Sans suspense, Romuald Wadagni succède à Patrice Talon au palais de la Marina. Un score éclatant pour celui qui fut durant dix années le grand argentier du Bénin. Il lui revient désormais d’imprimer sa marque, de passer de la posture de technocrate à celle de véritable leader

Il était le dauphin de Patrice Talon, celui que l’ancien président avait adoubé. L’enjeu pour Romuald Wadagni, élu avec 94% des suffrages, est désormais de ne pas être la doublure de son prédécesseur, de savoir écrire une page nouvelle, sur fond d’attentes et de constantes. Son premier défi consistera à conforter les points forts du Bénin. Ils sont incontestables : une forte dynamique de croissance, de l’ordre de 6,5%, impulsée par une stratégie d’investissements ciblés dans des secteurs clefs, coton, agroalimentaire, services, infrastructures routières et portuaires ; un taux d’endettement maîtrisé et une trajectoire de réduction du poids de la dette publique qui devrait passer sous les 50% d’ici à 2027 ; un combat résolu contre la corruption ; une amélioration du taux de recouvrement de l’impôt facilitée par la totale digitalisation de l’administration et dématérialisation des services publics ; une maîtrise démographique tranquille.

Le Bénin inspire confiance aux investisseurs et espère attirer dans les années qui viennent davantage encore de touristes. Pour avoir été le maître d’œuvre de cette évolution, le nouveau président s’inscrira sans mal dans la continuité de sa propre action.

Mais l’architecte de la croissance béninoise ne l’ignore pas davantage : des indicateurs macroéconomiques solides ne suffisent pas à faire le bonheur d’un peuple. Les laissés-pour de la réussite béninoise sont nombreux dans un pays où 70 % de la population travaille dans le secteur informel. Le taux de pauvreté dépasse les 30 %. Ces déshérités, le nouveau président les a croisés tout au long de sa campagne. Être l’hyperfavori ne l’a pas empêché de battre le terrain, sérieusement, prenant le pouls des attentes des plus fragiles. Les images le montrent à l’aise et à l’écoute. Le politique Romuald Wadagni semble avoir commencé à fendre l’armure du technocrate formé naguère chez Deloitte. Pour avoir vécu lors de ses années d’enfance et d’adolescence dans plusieurs régions du Bénin, on lui prête une connaissance des hommes et une fibre sociale, à l’opposé de son prédécesseur dont les affaires n’ont cessé de prospérer pendant ses dix années au pouvoir.

Il connait les besoins en termes d’éducation, de santé notamment. Il mesure le décalage entre l’hôpital de Calavi, doté des plateaux techniques parmi les plus performants d’Afrique, et le manque de dispensaires et centres de santé dans le pays rural. L’assurance maladie universelle reste embryonnaire. L’élite est la grande gagnante des années Talon. Son successeur devra désormais décliner la réussite béninoise au profit du peuple, endosser le costume de « président des pauvres ».

Retrouver l’esprit du « Quartier Latin », ce surnom qui dit tant de l’âme du pays, de son bouillonnement intellectuel et politique…

Le peuple justement s’est finalement mobilisé plus que prévu ce dimanche. Environ 59% des électeurs ont voté selon les chiffres presque définitifs communiqués par la CENA – la Commission Électorale Nationale Autonome. C’est davantage qu’en 2021, où seulement un Béninois sur deux s’était déplacé, mais c’est sensiblement moins qu’en 2016. Ce taux de participation doit être replacé dans le contexte régional. Alors que certains de leurs voisins plient sous le joug de régimes militaires, les Béninois ont tenu à réaffirmer leur attachement indéfectible aux urnes, quelles que soient les défaillances constatées ces dernières années.

De fait, la campagne n’a en revanche pas suscité de réel engouement. Comment se passionner pour une élection dont le résultat est acquis d’avance ? Les années Talon ont marqué un rétrécissement du champ démocratique. Des figures de l’opposition comme Reckya Madougou et Joël Aïvo sont sous les verrous. D’autres ont choisi l’exil. Jadis principale force d’opposition, les Démocrates n’existent quasiment plus, absents pour la seconde fois consécutive du scrutin présidentiel. Le fils de l’ancien président Thomas Boni Yayi et des hiérarques démocrates s’étaient même ralliés à Romuald Wadagni. Paul Hounkpé, le candidat d’opposition modérée, était là pour participer. Les institutions imposent en effet comme condition de la tenue de l’élection la concurrence a minima entre deux candidats. Crédité d’environ 6 % des voix, il a très rapidement apporté ses félicitations républicaines au vainqueur.

