Il arrive qu’une décision administrative révèle une vérité politique que les discours officiels s’emploient depuis longtemps à dissimuler. La décision prise en Flandre à l’égard des imams en est une. Une démocratie doit savoir qui exerce une autorité sur son territoire, au nom de quelles valeurs et avec quelles fidélités. La liberté de religion est un droit fondamental, elle ne saurait pour autant devenir le cheval de Troie d’une influence politique étrangère.
C’est précisément ce que la Flandre semble avoir compris. Elle a décidé de renforcer les conditions auxquelles des imams reconnus peuvent venir exercer leur fonction. Les autorités flamandes veulent notamment pouvoir examiner leurs profils, vérifier l’existence d’un besoin réel au sein des communautés concernées et prévenir les ingérences d’États étrangers dans la vie religieuse locale. Les nouvelles règles envisagent également des exigences en matière de langue et d’intégration. On peut discuter les modalités de cette politique, on peut en contester certains aspects, mais il serait difficile de ne pas voir ce qu’elle exprime : une volonté de ne pas abandonner à d’autres le soin de définir les conditions dans lesquelles s’exerce l’autorité religieuse en Flandre.
Cette volonté contraste singulièrement avec ce que l’on observe ailleurs en Belgique. Et c’est ici que le débat sur les imams cesse d’être une simple affaire religieuse pour devenir une question politique majeure.
La Belgique est un État fédéral
Nous le savons. Nous avons appris à vivre avec la complexité de ses institutions, l’enchevêtrement de ses compétences et la multiplicité de ses niveaux de pouvoir. Mais il existe une limite à la fragmentation, celle où les institutions finissent par produire des conceptions différentes de ce que doit être la société. C’est cette limite que la question religieuse permet aujourd’hui de toucher du doigt.
La Belgique reconnaît les cultes. Ces libertés sont essentielles et je ne voudrais pour rien au monde qu’elles soient diminuées. Mais une société libre protège également la liberté de ne pas croire. Elle protège l’égalité entre les femmes et les hommes. Elle protège la liberté d’expression. Elle protège le droit de chacun à vivre selon ses convictions sans être soumis à l’autorité d’une communauté religieuse. Surtout, elle affirme que la loi commune est supérieure à toutes les normes particulières. C’est cela, pour moi, l’universalisme. Il consiste à considérer que les appartenances ne peuvent jamais déterminer les droits et les devoirs du citoyen.
La religion n’est pas une diplomatie parallèle
Il faut donc faire une distinction fondamentale. Un imam qui vient exercer son ministère dans le respect des lois belges, qui accepte l’égalité des sexes, la liberté de conscience, la démocratie et la primauté du droit ne pose aucun problème particulier parce qu’il est imam. Mais lorsque la fonction religieuse devient le vecteur d’une influence politique étrangère, la question change de nature. Lorsqu’un État étranger finance, encadre ou influence des responsables religieux appelés à exercer leur autorité auprès de citoyens vivant en Belgique, il ne s’agit plus seulement de religion. Il s’agit aussi de souveraineté.
Une démocratie ne peut pas sous-traiter la formation des consciences à des puissances étrangères. Elle ne peut pas accepter que des gouvernements extérieurs considèrent certaines populations de Belgique comme leurs propres prolongements culturels ou politiques. Elle ne peut surtout pas accepter que le religieux serve de passerelle à un projet communautaire qui placerait l’appartenance confessionnelle au-dessus de l’appartenance civique. C’est là que se trouve le véritable enjeu.
Mohamed Toujgani, ou le symbole d’une incohérence
L’affaire de l’imam Mohamed Toujgani de Molenbeek fournit malheureusement un exemple particulièrement saisissant de cette contradiction. L’homme avait fait l’objet, en 2021, d’une mesure d’éloignement du territoire belge après que les autorités eurent invoqué des éléments liés à la sécurité nationale et à son discours radical. Des propos antisémites et particulièrement graves avaient notamment été exhumés. Puis le temps institutionnel a produit son étrange retournement. Après plusieurs décisions judiciaires favorables à l’intéressé, la Cour de cassation a rejeté, le 24 avril 2025, le recours de l’État contre l’octroi de sa nationalité belge. Mohamed Toujgani est ainsi devenu belge et a pu revenir en Belgique. Il y est arrivé le 16 juin 2025, accueilli par certains comme un homme revenant en vainqueur.
Je ne conteste évidemment pas le rôle de la justice dans un État de droit. Une décision judiciaire doit être respectée, y compris lorsqu’elle nous déplaît. Mais une démocratie a aussi le droit de s’interroger sur ses propres contradictions. Comment expliquer qu’un homme considéré quelques années auparavant comme suffisamment problématique pour faire l’objet d’une mesure d’éloignement puisse finalement devenir citoyen belge ? Comment comprendre qu’une question aussi essentielle que l’intégration linguistique et civique puisse susciter de telles interrogations dans un dossier de nationalité ? La presse a notamment relevé les interrogations relatives à sa connaissance des langues nationales et à son intégration. Et surtout, quelle conception de la citoyenneté voulons-nous transmettre ?
