Ankara, 8 juillet 2026. Quelques heures après que les trente-deux chefs d’État et de gouvernement de l’Alliance atlantique eurent solennellement entériné une déclaration promettant de bâtir « une Europe forte au sein d’une OTAN forte », le président des États-Unis, assis aux côtés du secrétaire général Mark Rutte, confiait à la presse sa colère contre l’Organisation, égrenant pêle-mêle ses griefs sur le Groenland, sur l’Iran et sur l’Espagne, sommée de renoncer à tout échange commercial avec Washington. Deux heures, deux registres, une même Alliance : d’un côté le texte diplomatique le plus européanisant qu’ait jamais produit un sommet de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), de l’autre la démonstration, en direct, que la décision stratégique ultime continue de résider dans la volonté d’un seul homme, chef d’un seul État. Ce contraste, loin d’être anecdotique, résume à lui seul soixante-dix-sept ans d’une ambition européenne inaboutie.

Les déclarations récentes appelant à une OTAN « plus européenne » semblent répondre à une évidence : depuis la fin de la Guerre froide, et plus encore depuis le retour de la guerre en Ukraine, les Européens doivent davantage assumer leur propre sécurité. Pourtant, cette ambition n’est pas nouvelle. Depuis 1948, les Européens cherchent à concilier deux exigences contradictoires : participer pleinement à la défense occidentale tout en affirmant une capacité d’action propre. Le sommet d’Ankara, loin d’inaugurer cette dialectique, n’en est que la dernière occurrence — la plus documentée, sans doute, mais pas la plus décisive.

Toutefois, l’européanisation de l’OTAN ne pose pas seulement une question de capacités militaires ou de pourcentage de produit intérieur brut consacré à la défense. Elle interroge une difficulté plus profonde : une alliance militaire repose sur une communauté d’analyse et de décision, c’est-à-dire sur un centre capable de transformer une masse d’informations disparates en choix engageant des vies et des budgets. Or, l’Europe dispose aujourd’hui de nombreux instruments de connaissance stratégique — centres d’analyse, agences, dispositifs satellitaires, formats diplomatiques restreints —, mais demeure dépourvue d’un véritable centre politique capable d’arbitrer entre ces informations et de les convertir en décision collective engageant l’ensemble du continent.

L’enjeu n’est donc pas de construire une « OTAN européenne » parallèle, ni même de créer une improbable « CIA européenne », non plus que de multiplier les coalitions de circonstance en lieu et place d’une politique. Il s’agit de comprendre comment une Europe politiquement fragmentée — divisée entre les vingt-sept de l’Union, les trente-deux Alliés de l’OTAN, et une poignée de directoires informels qui se substituent, de fait, aux deux premiers — peut néanmoins devenir un acteur stratégique au sein d’une Alliance dont elle continue de dépendre très largement pour sa protection existentielle.

Depuis 1949, l’Europe est une composante de l’alliance Atlantique sans en être le centre stratégique.

L’originalité de l’OTAN, dès sa fondation le 4 avril 1949, ne tient pas à la seule promesse d’assistance mutuelle, inscrite à l’article 5 du traité de Washington. Elle est un dispositif institutionnel sans précédent dans l’histoire des alliances : un commandement intégré, des procédures communes, des doctrines partagées, une interopérabilité poussée jusque dans le calibre des munitions et la nomenclature des pièces détachées. Aucune coalition antérieure — ni la Triple-Entente, ni même les accords interalliés de la Deuxième Guerre mondiale — n’était parvenue à un tel degré de standardisation des états-majors, des chaînes de commandement et des doctrines militaires en temps de paix.

