L’histoire, dans sa version mainsteam n’aura bizarrement rien retenu de Charles de Freycinet, cet homme d’Etat omniprésent durant l’essentiel de la IIIème République. Pas une place, aucun boulevard ; la seule rue Freycinet, au fin fond du 16eme arrondissement de Paris, est celle d’un homonyme ; pas de chance. En revanche, dans le domaine des sciences appliqués, la postérité de celui qui fut aussi un ingénieur est plus que centenaire. Des normes, des gabarits en pagaille, et un Plan Freycinet qui fit l’aménagement des territoires de la France, dans la deuxième moitié du XIXème siècle; sans oublier, pour les marins d’eau douces, une légendaire et solide péniche qui porte son nom, le Freycinet.

Curieux destin d’un des hommes politiques les plus présents, et les plus influents, entre 1870 et les années 20 ! Une vie politique active de cinquante ans ; quatre fois présidents du Conseil, deux fois (décisif) Ministre de la guerre, après la terrible défaite de Sedan, l’armée française était à reconstruire, et à républicaniser !, il le fit avec succès ; trois fois ministre des Affaires étrangères, gérant Fachoda et les Anglais ; la décisive et délicate alliance franco-russe ; contrant habilement les manœuvres de Bismarck, et dont la République, et les historiens, semblent avoir perdu la trace…

Il faut dire que dans cette III République naissante, la concurrence était rude ; les talents immenses, les caractères aussi. Gambetta d’abord, dont il fut l’ami, le double avant de s’en éloigner ; Adolphe Thiers, Jules Ferry, Jules Grévy , ce satané Clemenceau…Freycinet, lui était plus discret ; on le surnommait la « souris blanche ». Son influence fut considérable ; sa légende moins. Mais il dura, et fut un authentique bâtisseur.

C’est cette injustice, politique autant qu’historiographique, que Cédric Lewandowski vient de réparer avec une biographie documentée et passionnante sur ce grand méconnu. A travers Freycinet, toujours dans le train de l’histoire, nous allons vivre la République en construction ; suivre ce grand bourgeois protestant, polytechnicien, et plutôt taiseux, à l’ouvrage : celui de l’édification, et de la fortification de cette Troisième République, vite menacée de mort, jamais véritablement stabilisée durant les premières décennies. Freycinet est alors partout. Que ce soit sur le plan de la vie quotidienne ; de la logistique nationale, avec son fameux Plan qui permet de rattraper un retard industriel français ; de la laïcité naissante et là encore menacée, si fragile avant 1905 ; ou encore, comme le raconte si bien Lewandowski, en grand artisan des alliances postérieures à la défaite de 1870, et qui redonneront à la France, et à ses alliances, une forme de puissance. Ainsi à travers le personnage sage et besogneux, c’est le roman de la III -ème république, ainsi que de ce « génie français » si singulier, que nous vivons. Non pas seulement les années 70, Thiers et le feuilleton connu du Comte de Chambord, mais plutôt les années postérieures, moins connues, cette république qui va mûrir, grandir, choisir, inventer l’école pour tous, s’affirmer contre les monarchistes, Déroulède et autres général Boulanger, mais aussi contre la tentation anarchiste, ce « moment ravachol ». Déjà l’étau de l’extrême-droite et l’extrême-gauche… Lire ceci, ces prouesses, ces combats, ces résultats aussi, aujourd’hui où notre République est, elle aussi, prise en étau entre deux extrêmes, et où les supposées élites républicaines, connaissent une étrange fatigue de la liberté, devrait nous servir de leçon de vie, et de courage. La République est un combat ; non pas une rente de situation.

On avait remarqué et apprécié le « Lucien Bonaparte, prince républicain » de Cédric Lewandowski. On trouve dans ce singulier Freycinet, les mêmes qualités d’écrivain et d’historien ; le regard en plus ; ce regard (miroir) qui lui fait choisir les personnages complexes, secrets et décisifs plutôt les vedettes du hit-parade de l’histoire. Peut-être est-ce aussi pour le discret Lewandowski, qui fut et reste un grand serviteur de l’État, un manière de se raconter.

Georges-Marc Benamou

Cédric Lewandowski : « Charles de Freycinet, le stratège de la République » (ed. Passés/composés )

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