René Ecochard, médecin chercheur et épidémiologiste, professeur émérite à l’université Claude-Bernard de Lyon (Laboratoire Biostatistique Santé Université Claude Bernard Lyon I) et Laurent Aventin, spécialiste de santé publique, donneront mardi 12 mai à 19h30 une conférence à l’institut Ethique et Politique (en présentiel et en ligne) sur « Infertilité en France, constats et solutions ?» dans le cadre du cycle « Hiver démographique : pourquoi la France décroche, comment y remédier ?».
Le Pr Ecochard a bien voulu, en avant-première, se confier à la NRP.
NRP à René Ecochard: On entend régulièrement que l’Occident traverse un « hiver démographique » dans ses populations, plus âgées et avec moins d’enfants. C’est le cas pour la France- l’âge moyen des mères se rallonge (31 ans en 2023 contre 28,8 en 1994), le taux de fécondité chute (en 2023 à 1,65 enfant/femme contre 1,81 en 1999).
Une « baisse » de fertilité pourrait-elle, aussi, expliquer selon vous cet hiver démographique que l’on connait ? Pouvez-vous, en premier lieu, faire un état des lieux précis de ce que l’on sait sur cette question, en France, sur un temps crédible et comparativement aux autres pays ?
René Ecochard : Il faut d’abord dissiper une confusion fréquente : la baisse de la fécondité — le fait d’avoir effectivement des enfants — est aujourd’hui un phénomène mondial d’une ampleur inédite. En revanche, la baisse de la fertilité, c’est-à-dire la capacité biologique à concevoir, est moins marquée. Le facteur déterminant ici est avant tout l’âge de plus en plus avancé auquel les couples envisagent leur premier enfant : c’est là le point de bascule majeur.
À cela s’ajoutent d’autres réalités. D’une part, une vie sexuelle multipliant les partenaires expose davantage aux infections sexuellement transmissibles, qui peuvent altérer la fertilité, voire conduire à la stérilité. D’autre part, nous observons une dégradation certaine et inquiétante de la qualité du sperme chez l’homme, même si, à ce jour, rien ne prouve formellement qu’elle soit la cause directe de la baisse de la fertilité globale.
Chaque époque fait face à ses propres défis. Si les générations précédentes ont été hantées par la crainte de la surpopulation, la nôtre est désormais confrontée à celle de l’« hiver démographique ». Aujourd’hui, les deux tiers de la population mondiale vivent dans des pays où le taux de fécondité est passé sous le seuil de renouvellement. Cette situation est le résultat d’une réaction trop vive aux peurs du passé : nous sommes aujourd’hui dépassés par l’efficacité des actions que nous avons entreprises pour limiter les naissances.
La société a en effet mobilisé tous ses leviers — politiques, économiques, éducatifs et médicaux — pour atteindre l’objectif de réduire la natalité, « quoi qu’il en coûte ». Ce fut un succès qui a dépassé toutes les attentes. Le nombre de naissances n’a pas simplement diminué, il s’est effondré. Ce mouvement a entraîné des transformations inattendues et regrettables, en particulier la raréfaction des familles, ce qui, à son tour, entretient l’effondrement de la fécondité. C’est un point crucial sur lequel je reviendrai.
NRP : Ce constat posé, quelles sont les causes admises de cette montée de l’infertilité ?
Le facteur de loin prédominant est le recul de l’âge des parents à leur premier enfant. En cinquante ans, nous sommes passés d’une moyenne de 24 ans en 1974 à 31 ans aujourd’hui. Ce décalage change tout, car la biologie, elle, n’a pas évolué.
Il faut être très clair sur les chiffres : la probabilité de concevoir diminue drastiquement avec les années. Si elle est de 97 % à 20 ans, elle tombe à environ 85 % à 35 ans, pour s’effondrer entre 60 et 70 % à 40 ans. Et si l’impact de l’âge est plus fulgurant chez la femme, l’homme n’est pas épargné : après 35 ans, encore plus après 45 ans, le délai de conception s’allonge de manière significative.
Au-delà de la difficulté à concevoir, l’âge induit aussi une augmentation des risques médicaux. Le taux de fausse couche est deux fois plus élevé chez une femme de 40 ans que chez une jeune femme de 20 ans. Avec l’âge, on observe également davantage de complications comme la prématurité, les petits poids de naissance ou les grossesses gémellaires, qui sont par nature plus fragiles.
Enfin, il y a un enjeu réel de santé pour l’enfant. Le risque de trisomie 21, par exemple, est multiplié par quarante entre 20 ans et 45 ans, passant d’un cas sur 1 400 à un cas sur 25. D’autres pathologies, comme l’autisme, voient aussi leur fréquence augmenter avec l’âge des parents.
Quant aux causes environnementales dont on parle souvent, elles existent, mais leur impact reste secondaire. Focaliser le débat sur la pollution ou l’alimentation est presque une distraction si l’on occulte la réalité première : l’infertilité actuelle est avant tout le fruit du retard dans la construction du foyer.
NRP : Quels « remèdes » principaux préconisez-vous pour augmenter la fertilité des couples ?
Pour répondre à cette question, j’identifie deux leviers que je qualifie de « structurants », car ils ne visent pas seulement à augmenter le nombre de naissances, mais à restaurer un cadre de vie sain pour la famille, cette institution à la fois si précieuse et si vulnérable.
Le premier levier, c’est de remettre la protection du couple et de la famille au cœur de notre modèle, au lieu de tout centrer sur l’individu.