La puissance américaine, au sein de ce dispositif, ne repose donc pas seulement sur les forces déployées sur le sol européen, sur les divisions blindées ou sur le parapluie nucléaire. Elle repose, plus fondamentalement, sur la capacité à organiser la connaissance militaire et stratégique commune : Washington fixe les standards, forme les officiers, alimente les systèmes de commandement, et, ce faisant, façonne la manière même dont les états-majors alliés perçoivent la menace. L’Alliance fabrique ainsi une communauté de perception autant qu’une communauté militaire — un point que confirme, en creux, l’inquiétude suscitée par l’annonce, en juin 2026, d’un réexamen à six mois de la présence des forces américaines en Europe par le secrétaire américain à la Défense : ce n’est pas seulement un dispositif de forces qui serait ainsi remis en cause, mais l’architecture même de la perception commune du danger.

Cette standardisation ne s’est pas imposée d’un coup : elle s’est construite pièce par pièce, des accords de normalisation des munitions des années 1950 jusqu’aux réseaux numériques de commandement les plus récents, si bien que chaque génération d’officiers européens a été formée, sans toujours en avoir clairement conscience, à une doctrine dont les catégories fondamentales — la notion même de « menace », la hiérarchie des priorités entre théâtres, le vocabulaire de l’évaluation du risque — restent d’inspiration largement américaine. Ainsi l’OTAN normalise les moyens, mais aussi les façons de voir le monde. C’est cette seconde standardisation, moins visible que la première, qui rend si difficile toute tentative d’européanisation véritable : on peut redistribuer des budgets et des états-majors, on ne redistribue pas aussi aisément une grammaire de perception façonnée depuis près de huit décennies par une seule puissance tutélaire.

Pourtant, le concept d’alliance a toujours été européen. Il se manifeste par le traité de Dunkerque d’assistance mutuelle entre la France et le Royaume-Uni, deux alliés traditionnels depuis le 8 avril 1904, est signé le 4 mars 1947. Le traité de Bruxelles, signé le 17 mars 1948, l’élargit aux trois petits pays du Benelux. Ce besoin d’européaniser les questions de défense, sur un mode certes traditionnel, précède de plus de deux ans la création de l’OTAN et porte en germe l’idée d’une défense proprement européenne. Cet héritage franco-britannique, refondé le 23 octobre 1954 sous la forme de l’Union de l’Europe occidentale (UEO), après l’échec de la Communauté européenne de défense, aurait pu constituer le socle d’une autonomie continentale.

Il n’en fut rien. Dès l’origine, l’Europe cherche une place dans l’Alliance plus qu’une alternative à celle-ci. L’UEO n’a jamais été un contre-modèle à l’OTAN ; elle en a été, au mieux, la chambre d’écho européenne, au pire, l’alibi commode d’une souveraineté que nul ne songeait sérieusement à exercer dans un contexte de guerre froide. Conçue pour maintenir une dimension européenne de sécurité en attendant que se stabilisent les rapports de force, l’UEO fut donc rapidement marginalisée par l’OTAN, qui absorba l’essentiel de ses fonctions opérationnelles dès la fin des années 1950. Elle survécut quatre décennies durant comme une coquille institutionnelle, dépourvue de véritable capacité autonome, réactivée épisodiquement — lors de la crise des euromissiles, puis à l’occasion de la guerre du Golfe — sans jamais retrouver de substance propre, avant d’être formellement dissoute en juin 2011, ses dernières compétences, notamment satellitaires (1ᵉʳ janvier 1992), ayant été transférées à l’Union européenne dès le 20 juillet 2001. Cette dissolution tardive, presque passée inaperçue, mérite d’être soulignée : une organisation censée incarner l’autonomie européenne aura vécu, pour l’essentiel de son existence, dans un état de sommeil institutionnel dont elle ne s’est jamais véritablement réveillée.

L’échec de la Communauté européenne de défense, rejetée par l’Assemblée nationale française en août 1954 au terme d’un débat qui vit se coaliser gaullistes et communistes contre ce projet français, demeure le révélateur le plus net de cette contradiction. Le projet prévoyait une armée européenne intégrée, placée sous une autorité politique supranationale ; il supposait donc, en creux, la création d’un embryon d’État fédéral européen, doté d’un pouvoir de décision sur l’engagement des forces. Aucune chancellerie européenne, pas même celles qui portaient le projet, n’était prête à un tel abandon de souveraineté.

