Ils avaient conclu un pacte il y a un an. Sur le papier, peu de chose en commun entre les indépendantistes Touaregs du Front Pour la Libération de l’Azawad et les djihadistes du JNIM. Dans les faits, une alliance au service d’un objectif commun : chasser du pouvoir la junte militaire au pouvoir depuis 6 ans. Le pari est en passe d’être gagné.

L’image est saisissante et le symbole lourd de sens ! Ce dimanche 26 avril, les colonnes de mercenaires d’Africa Corps quittent le camp militaire de Kidal, abandonnant sur place les hommes des Famas -Forces Armées Maliennes- et tout leur matériel. Ce départ négocié acte un nouveau rapport de forces sur le terrain et un tournant majeur sur le plan géopolitique. En apparence une sorte de retour à la case 2013, avant l’opération Serval, avant le basculement aussi des trois pays du Sahel central dans des régimes militaires qui se rêvaient à durée indéterminée, avant leur retournement d’alliance au profit de Moscou. En apparence seulement car les six années de junte malienne ont profondément rebrassé les cartes.

L’histoire s’écrit en ce moment et l’épilogue de la séquence en cours n’est pas encore connu. Quel qu’il soit, la progression spectaculaire des alliés du Front de Libération de d’Azawad et du JNIM – filiale sahélienne d’Al Qaïda-, marque un point de rupture. A l’issue d’une opération conjointe manifestement très huilée, Kidal est à nouveau aux mains du FLA. La mise en scène grandiloquente de la reconquête de la ville par les FAMAS en 2023 n’a pas résisté à l’incurie de choix politiques et stratégiques désastreux qui ont conduit le Mali au bord du précipice. Les grandes villes du centre, Gao, Mopti, Sévaré sont aux mains des groupes armés ou sur le point de l’être. Kati, ville garnison aux portes de Bamako et siège des autorités de transition, est assiégée. La frappe simultanée de ces différentes localités suppose une étroite imbrication entre les deux organisations et une infiltration en profondeur des services de renseignement du pays. Pas de place à l’improvisation. FLA et JNIM iront jusqu’au bout.

La disparition du ministre de la Défense, victime d’une attaque suicide à son domicile, a porté un coup dur à la chaîne de commandement militaire. Sadio Camara était une pièce maitresse du dispositif, l’intermédiaire privilégié aussi dans les relations avec Moscou. Assimi Goïta est pour sa part aux abonnés absents. Pas un mot, pas un signe, des soupçons de repli dans l’ambassade d’un pays ami, des rumeurs d’exfiltration vers une garnison à la frontière guinéenne. Une aphasie de la parole publique qui tranche avec six années de rodomontades et de grandiloquence. Un mutisme en rupture aussi avec la stratégie de propagande sécuritaire et de désinformation massive sur les réseaux sociaux, qui s’était imposée comme l’une des marques de fabrique du régime.

Quel que soit son épilogue, cette séquence résulte de choix qui s’avèrent politiquement et diplomatiquement catastrophiques.

Lorsqu’un silence de plomb remplace un narratif à l’accent martial, la chute n’est pas loin. Elle est en réalité le fruit de décisions successives assumées et revendiquées au nom d’un souverainisme qui dissimulait chaque jour un peu plus mal la stricte logique de confiscation du pouvoir. Assimi Goïta, et plus largement le groupe des cinq colonels qui ont pris la République en otage, ont fait le choix d’un populisme radical, d’un pouvoir sans partage, d’une répression brutale de toute voix discordante, d’un enfermement systématique des opposants, d’une stigmatisation de certaines communautés, de pogroms ciblés sur une base ethnique sur fond de paranoïa croissante, d’un isolement diplomatique absolu, et enfin sur le plan sécuritaire d’une rupture avec les alliés militaires traditionnels du Mali, au profit d’une alliance exclusive avec Moscou.

