Une crise survient et la même question revient : que va faire l’État ? Face à l’inflation, aux incendies, aux canicules, aux tensions énergétiques ou aux catastrophes naturelles, nous avons pris l’habitude d’attendre de la puissance publique qu’elle apporte une réponse à tout. Comme si l’efficacité de l’action politique se mesurait désormais à la capacité de l’État à intervenir partout. Mais les crises récentes racontent une histoire plus complexe. Elles montrent que l’État demeure indispensable, tout en révélant les limites d’une puissance publique qui prétendrait tout prendre en charge elle-même.
La crise inflationniste provoquée notamment par la guerre en Ukraine en a fourni une illustration. Pour contenir la hausse des prix des carburants, l’État a mobilisé des moyens budgétaires, mais il a également demandé aux entreprises de participer à l’effort. TotalEnergies a ainsi consenti une remise supplémentaire sur les carburants, tandis que la grande distribution était sollicitée pour contribuer à limiter la hausse des prix. Ce choix était politiquement significatif. Il ne s’agissait pas de laisser le marché régler seul la crise, mais de reconnaître que l’entreprise pouvait devenir, dans certaines circonstances, un acteur de la réponse collective. Les tensions provoquées par la guerre au Moyen-Orient et les risques pesant sur les approvisionnements transitant par le détroit d’Ormuz ont rappelé cette même réalité : lorsque le prix du pétrole dépend d’un conflit situé à des milliers de kilomètres, aucun gouvernement ne peut, à lui seul, décider du prix à la pompe. Il peut agir sur la fiscalité, les stocks, les aides ou la régulation. Mais il doit aussi dialoguer avec ceux qui produisent, transportent et distribuent l’énergie.
Le même raisonnement vaut face aux catastrophes climatiques. Lors des grands incendies de Gironde, l’État a joué son rôle régalien : secours, sécurité, coordination, mobilisation des moyens. Mais la reconstruction et l’indemnisation vont également reposer sur les assureurs. Lors de son déplacement au Porge, en Gironde, Sébastien Lecornu interpellé dans ses échanges avec les sinistrés a promis que les services de l’État allaient « quand même se mêler de la relation des assurés avec leurs assurances ». Il a ainsi inscrit l’État dans un rôle « d’interface » entre les sinistrés et les acteurs privés, précisant que ce serait fait « avec beaucoup de loyauté vis-à-vis des compagnies d’assurances, on n’est pas là pour taper sur elles » … avant de poursuivre : « mais enfin, je le dis quand même, celles et ceux qui joueront le jeu, on dira lesquelles, et celles et ceux qui ne joueront pas le jeu, on dira lesquelles aussi. Parce que c’est encore un univers concurrentiel dans lequel nous avons bien le droit de donner notre avis ». Là encore, la protection des citoyens ne relève pas d’un acteur unique. Elle résulte d’une combinaison entre puissance publique, collectivités, entreprises et société civile. Si les déclarations du Premier ministre ont pu sembler brutales et injustes pour les compagnies d’assurances, elles s’inscrivent néanmoins dans un nouveau rôle de l’Etat ; face au consommateur, au sinistré ou au citoyen confronté à une crise, l’État a longtemps été pensé comme celui qui prend en charge: il compense, subventionne, réglemente, interdit. Or cette logique atteint ses limites. L’État n’a ni les moyens financiers ni la capacité opérationnelle de tout prendre en charge. Son rôle évolue, devenant ainsi le garant de la protection plutôt que son producteur exclusif.
Ces exemples posent donc une question qui dépasse largement la gestion de crise : quelle doit être aujourd’hui la place de l’État dans une économie et une société où il ne peut plus, à lui seul, répondre à tous les risques ?
