Claire Geronimi publie chez Fayard Le hall d’entrée : Pour eux, je n’avais pas le bon profil , un récit de survivante qui s’inscrit à la fois dans la littérature du témoignage et dans le registre du manifeste. L’autrice y raconte comment sa vie bascule le 11 novembre 2023, lorsqu’elle est violée dans le hall de son immeuble à Paris. Le livre s’ouvre sur une image centrale, celle du face-à-face entre « le bourreau et la survivante », reliés par un fil invisible fait de sidération, de peur et de survie, et pose d’emblée l’enjeu : dire l’agression, mais aussi dire ce que deviennent les victimes après.
Le texte déroule ensuite l’onde de choc immédiate : l’hôpital, l’examen médico-légal, les traitements, les cauchemars, la douleur physique et la dévastation psychique. Il décrit aussi la mécanique administrative et judiciaire, faite d’auditions, de redites, de procédures longues, et la manière dont cette chaîne peut, parfois, reposer une violence froide sur une personne déjà brisée. Claire Geronimi insiste sur la confusion des heures qui suivent, l’impression d’irréalité, la dissociation, et cette sensation récurrente d’avoir frôlé la mort une expérience qui marque durablement le rapport au corps, à la nuit, au quotidien.
Le récit s’adosse à un fait divers judiciaire documenté : ce même 11 novembre 2023, deux agressions similaires sont commises à moins d’une heure d’intervalle dans l’ouest parisien. Lors du procès tenu à Paris à l’automne 2025, les deux victimes Mathilde (dont l’identité n’est pas publiquement révélée) et Claire Geronimi se retrouvent côte à côte face à l’accusé, Jordy Goukara. Les débats mettent en avant une qualification pénale rare, celle de « viol en concours » avec arme, soulignant la proximité temporelle des attaques et la répétition du même scénario de menace et de contrainte.
L’audience, éprouvante, montre aussi ce que signifie « affronter » : non seulement l’accusé, mais la matérialité des preuves, la reconstitution, les images, et le récit public du traumatisme. Le procès devient un moment paradoxal, où la justice peut à la fois reconnaître la gravité des faits et raviver la souffrance par l’exposition, la précision, la contradiction. Dans la presse, il est rapporté que l’accusé finit par reconnaître les crimes, tout en laissant apparaître une posture glaçante, faite d’absence d’empathie et de justification de soi ce qui, pour les victimes, ajoute souvent une strate de violence.
Autour de l’affaire surgit un débat explosif : celui des obligations de quitter le territoire français (OQTF), l’accusé ayant été sous le coup de mesures d’éloignement non exécutées au moment des faits. Dans l’espace médiatique, Claire Geronimi relie cette question à la protection des femmes dans l’espace public et à ce qu’elle décrit comme des failles structurelles : manque de moyens, lenteurs, priorisation imparfaite, difficultés d’exécution des décisions administratives. Cette dimension politise inévitablement son témoignage : elle revendique un cri d’alerte sur l’insécurité et la nécessité d’une réponse plus ferme, au risque de se heurter à des clivages et à des instrumentalisations.
C’est là que le titre prend tout son sens : « Pour eux, je n’avais pas le bon profil » renvoie à une seconde épreuve, celle du regard social. L’autrice explique avoir vécu une forme d’ostracisme, y compris dans certains milieux militants, du fait de la manière dont l’affaire est lue et commentée, et de ses prises de parole médiatiques. Elle décrit la solitude, les accusations, parfois la haine, mais aussi la difficulté de trouver un accompagnement adapté quand le récit ne correspond pas aux cadres attendus. En filigrane, le livre interroge ce que la société tolère : la parole des victimes est encouragée, mais souvent à condition qu’elle s’inscrive dans des codes, des “bonnes” causes, ou des récits jugés recevables.
De cette épreuve, Claire Geronimi dit vouloir faire autre chose qu’une histoire personnelle : un point d’appui pour agir. Elle fonde l’association Éclats de femme, dédiée à l’accompagnement psychologique et juridique des victimes de violences sexuelles et à la prévention. Le livre se referme ainsi sur une tension assumée : raconter l’indicible sans se laisser réduire au statut de victime, réclamer une justice plus efficace sans céder à la simplification, et affirmer la possibilité d’une reconstruction ( imparfaite, non linéaire, mais réelle ) quand tout, dans un hall d’entrée, aurait dû s’arrêter.
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