Il faut bien comprendre que la démographie n’est pas qu’une affaire de chiffres ou de statistiques ; c’est avant tout une question de désir. La question est : combien de foyers se sentent aujourd’hui en mesure de prendre soin d’un enfant et de l’accompagner jusqu’à l’âge adulte ? Pour que ces familles soient plus nombreuses, les couples doivent reprendre confiance en leur avenir. Et cette confiance n’est pas seulement financière, elle est surtout affective.
C’est un point crucial : lorsqu’on interroge les femmes sur leurs projets de maternité, la majorité d’entre elles confient que leur hésitation naît de l’incertitude sur la pérennité de leur couple. Pour lever ce frein, un changement de paradigme est nécessaire : nous avons besoin d’une promotion active de ce que j’appellerais « l’amitié conjugale » et de la fidélité à l’échelle de toute la société. Sans cette camaraderie profonde entre les époux, la vie commune n’est plus désirable ; sans une fidélité mutuelle, il n’y a pas de vie familiale réellement bienfaisante pour ses membres.
Nous avons besoin d’un réveil, d’une véritable révolution culturelle qui porterait ces valeurs dans l’éducation, les politiques publiques et les médias. Malheureusement, les mesures prises à la fin du siècle dernier pour limiter la population ont encouragé un individualisme radical et une vision purement ludique de la sexualité. Ce changement a dénaturé le sens du foyer.
Il est temps de redonner à la famille sa santé première. Elle n’est pas qu’une simple construction administrative ; elle repose sur un support naturel et biologique capable de créer, par lui-même, un climat de sécurité et d’épanouissement. Sans ignorer les difficultés inévitables d’une vie de famille ou les drames que certaines peuvent traverser, il est nécessaire d’affirmer que la vie familiale est un bien commun qui peut, et qui doit, être soutenu et promu.
Le second levier, absolument nécessaire pour redonner de la vigueur à la vie familiale, consiste à tenir un discours de vérité aux jeunes générations : la vingtaine est le temps privilégié pour construire sa famille et non une simple salle d’attente.
Les sociologues et les psychologues ont identifié un phénomène nouveau, né des révolutions de la fin du XXe siècle : l’émergence d’un âge adulte « élastique ». Désormais, l’entrée réelle dans la vie adulte s’étire de 20 à 30 ans. Ce qui était autrefois le moment de la fondation du foyer est devenu une sorte de prolongement de l’adolescence, un temps de « non-engagement » où l’on multiplie les essais et les erreurs, que ce soit sur le plan professionnel ou affectif.
C’est une période vécue comme une parenthèse d’insouciance, facilitée par la contraception, mais qui comporte un revers de médaille dramatique pour la future vie de famille.
Arrivés à 30 ans, beaucoup de jeunes ont déjà perdu cette spontanéité de la jeunesse et ont parfois accumulé des échecs affectifs qui pèsent sur leur capacité à faire confiance. Surtout, ils font face à une réalité biologique implacable : leur fertilité est déjà moins vigoureuse qu’à 20 ans. Mathématiquement, en commençant à 30 ans, on réduit d’un tiers la fenêtre de temps pour accueillir des enfants. On passe d’un horizon de trente ans à seulement vingt ans, voire beaucoup moins.
C’est pourquoi il faut relayer avec force l’appel de la psychologue américaine Meg Jay : « Ne gâchez pas votre vingtaine, car elle est précieuse. » Ce n’est pas un discours de contrainte, mais un discours d’opportunité. Dire aux jeunes que c’est durant cette décennie que se jouent les fondations de leur bonheur futur — humain, familial et fécond — c’est leur rendre la liberté de bâtir une vie qui ne soit pas soumise à l’urgence biologique du temps qui reste.
NRP : Vous avez abordé ce que l’on pourrait appeler l’infertilité « subie », d’ordre biologique, pathologique ou environnemental. Vous n’avez pas parlé de l’existence d’une infertilité « voulue », que l’on pourrait qualifier d’idéologique ? Est-ce une autre réalité ?
Il existe en effet une forme d’infertilité que l’on pourrait qualifier de « systémique » ou d’idéologique. Aujourd’hui, un jeune homme ou une jeune femme qui s’épanouit dans une vie professionnelle et culturelle riche est constamment incité à poursuivre cette trajectoire sans s’encombrer de la mission de transmettre la vie.
Tout dans notre structure sociale les pousse à privilégier la carrière, la création d’entreprise ou la sécurité financière à long terme. La famille, au fond, devient une option parmi d’autres, souvent perçue comme un obstacle à cette réalisation personnelle. Lorsqu’on les interroge, ces jeunes hésitent ; ils sourient en disant « peut-être », mais ils constatent surtout que l’enfant est difficilement compatible avec leur rythme de vie actuel, ou que la complexité des parcours sentimentaux — avec des compagnons qui ont parfois déjà des enfants — rend l’aventure trop incertaine.
C’est le signe que, sans les transformations structurelles que j’évoquais, nous ne pourrons pas espérer un renouveau de la vie familiale. Ce renouveau est pourtant possible et, je crois, indispensable pour préparer des lendemains plus sereins.
Mais cela exige un changement de cap majeur : nous devons passer d’une société qui célèbre l’individu roi à une société qui promeut radicalement la famille. Il faut oser dire que la fidélité n’est pas une contrainte du passé, mais la condition même de notre humanité et le fondement d’une véritable « écologie humaine ». C’est à ce prix que nous retrouverons le goût et la force de transmettre la vie.
Christophe Eoche-Duval
Christophe Eoche-Duval, né en 1961, est Conseiller d’État (s’exprimant à titre personnel). Spécialiste de volumétrie normative, du droit de la déontologie des professions de santé et de droit maritime, il publie régulièrement dans les revues juridiques. Essayiste, il est l’auteur, notamment, de L’inflation normative (Plon) et Le prix de l’insécurité (Eyrolles).
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