Certains en France comme en Europe et au-delà des clivages partisans, plaident pour une plus grande intervention de l’État dans le secteur privé, sous forme de régulation, de prise de participation ou de nationalisation. La crise énergétique européenne a illustré ce débat, d’autant que cinq pays européens (Allemagne, Autriche, Espagne, Italie et Portugal), ont par exemple appelé Bruxelles à instaurer un prélèvement sur les groupes énergétiques. « Cette taxe enverrait un message clair, selon lequel ceux qui tirent profit des conséquences de la guerre doivent faire leur part pour alléger la charge pesant sur le grand public », ont écrit les ministres signataires. La France n’a pas signé la lettre des cinq pays européens, mais a demandé à ses ministres d’expertiser la question, le premier ministre appelant plutôt TotalEnergies à redistribuer volontairement une part de ses profits à ses clients. ; Ce que TotalEnergies a fait sur le plafonnement des prix à la pompe. D’autres souhaitent aller plus loin en bloquant les prix où en nationalisant l’entreprise énergétique, où en la transformant en entreprise publique contrôlée majoritairement par l’État, sur le modèle du groupe pétrolier gazier norvégien Equinor.
Au-delà de ces enjeux politiques légitimes, nous pouvons affirmer que la réponse aujourd’hui ne peut être ni le « tout État », ni le « tout marché ». L’État doit rester le garant de l’intérêt général. Il doit fixer les règles, protéger les plus fragiles, empêcher les abus, assurer la continuité des services essentiels et intervenir lorsque les mécanismes privés ne suffisent pas. Mais cela ne signifie pas qu’il doive systématiquement produire lui-même la réponse. Il peut aussi organiser, négocier, coordonner et mobiliser. En mars 2023, afin de protéger les Français face à l’inflation alimentaire, le gouvernement a passé un accord avec la grande distribution qui s’était engagé à mettre en place un « trimestre anti-inflation ». En 2024 Les négociations commerciales annuelles entre fournisseurs et distributeurs ont été avancées à janvier au lieu de mars. L’objectif était de faire baisser les prix des produits de grande consommation de manière anticipée, et ainsi lutter contre l’inflation alimentaire. Plus proche de nous, la crise climatique de cet été a conduit également la ministre de l’Agriculture a demandé des gestes de solidarité. Alors que les éleveurs, maraîchers et céréaliers font tous face à une crise d’une ampleur inédite, Annie Genevard, a estimé que le pays a « obligation de solidarité généralisée » envers ces professionnels. Un appel envoyé notamment à tous les acteurs économiques de l’alimentaire et notamment à la distribution. Cela signifie par exemple d’accepter « des calibres de fruits différents », ou rester à l’écoute « quand un agriculteur demande une revalorisation de ses prix ».
Cette évolution suppose de regarder autrement le secteur privé. Une entreprise n’est évidemment pas une administration. Elle poursuit ses intérêts et répond à ses actionnaires. Mais elle dispose parfois de moyens, de réseaux, de capacités d’investissement et de réactivité que l’État ne possède pas directement. Elle peut parfois mettre en tension. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir s’il faut plus ou moins d’État. Il est de savoir quel État est capable d’obtenir les meilleurs résultats pour la collectivité. C’est ici que le pragmatisme devrait retrouver toute sa place dans le débat politique. Le pragmatisme ne signifie pas renoncer aux principes. Il signifie partir du réel. Reconnaître qu’une crise énergétique ne se traite pas uniquement avec des textes de loi ; qu’une catastrophe climatique ne se résout pas uniquement avec des crédits publics ; qu’une inflation importée ne peut pas être combattue uniquement par des décisions administratives. Il signifie aussi accepter que l’action publique puisse prendre plusieurs formes : réglementer, financer, contrôler, mais aussi négocier et s’appuyer sur ceux qui disposent des moyens d’agir.
Les Français semblent d’ailleurs attendre de plus en plus de la politique qu’elle produise des résultats concrets. Ils supportent difficilement l’empilement des normes, des procédures et des annonces lorsqu’ils ne voient pas d’amélioration dans leur vie quotidienne. La question qui se pose à quelques mois de l’élection présidentielle est donc moins celle du poids de l’État que celle de son efficacité. Un État fort n’est pas nécessairement un État qui fait tout. C’est un État qui sait ce qu’il doit faire lui-même, ce qu’il peut déléguer, ce qu’il doit contrôler et ce qu’il peut obtenir en mobilisant les forces du pays. Dans un monde marqué par les crises climatiques, énergétiques, géopolitiques et économiques, la puissance publique devra sans doute apprendre à être moins solitaire. En ce début de XXI siècle, la politique ne consiste plus seulement à savoir ce que l’État peut faire. Elle consiste à savoir comment l’État peut faire agir.
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