La France gaullienne choisit une autre voie : l’autonomie nationale — retrait du commandement intégré, le 21 février 1966, force de frappe indépendante — tout en demeurant fermement arrimée à la communauté atlantique. Cette solution, cohérente à l’échelle d’un État doté de l’arme nucléaire et d’un siège permanent au Conseil de sécurité, ne pouvait se transposer à l’échelle continentale : elle supposait précisément ce qui manquait à l’Europe, un État capable de porter seul la décision stratégique ultime, celle de l’emploi de l’arme nucléaire.

C’est là que se loge le problème permanent : comment exercer une puissance stratégique sans État responsable ? La dissuasion nucléaire, en effet, n’est pas un attribut militaire parmi d’autres ; elle est l’expression la plus achevée de la souveraineté, celle qui engage l’existence même de la nation qui la détient. Or, après le retrait britannique de l’Union européenne, l’Europe ne compte plus qu’un seul État nucléaire en son sein. Les propositions françaises d’élargissement de la garantie de dissuasion à ses partenaires européens, relancées depuis 2020 et prolongées récemment par des arrangements de coopération opérationnelle en matière de frappe en profondeur dans l’Arctique, restent toutefois embryonnaires : elles supposent un degré de confiance politique mutuelle — la certitude qu’un chef d’État engagerait l’arme ultime pour la défense d’un territoire qui n’est pas le sien — que l’histoire européenne n’a jamais réussi à produire. L’autonomie stratégique européenne bute ainsi, en dernière instance, sur son incapacité à se doter d’un décideur souverain unique, faute d’avoir jamais voulu construire l’État qui l’aurait portée. Que la dissuasion demeure, plus que tout autre attribut de puissance, prisonnière du cadre national, voilà qui devrait suffire à dissiper l’illusion d’une autonomie stratégique européenne qui s’affranchirait un jour entièrement de la garantie américaine : on ne mutualise pas aisément ce qui, par construction, ne se partage pas. Ce qui n’empêche pas, après la fin de la guerre froide, les Européens de tenter de résoudre cette contradiction, non plus par la fusion des souverainetés, mais par l’empilement des institutions.

De l’Identité européenne de défense à la PSDC : l’Europe construit des instruments sans créer un décideur

Le débat sur une identité européenne de sécurité et de défense s’ouvre véritablement à la charnière des années 1980 et 1990. Il est porté par la réactivation de l’UEO et par les incertitudes nées de la fin de la bipolarité. Les sommets de Rome (1991), de Bruxelles (1994) puis de Berlin (1996) posent les jalons d’une doctrine où l’Europe cherche une responsabilité militaire accrue, mais strictement circonscrite au cadre otanien.

La formule qui domine alors la diplomatie américaine — les « trois D » (pas de découplage d’avec l’Alliance, pas de duplication des structures existantes, pas de discrimination à l’encontre des Alliés non membres de l’Union européenne) — fixe les limites exactes de cette autonomie consentie. Il ne s’agit pas de remplacer l’OTAN, mais de devenir un partenaire plus crédible en son sein. L’Europe est autorisée à agir seule, mais seulement dans les interstices que Washington veut bien lui laisser, et à condition de ne rien construire qui puisse, un jour, s’y substituer. La diplomatie américaine de la décennie 1990, portée notamment par la secrétaire d’État Madeleine Albright, ne dément jamais cette ligne. Elle encourage l’effort européen, tout en veillant scrupuleusement à ce qu’il demeure subordonné, dans son architecture de commandement comme dans sa doctrine, au cadre atlantique.

