Votre livre s’intitule Une diplomatie sans diplomates. Quelle réalité ce titre désigne-t-il : une perte de moyens, une mise à l’écart de l’expertise ou un changement dans la manière de conduire la politique étrangère française ?

Oui, ce titre est une référence à une citation de Bismarck « Une armée sans officiers ni soldats, c’est un orchestre sans instruments ». De la même manière, on pourrait dire qu’« une diplomatie sans diplomates, c’est une musique sans instruments ». Ce titre est peut-être un peu excessif, mais il correspond, hélas, à une certaine réalité.

A l’origine, je pensais jeter sur le papier des souvenirs personnels afin de montrer l’extraordinaire évolution du métier diplomatique que j’ai vécue en quarante années. Transformations techniques comme transformations politiques. Il y a donc beaucoup de récits personnels, d’anecdotes. Mais progressivement, le livre est devenu une sorte de critique de la diplomatie actuelle et surtout de la décision stupide, rapide, irréfléchie de supprimer le corps diplomatique que je connais, comme d’ailleurs le corps préfectoral. Deux piliers de l’Etat, deux corps qui ont d’une certaine façon, façonné la France que nous connaissons et cela, depuis la Révolution française et même avant !

On a supprimé le corps diplomatique (en qualifiant la « suppression » de « réforme ») et on a remplacé les diplomates par un corps unique d’administrateurs de l’Etat. Un peu comme si vous fusionniez toutes les spécialités de médecins, – cardiologues, chirurgiens, dermatologues etc.- en un corps unique de « médecins de l’Etat ». Vous consulteriez un médecin de l’Etat, sans avoir recours à un spécialiste puisque les spécialités auraient disparu. Tout le monde est censé pouvoir tout faire et être capable d’être un jour, directeur d’hôpital, le lendemain, directeur des finances publiques, ensuite ambassadeur. Car comme je l’explique et comme le rappelle Boualem Sansal dans sa belle préface, la diplomatie est un vrai métier, qui suppose des qualités particulières, qui est l’expression du temps long par opposition à la gesticulation.

Ce livre n’est nullement un pamphlet, mais simplement un constat, triste, de la disparition d’un corps et d’un métier. Le Président estime-t-il tout connaître, tout savoir pour se passer d’experts et d’observateurs ? En outre – et on le voit au fur et à mesure que l’on s’approche de l’élection présidentielle- l’expertise est remplacée par la politisation des nominations, un certain copinage. Tel député battu devient ambassadeur, tel ancien ministre est recasé, tel maire d’une ville du Nord est nommé, sans compétence connue, ambassadeur etc.

Vous portez un regard critique sur la diplomatie sous Emmanuel Macron. Quel épisode illustre le mieux, selon vous, les limites de sa méthode ? Qu’aurait permis une plus grande écoute des diplomates ?

Je pense que notre politique algérienne illustre parfaitement cette diplomatie de la gesticulation. Boualem Sansal qui préface ce livre, le sait mieux que personne. Je pense aujourd’hui à Christophe Gleizes, toujours en prison, parce que nous avons cru imaginer une diplomatie des embrassades, des allers-retours perpétuels (les voyages à Alger suivis de rodomontades, des concessions faites au pouvoir algérien suivies de critiques publiques etc.) C’était – et c’est toujours- oublier que le pouvoir algérien n’est pas formaté comme le sont ceux qui nous dirigent : il a justement le « temps long » pour lui, il sait gérer la continuité. Et on peut voir le décalage entre ces deux approches, la française, et l’algérienne : le résultat est que Christophe Gleizes est toujours emprisonné, parce que le Président Tebboune a parfaitement compris notre inconstance.

Je pense que si le gouvernement (le Président, le ministre) avait davantage écouté les experts et pratiqué une politique plus ferme, sans zigzags, nous n’en serions sans doute pas là. Au lieu de cela, ces « experts » sont traités de « mabouls » au plus haut niveau de l’Etat.

Autre exemple : en 2019, le Président avait critiqué ce qu’il appelait « l’Etat profond », les diplomates qui avaient émis des doutes sur la politique d’embrassades avec Poutine.

À partir de votre expérience d’ambassadeur en Algérie, pouvez-vous raconter une situation où la connaissance du terrain contredisait les choix de Paris ? Quelle place reste-t-il à un ambassadeur pour alerter et infléchir une décision ?

