Lorsque les tensions israélo-iraniennes se sont intensifiées en 2025, les médias d’État de la République islamique ont rejoué une séquence familière : la diffusion de déclarations de représentants de la communauté juive iranienne condamnant les « agressions sionistes ». Relayées par des médias officiels ou paraétatiques, dont certains sont proches des Gardiens de la Révolution, ces prises de position ne visaient pas seulement le public iranien. Elles s’adressaient à la diaspora juive mondiale, et plus particulièrement aux Juifs d’origine iranienne dispersés entre Los Angeles, Tel-Aviv et Paris.

Cette mécanique révèle l’une des contradictions les plus productives du régime iranien. D’un côté, une théocratie révolutionnaire qui a inscrit l’anéantissement d’Israël au cœur de sa doctrine. De l’autre, un État qui maintient sur son territoire une communauté juive légalement reconnue, dotée d’un siège parlementaire constitutionnellement garanti, de synagogues actives dans les quartiers historiques de Téhéran et d’Ispahan, et d’institutions communautaires. Cette contradiction n’est ni une incohérence ni un accident historique : elle constitue un dispositif politique. La présence des Juifs d’Iran fonctionne comme ressource symbolique, instrument de propagande et levier diasporique.

Cette permissivité contrôlée remplit plusieurs fonctions. Elle permet d’abord au régime de dissocier, en apparence, judaïsme et sionisme : nous respectons les Juifs, nous combattons les sionistes. La formule est d’autant plus efficace qu’elle s’incarne dans des réalités visibles : synagogues ouvertes, siège parlementaire, écoles communautaires. Elle ne produit pas une cohérence, mais une plausibilité. Elle sert ensuite d’arme diasporique. En contraignant les représentants juifs d’Iran à condamner publiquement Israël, le régime fabrique des déclarations exploitables contre la cohésion juive mondiale, en particulier auprès de ceux qui conservent de la famille en Iran. Enfin, cette présence juive offre à Téhéran une vitrine diplomatique : elle permet au régime de se présenter comme un pouvoir islamique ordonné, distinct des formes les plus brutales du djihadisme sunnite, tout en revendiquant l’héritage d’une civilisation persane supposément tolérante.

L’intérêt analytique du cas iranien tient donc moins à l’existence d’une minorité juive protégée qu’à l’usage politique de cette protection. La tolérance accordée aux Juifs d’Iran n’est pas seulement un résidu constitutionnel ou une survivance historique. Elle devient un outil d’ingénierie identitaire : un moyen de séparer symboliquement les Juifs de l’État d’Israël, puis d’exploiter cette séparation contre la diaspora elle-même.

Pour comprendre la vulnérabilité spécifique de cette communauté à une telle instrumentalisation, il faut rappeler sa profondeur historique. Les Juifs d’Iran forment l’une des plus anciennes diasporas juives du monde, leur présence remontant à l’exil babylonien et à l’édit de Cyrus en 538 avant notre ère. Cette ancienneté fonde une psychologie collective singulière : celle d’une communauté qui se pense non comme étrangère, mais comme autochtone, enracinée dans la terre persane bien avant l’islamisation du pays. Avant 1979, les Juifs d’Iran étaient environ 80 000 à 100 000, intégrés à tous les niveaux de la société iranienne – professions libérales, commerce, enseignement, médecine, et certaines activités bancaires. Le cas de Habib Levy — dentiste personnel de Reza Shah, officier militaire, historien des Juifs d’Iran et figure du sionisme iranien — illustre la complexité de cette période. Il ne signifie pas que le pouvoir pahlavi ait soutenu le sionisme organisé ; Reza Shah se méfiait des organisations politiques liées à l’étranger. Mais il montre qu’une judéité iranienne intégrée, parfois traversée par des sympathies sionistes, pouvait encore occuper une place reconnue dans l’État. La révolution islamique brise cette intégration. En quelques mois, des dizaines de milliers de Juifs quittent le pays. D’autres partent progressivement dans les années 1980, fuyant la guerre Iran-Irak, les confiscations de biens, et l’atmosphère d’hostilité idéologique. Aujourd’hui, il ne reste qu’une communauté réduite, vieillissante, contrainte à une loyauté publique permanente pour préserver sa survie collective.