Les arrangements dits de « Berlin Plus », conclus le 13 décembre 2002, permettent à l’Union européenne d’emprunter les moyens de planification et les capacités de l’OTAN pour conduire ses propres opérations — un compromis typique de cette période, qui organise la coopération sans jamais trancher la question de l’autorité politique ultime. Les accords d’état-major qui suivent, ainsi que la création du Corps européen, état-major multinational projetable hérité de la brigade franco-allemande des années 1980, confirment cette logique : l’Europe sait organiser l’interopérabilité militaire, un état-major commun capable d’être employé sous mandat de l’OTAN, de l’Union européenne ou des Nations unies selon les circonstances. En revanche, elle peine à organiser l’autorité politique correspondante, celle qui déciderait, en amont, sous quel mandat et pour quelle finalité engager cette force.

La décennie qui suit la crise financière de 2008, puis plus nettement celle qui s’ouvre après l’annexion de la Crimée en 2014, voit se multiplier les instruments financiers et industriels destinés à combler ce déficit d’autonomie sans jamais s’attaquer à sa racine politique. La coopération structurée permanente, activée le 11 décembre 2017 par le traité de Lisbonne, réunit vingt-cinq États membres autour de projets capacitaires communs ; le Fonds européen de défense, doté de plusieurs milliards d’euros, cofinance recherche et développement industriel ; le plan « Readiness 2030 », présenté par la Commission européenne en mars 2025 dans le sillage du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, ambitionne de mobiliser plusieurs centaines de milliards d’euros d’investissements de défense à l’échelle continentale. Chacun de ces dispositifs représente, à sa manière, un approfondissement réel de la coopération européenne ; aucun ne règle la question posée depuis 1954 : qui, en dernier ressort, décide de l’emploi de la force ? On objectera que l’accumulation quantitative finit par produire un changement qualitatif : à force de financer ensemble, de produire ensemble, de planifier ensemble, les Européens ne fabriqueraient-ils pas, par capillarité, l’embryon d’une autorité commune ? L’hypothèse est séduisante, mais l’histoire de l’UEO invite pourtant à s’en méfier. L’accumulation d’instruments techniques n’a, par le passé, jamais suffi à produire la volonté politique qui aurait dû, logiquement, la couronner.

C’est précisément parce que les institutions bruxelloises ne peuvent trancher cette question que se sont multipliés, depuis deux ans, des formats diplomatiques restreints qui en tiennent lieu. Le format dit « E3 », réunissant Paris, Berlin et Londres autour du dossier iranien, puis ukrainien, s’est élargi le 24 juin 2026 à l’Italie et à la Pologne, pour former le groupe « E5 ». Ses ministres de la Défense ont signé, le 11 février 2026, une déclaration de coopération sur les drones, le soutien à l’Ukraine et la lutte contre les menaces hybrides. Ses chefs d’État et de gouvernement ont, quelques jours avant le sommet d’Ankara, réaffirmé leur détermination à bâtir une Europe plus forte dans une OTAN plus forte, s’accordant sur cinq priorités allant du leadership européen et du partage du fardeau jusqu’au soutien renforcé à l’Ukraine. Ce format informel, qui ne doit son existence à aucun traité, en dit plus long sur la réalité du pouvoir stratégique européen que l’ensemble de l’architecture institutionnelle bruxelloise. C’est là, dans les chancelleries de cinq capitales, et non au Berlaymont, que se prennent aujourd’hui les décisions qui comptent. En refusant de chercher un décideur unique dans ses institutions, l’Union européenne l’improvise, au coup par coup, dans des directoires informels (« E3 », « E5 »…), dont la légitimité démocratique et la stabilité restent, l’une comme l’autre, entièrement à construire.