Dans une région en proie aux coups d’État à répétition et aux tripatouillages institutionnels pour se maintenir au pouvoir, cette séquence électorale présente le mérite de permettre un passage de relais en douceur, dans le respect de la limitation à deux du nombre des mandats présidentiels. Mais le contexte n’est sans doute pas à la hauteur du « Quartier Latin » de l’Afrique, ce pays dont les citoyens n’ont pas attendu le discours de la Baule pour tenir leur « Conférence nationale des forces vives de la nation », traçant en février 90 le chemin du multipartisme sur le continent. L’enjeu pour le nouveau chef de l’État sera de retrouver cet esprit. Ouvrir le jeu démocratique s’impose indéniablement comme une attente forte.

Patrice Talon dit quitter la charge avec le sentiment d’avoir donné le meilleur de lui-même ? Pour prendre son envol, son dauphin doit savoir s’affranchir

« J’ai besoin de faire autre chose, de m’amuser, de sortir, mais tout en restant un bon citoyen » : à la sortie de l’isoloir dimanche, Patrice Talon donne le ton de sa nouvelle vie. Il mènera une retraite active. Chacun attend le passage des paroles aux actes. La marge de manœuvre de Romuald Wadagni dépendra aussi de l’attitude de son mentor. La création en décembre dernier d’un Sénat composé exclusivement de personnalités non élues pose question. Cette institution est présentée comme une chambre des Sages, un instrument de modération. Elle peut demander la relecture d’un texte ; elle ne dispose pas de veto direct mais s’apparente à un frein institutionnel et à un organe d’arbitrage. Les anciens présidents de la République en sont membres de droit. Patrice Talon y siégera, tout comme Nicéphore Soglo et Thomas Boni Yayi. Il restera de fait au cœur du pouvoir, en capacité de contrecarrer l’action de son successeur, si ses décisions venaient à lui déplaire.

Le président Wadagni doit encore lever une hypothèque dans la marche vers son nécessaire affranchissement. Durant la campagne, il s’est appuyé sur les deux partis de la mouvance présidentielle. Le Bloc Républicain et UPR étaient avant tout les outils politiques de Patrice Talon. Se mettront-ils avec loyauté au service de sa gouvernance ? Une recomposition est-elle envisageable, avec la création d’un authentique parti présidentiel, une force dédiée à la défense de son action ? Il ne pourra faire l’économie de cette question.

Solidement arrimé à la CEDEAO, le Bénin devrait enfin tenter de renouer avec ses voisins de l’Alliance des États du Sahel. C’est la condition de sa sécurité

Sa propre marque, Romuald Wadagni la déclinera sur le plan diplomatique. Il est attendu sur sa capacité à renouer des relations apaisées avec ses voisins, le Niger et le Burkina Faso surtout. Le 7 décembre dernier, le Bénin a frôlé la catastrophe avec une tentative de coup d’État. Le putsch avorté a eu des incidences sur la tonalité de la campagne. Il a clairement reçu le soutien de Niamey. L’apprenti-putschiste Pascal Tigri y est toujours réfugié et peut y croiser son compatriote Kémi Seba. Tous deux sont activement recherchés par Cotonou. Dans les faits, les deux États ont intérêt à tourner rapidement la page de cette séquence et à normaliser des rapports exécrables. Pour des raisons économiques mais aussi de sécurité. L’effondrement du Niger et du Burkina, sur fond de pression djihadiste croissante, a des répercussions chez leur voisin béninois qui connait des incursions fréquentes de groupes armés dans le Nord du pays. La mise en commun d’informations, de renseignement est une nécessité vitale qui transcende les divergences de parcours et d’alliances.

Seul un nouveau leadership peut permettre ces nécessaires inflexions. Romuald Wadagni cristallise de nombreuses attentes. La fonction fait naturellement l’homme. Ces derniers mois, il a déjà évolué dans son comportement, sa gestuelle, son rapport au peuple. Le 24 mai, il sera officiellement investi président de la République du Bénin. Pour l’accompagner dans sa mue, son meilleur allié sera sans doute le peuple, ces citoyens qui ont voté pour lui, comme ceux qui ne lui ont pas apporté leurs suffrages. Le 7 décembre, lors du putsch avorté, on les a vus rester calmement chez eux ; puis les Béninois sont sortis dans la rue pour signifier fermement, très tranquillement aussi, leur refus de la tragique aventure kaki. Ils ont alors manifesté une vraie maturité politique. Cette maturité, c’est pour 7 années l’atout maître du président Romuald Wadagni.


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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