A cet égard, le message envoyé au reste du monde est dévastateur pour l’image de la puissance russe. Vladimir Poutine a vendu aux juntes du Sahel le mythe de l’efficacité sur un double plan : la lutte antiterroriste et la protection des régimes putschistes ; le tout sans leçon de morale sur les droits de l’homme. Avec, cerise sur le gâteau, le mythe d’une souveraineté retrouvée.
La séquence en cours prouve que les instructeurs paramilitaires russes sont incapables de gérer une insurrection de haute intensité. Moscou a déjà perdu son argument de vente principal : se poser en alternative efficace à l’Occident. La négociation des mercenaires de Wagner d’un corridor d’évacuation montre enfin la réalité du mercenariat, prompt à dégager lorsque ses commanditaires se retrouvent en mauvaise posture. Une chute de Bamako sonnerait comme une sorte de Vietnam sahélien pour le Kremlin.
Dans son premier communiqué, le JNIM a d’ailleurs très clairement mis en garde les autorités russes de ne pas intervenir dans ce qui se joue actuellement au Mali. Le JNIM incite Moscou à une forme de neutralité pour préserver l’avenir, s’inscrivant clairement dans une forme de scenario à la syrienne.

Au-delà du Mali c’est enfin toute la structure de l’Alliance des États du Sahel qui pourrait être mis en cause. Le Mali est la vitrine de la stratégie russe en Afrique. Le nombre de mercenaires présents sur le terrain y est généralement évalué entre 2000 et 2500, contre quelques centaines à Ouagadougou et Niamey. La chute de la junte malienne pourrait entraîner la dislocation de l’ensemble de la Confédération et avoir un effet de contagion institutionnelle. Le fameux effet domino mais cette fois à contresens ! Depuis 48 heures, les juntes du Burkina Faso et du Niger font également preuve d’un étonnant silence. Mutiques, comme tétanisées, elles ne fournissent pas davantage d’appui en drones à leur allié malien, alors qu’une solidarité militaire est supposée unir les trois États de l’AES.

Ce qui se joue au Mali constitue ainsi un tournant majeur sur le plan géopolitique pour toute l’Afrique de l’Ouest. La chute de la junte malienne ne serait pas seulement un changement de régime mais une rupture institutionnelle totale, avec plusieurs questions en suspens : quel pouvoir pour succéder à la transition actuelle : nouveau coup d’état et nouvelle transition avec restauration d’un ordre institutionnel dans un délai raisonnable ? Ou bien administration sous tutelle djihadiste, partition du pays entre un Nord sous contrôle Touareg et un Sud dans lequel se verrait appliquée une charia rigoriste ? Cette dernière hypothèse comporterait naturellement des conséquences lourdes en termes de déplacements de population vers le sud et les pays côtiers, Côte d’Ivoire, Guinée, Sénégal.

De premiers indices pourraient indiquer une forme de parallélisme avec le scenario syrien, décliné sous la tutelle d’Alger …

Le risque existe bien sûr de dislocation du pays, de sanctuarisation par Al Qaïda d’une base territoriale au cœur du Sahel. Le premier communiqué du JNIM, très politique, semble toutefois montrer une forme de pragmatisme, notamment dans la partie rédigée à destination de Moscou. Les leçons tirées de l’expérience de Hayat Tahrir al-Sham sont peut-être là. Le dialogue récent entre le groupe terroriste et le leader Oumar Mariko marque aussi une inflexion politique du mouvement intégriste. Le scenario du pire se heurte enfin à l’influence d’Alger dans cette région. Alger abrite sur son sol l’imam Dicko, probable acteur pivot d’une sortie de crise.

L’Algérie, dont la junte malienne a très maladroitement fait une ennemie mortelle, considère le Nord Mali comme partie intégrante de sa propre stabilité. Parrain de l’accord d’Alger, l’Algérie serait de fait la seule puissance en capacité de faire asseoir les indépendantistes à la table des négociations. Elle dispose également de relais de renseignements profonds et de canaux de communication avec le JNIM. L’Algérie semble en mesure de passer de force de médiation à gestionnaire de crise.

Dans ce schéma, l’imam Dicko, en exil en Algérie, pourrait jouer un rôle de transition dans le but de stabiliser le pays, le temps de redéfinir un nouveau contrat social, sur fond de large autonomie du Nord, Touarègue, d’une décentralisation facteur d’unification, le temps aussi d’organiser, enfin, un retour à l’ordre constitutionnel. L’imam Dicko est le pari d’Alger. Son profil de leader religieux et de chef politique chevronné en fait un interlocuteur possible sinon naturel, en mesure de négocier avec toutes les forces politiques, sociales et religieuses, un compromis à la malienne. Si ce scenario se confirmait, il appartiendrait au septuagénaire de redessiner de manière consensuelle les contours du retour à la démocratie.


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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