La politique étrangère et de sécurité commune demeure, dans les traités européens, l’un des rares domaines où subsiste la règle de l’unanimité — verrou constitutionnel que nulle réforme n’est venue lever, tant les États membres continuent d’y voir la dernière préservation de leur souveraineté nationale. Les divergences stratégiques qui traversent le continent — entre un flanc oriental obsédé par la menace russe et un flanc méridional davantage préoccupé par l’instabilité sahélienne ou méditerranéenne, entre une France attachée à l’autonomie et une Allemagne longtemps réticente à toute projection de puissance, entre Alliés viscéralement atlantistes et partisans plus résolus d’une autonomie continentale — rendent cette unanimité, sur les sujets qui comptent vraiment, très difficile à réunir. Ces lignes de fracture ne sont d’ailleurs pas figées : elles se recomposent au gré des crises, la Pologne et les États baltes pesant aujourd’hui d’un poids diplomatique sans commune mesure avec leur poids démographique, tant leur lecture de la menace russe s’est trouvée, depuis le 24 février 2022, validée par les faits aux yeux des opinions publiques d’Europe occidentale.

Le cas britannique illustre la complexité de ces lignes de fracture, avant comme après le Brexit. Londres, qui freinait traditionnellement toute autonomie européenne perçue comme concurrente de l’OTAN tout en demeurant l’un des piliers militaires les plus solides de l’Alliance, n’a nullement disparu du paysage stratégique européen depuis sa sortie de l’Union en 2020. Elle a rejoint le format « E5 », elle codirige avec la France la force expéditionnaire interarmées née des accords de Lancaster House, elle occupe, aux côtés de l’Italie, la direction du commandement allié de forces interarmées de Naples. Le Brexit a ainsi paradoxalement démontré que l’appartenance à l’Union européenne n’est ni une condition nécessaire, ni une condition suffisante, du poids stratégique d’un État européen — ce qui devrait inviter à ne jamais confondre, comme le fait trop souvent le débat public, l’Europe politique de l’Union et l’Europe stratégique de l’Alliance.

La position turque achève de brouiller cette cartographie. Membre de l’OTAN depuis 1952, deuxième armée de l’Alliance, hôte du sommet d’Ankara en juillet 2026, la Turquie n’appartient pas à l’Union européenne et poursuit, au sein même de l’Alliance, un agenda largement autonome : négociation d’une réintégration au programme d’avions de chasse F-35, dont elle avait été exclue après l’acquisition du système russe S-400, promotion d’une industrie de défense nationale devenue l’une des plus dynamiques du continent, position d’intermédiaire assumée entre Alliance atlantique et Russie. La Turquie n’est donc, à aucun titre, une composante de « l’Europe » que l’on prétend vouloir renforcer au sein de l’OTAN — et sa présence à la table des décisions rappelle utilement que le pilier européen, dont on discute à Bruxelles, et le flanc oriental de l’Alliance, dont Ankara est un acteur central, ne se superposent qu’imparfaitement. Si l’Europe ne peut créer une puissance stratégique par ses institutions, ni même par ses coalitions informelles, faute d’autorité politique unifiée, peut-elle au moins produire, en amont de la décision, une connaissance stratégique commune qui la rapprocherait de ce statut ?

L’enjeu véritable : européaniser la connaissance stratégique avant d’européaniser la décision.

Contrairement à une idée reçue, largement entretenue par le débat médiatique, l’Europe n’est pas dépourvue d’outils d’appréciation stratégique commune. Le Centre satellitaire de l’Union européenne, installé à Torrejón de Ardoz depuis le 1ᵉʳ janvier 1992 et héritant des actifs de l’ancienne UEO, produit une imagerie satellitaire mutualisée au profit des États membres et des missions de la politique de sécurité et de défense commune. Le Centre de renseignement et de situation de l’Union européenne (INTCEN) agrège depuis Bruxelles les contributions volontaires des services nationaux pour produire des évaluations communes de la menace. La direction du renseignement de l’état-major de l’Union européenne complète ce dispositif d’un volet plus proprement militaire, tandis que la cellule dite SIAC organise, sur un mode plus informel encore, la coordination entre ces différentes fonctions.