Comme je le disais, il y a sur l’Algérie, deux lignes politiques, celle que, par exemple le Comité de soutien à Boualem Sansal a pratiquée et qui a abouti à sa libération, (ligne dite Retailleau) et la ligne gouvernementale (dite Nunez Barrot), toute de concessions et d’embrassades qui, sauf erreur, (je me trompe peut-être) n’aboutit à pas grand-chose : Christophe Gleizes emprisonné, les OQTF non exécutées, une politique migratoire hors de contrôle. Espérons, néanmoins, que cette ligne – qui a peut-être été mûrement réfléchie- aboutira et permettra la libération de votre confrère, otage d’Alger.

Sur le second point, je crois qu’un ambassadeur doit « dire et écrire » les choses et ne pas écrire ce que le gouvernement attend ou veut entendre. Il ne s’agit pas de dire haut et fort qu’il faut suivre telle ou telle ligne politique, mais expliquer, anticiper et justifier une position, même si elle est critique. J’ai écrit, sans le dire haut et fort, lorsque j’étais à Alger qu’il fallait revoir notre ligne sur la politique des visas, le fameux accord de 1968. Depuis que je ne suis plus en fonction, je peux le dire publiquement.

La diplomatie, ce n’est ni pratiquer le « béni oui oui » ni s’en tenir à la langue de bois façon M. de Norpois, mais c’est la capacité d’expliquer et surtout d’anticiper.

Comment répondez-vous à ceux qui voient dans la défense du métier de diplomate une défense corporatiste ? Quelles compétences sont irremplaçables, et quelles pratiques du Quai d’Orsay devraient au contraire évoluer ?

Je m’attends certainement a des critiques en ce sens. Il y a dans toute institution une forme de corporatisme, chez les magistrats, les avocats, les médecins, les journalistes et les diplomates n’y échappent pas. Il y a toujours eu – que ce soit sous de Gaulle ou Mitterrand- des nominations dites extérieures, parfois politiques. Mais aujourd’hui, on assiste plutôt à des nominations de complaisance et elles vont s’accélérer d’ici la prochaine élection.

S’agissant des compétences, je pense que l’expérience, le regard du temps long, la mémoire, un certain apprentissage du métier sont des qualités nécessaires. On ne s’improvise pas ambassadeur ; je n’aurais pas pu être ambassadeur en Malaisie ou en Algérie, sans cette sorte de patine que m’ont donnée des années d’apprentissage à Paris ou à l’étranger. D’ailleurs, il ne faut pas les mêmes qualités pour être en fonction au Japon, au Mali ou à Bruxelles ! Je n’aurais moi-même jamais pu exercer au Japon ou à l’Union européenne.

Pour justifier a contrario l’utilité du regard du diplomate sur le monde, j’observe que jamais les diplomates n’ont été autant présents sur les plateaux de télévision. Comme les médecins durant la crise du Covid, les chaînes d’information ont recours à l’expertise des diplomates pour décrypter les crises ukrainienne ou moyen-orientale.

Si vous deviez proposer trois décisions au prochain président de la République pour restaurer l’influence française, lesquelles prendriez-vous en priorité, et à quels résultats concrets pourrait-on juger leur efficacité ?

Question difficile que celle-ci. J’aurais tendance à recommander deux ou trois décisions. Évidemment, dans la lignée de ce que nous venons de dire, écouter davantage non seulement les diplomates mais plus généralement les experts. Y compris ceux qui ne pensent pas comme vous, selon le titre d’un excellent livre. S’appuyer sur des ministres forts, comme le furent Couve de Murville pour de Gaulle, Roland Dumas pour François Mitterrand, Alain Juppé pour le même Mitterrand, Hubert Védrine pour Jacques Chirac et Lionel Jospin.

Deuxièmement il faudrait veiller à pratiquer une sorte de « diplomatie du silence », je veux dire par là avoir moins recours aux effets d’annonce, faire les choses sans toujours le dire et en particulier ne pas annoncer systématiquement les décisions à l’avance : une grande coalition pour ceci, une grande conférence, (à Paris évidemment), pour cela, un méga plan pour telle autre chose. En même temps et surtout, suivre une ligne claire, sans zigzag, avoir de la continuité. Enfin, évidemment, il faut de bonnes finances pour faire une bonne diplomatie, c’est-à-dire retrouver une situation économique et budgétaire saine.

La troisième décision que je suggérerais serait de développer notre réseau d’écoles et de centres culturels à l’étranger. Le réseau scolaire français, géré par l’AEFE (Agence pour l’enseignement français à l’étranger) , je m’en suis rendu compte sur le terrain, en Australie, en Malaisie, évidemment en Algérie, est, avec les centres culturels (Instituts français) le vecteur le plus efficace de notre influence. Là encore, c’est une influence, une diplomatie discrète, mais payante à terme.


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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