Le calcul de la République islamique ne relève donc pas d’une absence de répression, mais d’une répression sélective. La Constitution de 1979 reconnaît les Juifs comme minorité religieuse protégée, au même titre que les chrétiens et les zoroastriens. Mais cette protection demeure conditionnelle. Tout Juif iranien soupçonné d’une proximité avec Israël — financière, familiale ou symbolique — peut basculer dans la catégorie d’ennemi de l’État. L’exécution d’Habib Elghanian en 1979, le procès des treize Juifs accusés d’espionnage en 2000, puis les interrogatoires de membres de la communauté lors des tensions de 2025, illustrent cette logique. Le régime ne cherche pas nécessairement la persécution de masse ; il privilégie la terreur exemplaire. Enfin, le coût diplomatique empêche une persécution officiellement proclamée car elle couperait l’Iran de partenaires diplomatiques où les communautés juives exercent une influence non négligeable. Le rapport coût-bénéfice plaide clairement pour le maintien de la vitrine de tolérance.

La manœuvre se lit en trois temps.

Premier temps : la mise en scène de la tolérance. En exhibant une communauté juive visible — lieux de culte, siège parlementaire, écoles communautaires — le régime oppose aux accusations d’antisémitisme une preuve matérielle : regardez, les Juifs vivent ici. L’argument est redoutable parce qu’il est partiellement vrai. Il oblige l’adversaire à nuancer là où il voudrait trancher.

Deuxième temps : la contrainte déclaratoire. Les responsables communautaires sont régulièrement amenés à condamner Israël ou à soutenir les positions géopolitiques du régime. La diaspora et les spécialistes du monde iranien comprennent ces déclarations comme des gestes de survie. Mais leur fonction propagandiste demeure intacte : produire l’image d’une communauté juive iranienne séparée d’Israël, voire opposée à lui.

Troisième temps : l’exploitation de la fracture diasporique. La diaspora juive iranienne n’est pas un bloc homogène. Les générations nées à Los Angeles, Paris ou Tel-Aviv se sont souvent construites en rupture avec la République islamique. Les générations plus âgées conservent parfois une nostalgie de l’Iran préislamique, un attachement à la langue persane, à la mémoire de Cyrus et à une idée de l’Iran distincte du régime. Certaines peuvent aussi nourrir une méfiance instinctive à l’égard du gouvernement israélien, héritée d’une culture politique iranienne valorisant l’autonomie vis-à-vis des puissances étrangères. Téhéran exploite précisément cette tension : il cherche à opposer l’iranité juive au sionisme, comme si l’une devait nécessairement exclure l’autre.

C’est ici que la notion d’identité mosaïque devient centrale. Elle désigne la capacité d’un groupe minoritaire à maintenir sa cohésion en assemblant des appartenances parfois contradictoires. Pour les Juifs d’Iran demeurés dans le pays après 1979, cette mosaïque repose sur trois fidélités : fidélité au judaïsme, par la pratique religieuse, les fêtes et la mémoire hébraïque ; fidélité à l’Iran, par l’attachement à la langue persane, à la culture littéraire et à l’histoire nationale ; fidélité enfin à la survie immédiate, qui impose l’obéissance publique aux codes de la République islamique. Cette stratégie a un coût humain considérable. Elle impose une dissociation permanente entre ce qui se dit en public et ce qui se pense en privé. Les Juifs d’Iran ont appris à vivre dans une duplicité protectrice, non par lâcheté morale, mais par nécessité collective. C’est précisément dans cet écart que le régime insère son levier de manipulation : une communauté placée en situation de fragilité existentielle peut être transformée en vecteur de message politique, parce qu’elle ne peut pas toujours se permettre le luxe du refus.