Ces dispositifs, souvent nés dans l’ombre des grandes crises — le Centre satellitaire à la suite de la guerre du Golfe, l’INTCEN dans le sillage des attentats de 2004 et 2005 —, ont en commun de reposer sur la contribution volontaire des services de renseignement nationaux, qui demeurent seuls maîtres de ce qu’ils choisissent de partager : c’est un renseignement de coopération, non un renseignement d’autorité.

La préparation de la « Boussole stratégique », adoptée le 25 mars 2022, dans la foulée immédiate de l’invasion russe de l’Ukraine, a constitué l’exercice le plus abouti de cette appréciation collective des menaces. Pour la première fois, l’ensemble des services de renseignement des Vingt-Sept ont contribué à une évaluation partagée, destinée à fonder une doctrine commune. L’idée était de (se) démontrer que l’Europe n’est pas aveugle. Au contraire, elle organise, patiemment et sans grand retentissement médiatique, une capacité d’appréciation commune dont la modestie institutionnelle ne doit pas masquer la réalité opérationnelle.

Pour autant, il n’y aura pas de CIA ou de FBI européens sans une souveraineté politique correspondante, capable d’assumer les conséquences opérationnelles — parfois y compris létales — de l’action clandestine. Le renseignement, en effet, n’est pas une fonction technique neutre : il est un attribut de l’autorité politique, indissociable du pouvoir de décider qui il sert et contre qui il agit. Les États accepteront de partager des analyses, comme le montre le fonctionnement quotidien de l’INTCEN, bien avant d’accepter de déléguer à un échelon supranational une capacité de décision engageant leur sécurité nationale.

L’exclusion persistante de l’Ukraine du statut de membre de l’Alliance, en dépit de capacités défensives que le président ukrainien lui-même rappelait à son arrivée à Ankara comme désormais comparables à celles de plusieurs Alliés historiques, illustre exactement cette hiérarchie. L’appartenance au club stratégique occidental ne se décide pas en fonction du renseignement disponible sur les capacités d’un pays, ni même en fonction de sa contribution effective à la sécurité collective, mais en fonction d’un arbitrage politique qui échappe entièrement à la logique de l’analyse. La multiplication récente des formats minilatéraux — « E3 », « E5 », coalitions de circonstance formées autour du soutien à Kiev — ne dément pas cette lecture. Mieux, elle la confirme, en démontrant que l’Europe, faute de pouvoir déléguer une autorité de décision à une institution commune, préfère la reconstituer de façon informelle entre quelques chancelleries, plutôt que de la déléguer véritablement. La question n’est donc plus de savoir si l’Europe peut créer un service de renseignement intégré — elle en a d’ailleurs, on l’a vu, les linéaments —, mais de savoir pour qui ce service travaillerait, et selon quelle autorité il déciderait d’agir. Or, c’est précisément cette autorité qui, encore et toujours, fait défaut.

Dans sa fonction la plus fondamentale, le renseignement ne supprime jamais l’incertitude. Il la réduit, sans jamais l’annuler. Théorisée dès les années 1940 par Herbert Simon sous le nom de rationalité limitée, cette limite s’est trouvée illustrée avec une netteté presque pédagogique lors du sommet d’Ankara lui-même : interrogé sur la fourniture de systèmes antimissiles à l’Ukraine, le secrétaire général de l’OTAN a pu confirmer la poursuite du programme de financement multilatéral destiné à l’achat d’armements américains, tout en admettant que les stocks disponibles sur le territoire de l’Alliance n’étaient pas infinis. L’analyse la plus fine ne fabrique pas les intercepteurs qui manquent ; elle ne fait qu’éclairer, avec plus ou moins de précision, l’ampleur du manque et les choix qu’il impose.