La nationalité n’est pas un simple document administratif. Elle marque l’appartenance à une communauté politique. Elle suppose des droits, mais aussi une adhésion minimale à ce qui permet à cette communauté de vivre ensemble. Je ne demande évidemment pas que tous les Belges pensent de la même manière. L’universalisme n’est pas le conformisme. Je demande quelque chose de beaucoup plus élémentaire : que tous reconnaissent les mêmes règles communes.
Le véritable danger est le communautarisme
Le problème n’est donc pas l’islam. Le problème est celui de l’islam politique lorsqu’il prétend transformer une religion en identité collective, puis cette identité collective en pouvoir politique. Je refuse tout autant que l’on demande à un musulman de renoncer à sa foi que l’on accepte qu’un croyant soit sommé d’obéir à une autorité religieuse dans sa vie civile. Je refuse que l’on enferme des millions de citoyens dans une identité musulmane dont ils ne veulent pas nécessairement faire le centre de leur existence. Je refuse aussi que l’on puisse parler au nom de « la communauté musulmane » comme si elle constituait un bloc homogène, avec ses représentants autoproclamés, ses porte-parole et ses autorités particulières. C’est précisément cette logique communautaire que l’universalisme doit combattre. Car le communautarisme commence toujours par une apparente bienveillance : « ils sont différents, il faut donc leur appliquer des règles différentes ». Il finit par enfermer les individus dans leur origine, leur religion ou leur communauté.
Je préfère une société dans laquelle le fils d’un immigré peut devenir simplement belge, pleinement belge, sans devoir renier ses origines et sans être condamné à les porter comme une assignation à résidence identitaire.
Une Belgique, ou plusieurs ?
C’est ici que la décision flamande prend une dimension qui dépasse largement la question des imams. Pourquoi la vigilance serait-elle légitime en Flandre et suspecte ailleurs ? Pourquoi une même influence étrangère serait-elle considérée comme un problème à Anvers et traitée comme une simple question administrative à Bruxelles ou en Wallonie ? Pourquoi les exigences d’intégration, de langue et d’adhésion aux principes démocratiques seraient-elles interprétées différemment selon le territoire ? Je sais bien que les compétences sont réparties entre l’État fédéral, les Régions et les Communautés. Je sais bien que le droit belge est complexe. Mais le citoyen, lui, n’habite pas dans une compétence institutionnelle. Il habite dans un pays. Et c’est précisément là que le fédéralisme belge atteint aujourd’hui une forme de vertige.
À force de répartir les responsabilités, nous finissons parfois par ne plus savoir qui porte la responsabilité de défendre les principes communs. Alors oui, j’en viens à cette conclusion qui peut sembler brutale : il y a désormais plusieurs Belgique. Il y a une Belgique qui veut contrôler les influences étrangères et rappeler que l’intégration n’est pas facultative et c’est le cas de la Flandre. Il y en a une autre qui semble parfois préférer la prudence administrative, la négociation avec les représentants communautaires et la coexistence de normes implicites différentes et c’est Bruxelles et la Wallonie. Il y a une Belgique qui parle encore le langage de la citoyenneté. Et une autre qui semble progressivement accepter celui des appartenances.
La souveraineté ne se délègue pas
Je ne suis pas belge mais je suis un ami de la Belgique et, précisément pour cette raison, je refuse de la regarder avec indifférence. Je souhaite pour elle une société dans laquelle un citoyen musulman est d’abord un citoyen, une femme musulmane est d’abord une femme libre, un enfant issu de l’immigration est d’abord un enfant du royaume belge, avec les mêmes droits et les mêmes possibilités que tous les autres. Je souhaite une Belgique qui protège la liberté religieuse sans transformer la religion en puissance politique. Une Belgique qui accueille les croyants sans fabriquer des communautés séparées. Une Belgique qui respecte les cultures sans institutionnaliser les différences. Une Belgique qui combat l’islamisme avec la même fermeté qu’elle combat toutes les autres idéologies qui prétendent soumettre l’individu à un ordre supérieur à la loi. Et surtout une Belgique qui ne demande pas à ses citoyens de changer de conception de la liberté, de la laïcité ou de l’égalité lorsqu’ils franchissent une frontière régionale.
La question des imams n’est donc qu’un révélateur. Derrière elle se joue quelque chose de beaucoup plus important. Savoir si la Belgique entend encore construire une communauté politique fondée sur des principes communs, ou si elle accepte progressivement de devenir une juxtaposition de territoires, de communautés et de fidélités. Pour ma part, je n’ai jamais varié. Je crois à la liberté de croire. Je crois avec la même force à la liberté de ne pas croire. Je crois à l’égalité absolue des femmes et des hommes. Je crois à la primauté de la loi commune. Je crois à une citoyenneté qui ne se définit ni par le sang, ni par l’origine, ni par la religion. Et je crois qu’une démocratie peut être généreuse sans être naïve. Car une chose ne devrait jamais être négociable ― dans une démocratie, la religion est libre mais la souveraineté ne se sous-traite pas.
Kamel Bencheikh
Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.
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