Cette logique rappelle, toutes proportions gardées, le traitement réservé aux Juifs soviétiques dans les années 1940 et 1950 : exhiber quelques figures juives loyales au régime pour démentir l’accusation d’antisémitisme d’État, tout en maintenant une machine de marginalisation et de répression. Dans les deux cas, la minorité n’est pas utile malgré sa vulnérabilité, mais en raison même de cette vulnérabilité.

La distinction opérée par le régime entre judaïsme et sionisme révèle ici toute sa fonction instrumentale. Présentée comme une preuve de nuance et de tolérance religieuse — les Juifs seraient protégés, seuls les sionistes seraient combattus —, elle permet de rendre un antisionisme radical compatible, en apparence, avec le respect des minorités. Cette distinction n’est pas entièrement fictive : elle existe dans certains contextes religieux, politiques ou académiques. Mais la République islamique la transforme en mécanisme de contrainte. Pour bénéficier de la protection constitutionnelle, les Juifs d’Iran doivent publiquement se dissocier du sionisme. L’appartenance religieuse devient alors une monnaie d’échange politique. Cette instrumentalisation contemporaine s’inscrit dans une histoire plus ancienne de manipulations idéologiques autour de l’iranité, du judaïsme et de l’héritage de Cyrus. Même certaines formations iraniennes d’inspiration fasciste, comme le SUMKA, prétendirent distinguer leur nationalisme aryen iranien de l’antisémitisme racial européen. Elles invoquaient l’amitié historique entre Perses et Juifs depuis Cyrus. Cette prétention n’empêcha pas ces mouvements d’être perçus par les Juifs d’Iran comme antisémites et menaçants.

Le régime théocratique n’est pas le seul acteur de cette stratégie. Les Gardiens de la Révolution et leurs réseaux médiatiques ont développé une capacité de guerre informationnelle qui dépasse la propagande religieuse traditionnelle. Lors des crises militaires entre Israël et l’Iran, les déclarations de représentants juifs iraniens sont amplifiées ; les voix diasporiques critiques d’Israël sont mises en avant ; les tensions entre Juifs mizrahi d’origine iranienne et élites ashkénazes en Israël sont exploitées. Une ligne de fracture sociologique réelle devient ainsi un matériau de propagande.

La figure d’Abdol-Hossein Sardari illustre cette bataille mémorielle. Diplomate iranien à Paris pendant la Seconde Guerre mondiale, il contribua à protéger des familles juives menacées par les persécutions nazies. Pour Téhéran, sa mémoire est délicate : elle incarne une tradition judéo-persane humaniste, antérieure à la République islamique, que le régime ne peut ni pleinement revendiquer ni totalement effacer. Sa récupération sélective révèle le détournement mémoriel à l’œuvre. Le pouvoir iranien mobilise les moments d’amitié judéo-persane pour valider sa prétendue tolérance, tout en occultant leur signification profonde : une relation historique fondée non sur la soumission politique des Juifs, mais sur leur appartenance pleine à la civilisation iranienne.

La République islamique appartient ainsi à la famille des régimes autoritaires qui maintiennent certaines minorités dans un état de sujétion symbolique : assez visibles pour servir de preuve de tolérance, trop contrôlées pour parler librement. Son antisémitisme n’est pas d’abord racial au sens nazi du terme ; il est fonctionnel, mobilisé pour la cohésion idéologique interne et la projection géopolitique externe. Les Juifs d’Iran incarnent pourtant ce que le régime ne peut effacer : la mémoire d’un autre Iran. L’Iran de Cyrus, de l’Alliance israélite universelle, de Sardari, des marchands, médecins, enseignants et intellectuels juifs qui participèrent à la vie persane pendant des siècles. Leur existence rappelle que l’Iran et le judaïsme ne sont pas naturellement ennemis, qu’ils ont coexisté dans un rapport de fécondité mutuelle long de près de trois millénaires.

C’est précisément pour cela qu’ils sont précieux, et pour cela qu’ils sont dangereux. En les maintenant dans une loyauté publique contrainte, le régime tente de contrôler le récit d’une mémoire qui le dépasse. Les Juifs d’Iran demeurent ainsi les témoins vivants d’une possibilité que la République islamique redoute : celle d’un Iran différent.

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