La décision reste humaine, disions-nous : l’analyse éclaire, elle ne décide pas. C’est là que se noue, en définitive, le paradoxe qui veut que l’Europe devienne coproductrice de l’appréciation stratégique occidentale — non pour se substituer à une autorité de décision américaine qu’elle ne peut de toute façon remplacer à brève échéance, mais pour peser, avec des informations de meilleure qualité et une doctrine plus assurée, sur des choix qui continueront, pour l’essentiel, d’être arbitrés par d’autres. L’autonomie stratégique commence moins par la possession d’armes — dont le sommet d’Ankara a montré, avec l’annonce de nouveaux contrats d’acquisition représentant plusieurs dizaines de milliards de dollars, qu’elle progresse déjà substantiellement — que par la capacité à construire une représentation commune du réel, seule susceptible de fonder, à terme, une autorité politique digne de ce nom.

L’histoire de la défense européenne depuis 1948 est celle d’une tension jamais résolue : les Européens veulent être davantage responsables de leur sécurité sans savoir créer une autorité politique capable d’assumer pleinement cette responsabilité, ni surtout d’en endosser le risque ultime, celui que seule porte, aujourd’hui encore, la puissance nucléaire d’un État souverain. Le sommet d’Ankara n’a rien changé à cette équation. Il l’a seulement rendue plus visible, en juxtaposant, dans le même moment et dans le même lieu, la déclaration la plus « européenne » jamais adoptée par l’Alliance et la démonstration la plus crue de la persistance d’une décision unipersonnelle américaine. Les 70 milliards d’euros que les Européens et le Canada s’engagent désormais à financer chaque année pour l’Ukraine, les dizaines de milliards de contrats d’armement annoncés à Ankara, les cinq priorités du format « E5 », la Boussole stratégique, l’INTCEN : chacun de ces éléments démontre une capacité européenne réelle, cumulative, indéniable. Aucun ne constitue, à lui seul ni tous ensemble, l’équivalent d’un État stratégique.

L’européanisation de l’OTAN ne doit donc pas être comprise comme une réduction mécanique de la présence américaine, dont le rythme et l’ampleur demeurent d’ailleurs entièrement suspendus aux humeurs d’une administration imprévisible. Elle doit être comprise comme une transformation lente et incomplète de la place européenne au sein de l’Alliance — transformation qui progresse par le bas depuis la présidence de Kennedy, par l’accumulation d’instruments financiers, industriels et analytiques au titre du marché commun, et non par le haut, faute d’un approfondissement politique que nul, à Bruxelles pas plus qu’à Paris ou Berlin, n’a sérieusement les moyens ni assurément la volonté d’entreprendre. Peut-être faut-il d’ailleurs se demander si cette absence de volonté n’est pas, en réalité, un choix rationnel : bâtir un État stratégique européen supposerait de trancher, une fois pour toutes, entre des conceptions de la souveraineté et de la puissance que soixante-dix ans de construction communautaire n’ont fait que juxtaposer sans jamais les fondre.

L’enjeu décisif n’est donc plus seulement de savoir si les Européens peuvent combattre ensemble : les contrats industriels croisés — frégates françaises pour la Suède, Rafale pour la Grèce et la Croatie — et les budgets engagés à Ankara le montrent, ils le savent déjà, et de mieux en mieux. Il est de savoir s’ils peuvent penser ensemble avant d’agir ensemble, c’est-à-dire s’ils sauront un jour transformer leurs capacités d’appréciation partagée en une autorité de décision qui leur soit propre.

Car une puissance n’est pas seulement celle qui dispose de forces ; c’est celle qui produit la connaissance nécessaire pour décider de leur emploi — et qui, surtout, dispose d’un État assez souverain pour assumer, seul s’il le faut, les conséquences de cette décision. De ce point de vue, la déclaration d’Ankara, pour ambitieuse qu’elle soit dans ses annonces chiffrées, n’aura fait que reconduire, avec une intensité renouvelée, la question que l’Europe se pose depuis 1948 sans jamais oser y répondre pleinement.

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