
La crise de la paix normative ne se traduit pas par un monde multipolaire équilibré. Elle révèle plutôt l’émergence d’un ordre hiérarchique post-universaliste, incarné par le « Nord intégral », fondé autour d’un noyau dur d’architectes et bénéficiaires directs de la coalition trumpienne (Israël, Pologne), d’une pièce maîtresse de la coalition pour la paix de Trump (Arabie saoudite, Bahreïn, Turquie, Maroc) et d’alliés fonctionnels (Argentine, Paraguay, Pakistan, Ouzbékistan…). Là où l’après-1945 masquait la hiérarchie derrière l’égalité proclamée, ce bloc réaffirme la primauté de la puissance et le rôle central de la dissuasion dans la production effective de la paix.
Le « Nord intégral » n’est pas un concept géographique mais stratégique. Il regroupe des États qui organisent leur sécurité selon une logique hiérarchique assumée : paix pour les membres, coercition pour les périphéries, intégration bilatérale plutôt que multilatérale. Cette coalition fonctionne par des mécanismes explicites de dissuasion, d’alignement diplomatique et de contractualisation des relations, rejetant la fiction d’une égalité universelle. Dans cet ordre, la paix n’est pas universelle. Elle se distribue selon les appartenances stratégiques : ceux qui participent à la coalition bénéficient de sécurité, d’accès économique et de soutien politique ; ceux qui restent périphériques ou contestataires subissent des pressions, des sanctions ou des zones d’instabilité. Cette construction nous ramène à Bush Jr ou à Obama, plutôt qu’à une idée originale de Trump. La paix devient un instrument de gestion du pouvoir, et non un horizon moral ou légal.
L’ordre international actuel peut donc se lire comme un triangle de régimes discursifs et structurels : le « Nord intégral » assume la hiérarchie et la dissuasion, le « Sud global » le conteste sans le dépasser, et l’Europe le nie tout en y étant soumise. Cette configuration reproduit en filigrane la logique westphalienne : les inégalités sont assumées par certains, refusées par d’autres, et masquées par une fiction normative. Ainsi, loin de vivre dans un monde post-westphalien, les relations internationales contemporaines révèlent un retour du refoulé stratégique. La paix n’est plus un droit universel ni une norme partagée, mais un produit différencié de rapports de force, que certains États assument, d’autres contestent, et que l’Europe refuse de reconnaître.
L’analyse historique et conceptuelle des relations internationales contemporaines révèle une continuité surprenante entre le passé et le présent. Ce que l’on croyait dépassé (la hiérarchie explicite des puissances et la paix produite par le rapport de force) se retrouve aujourd’hui réactivé sous de nouvelles formes. L’ordre westphalien, fondé sur l’inégalité assumée, la dissuasion et la guerre régulée, n’a donc jamais disparu ; il a simplement été refoulé derrière le voile d’une paix normative après 1945. L’Europe, convaincue de pouvoir substituer la norme à la puissance, incarne l’illusion stratégique de ce refoulement. Le « Sud global » continue de contester sans disposer des moyens de structurer un ordre alternatif. Et le « Nord intégral » réaffirme, de manière opérative, la logique hiérarchique et différenciée qui garantit la stabilité pour ses membres.
Cette configuration triangulaire met en lumière une vérité souvent éludée : la paix contemporaine n’est ni universelle ni neutre. Elle est désormais un produit différencié de rapports de force, que certains États assument, d’autres contestent et d’autres encore refusent de nommer. Comprendre cette dynamique exige de dépasser les lectures simplistes du monde en blocs ou en valeurs, pour saisir la profondeur d’une recomposition hiérarchique qui constitue le cœur réel de l’ordre international post-Guerre froide.
L’ouverture est double. D’une part, cette lecture invite à repenser la manière dont les notions de souveraineté, de légitimité et de puissance s’articulent dans un monde où la hiérarchie est masquée mais persistante. D’autre part, elle pose la question de la capacité des acteurs non intégrés (qu’ils se situent dans le « Sud global » ou au sein d’une Europe désarmée politiquement) à négocier, influencer ou subvertir un ordre qui, tout en se prétendant universel, reste structurellement asymétrique. Si la paix différenciée du « Nord intégral » est aujourd’hui opérative, il reste à observer si le refoulement de la hiérarchie peut être durablement contesté ou s’il conduira à une normalisation durable de l’asymétrie, avec toutes les tensions et contradictions que cela implique pour la sécurité, la légitimité et la stabilité internationales.
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