Marc Bloch sera le premier historien à entrer au Panthéon. Pas le premier intellectuel certes, ni le premier résistant, car Jean Moulin et d’autres, de Jean Zay à Missak Manouchian, en passant par Joséphine Baker, l’y ont devancé. Mais, à travers sa personne, c’est non seulement l’héroïsme de la Résistance qui sera à nouveau exalté, mais aussi la cohorte exceptionnelle des historiens, dont le métier et la passion se sont bien souvent confondus avec l’engagement et l’action.
Faire entrer Marc Bloch au Panthéon, ce sera donc reconnaître qu’au cœur des crises les plus graves, le métier d’historien, loin d’être un refuge, peut devenir un engagement. Car Marc Bloch n’était pas seulement un savant, mais aussi une voix lucide dans la débâcle de 1940, une voix exigeante face aux illusions collectives, et qui refusa de séparer comprendre et agir.
Un grand historien à hauteur d’homme.
Avant la Seconde Guerre mondiale, Marc Bloch est déjà une figure majeure de l’histoire. Né en 1886 dans une famille d’universitaires, formé à l’École normale supérieure, agrégé d’histoire, il incarne une génération de savants qui entendaient renouveler en profondeur leur discipline. Son père, Gustave Bloch, était lui-même un historien reconnu du monde gaulois, professeur à l’École normale supérieure puis à la Sorbonne. Dès l’enfance, Marc grandit donc dans un univers où l’histoire n’est pas seulement une discipline scolaire, mais une manière de comprendre le monde. Sa famille fut par ailleurs marquée par l’affaire Dreyfus et l’engagement républicain, ce qui nourrit chez lui très tôt une conscience politique.
Brillant élève, il fait ses études au lycée Louis-le-Grand, puis intègre l’École normale supérieure. Il obtient l’agrégation d’histoire en 1908. Il part ensuite en Allemagne, à Berlin et Leipzig, pour se former aux méthodes historiques les plus avancées de l’époque. Cette expérience est déterminante : elle lui donne une approche scientifique, rigoureuse, comparative, qu’il introduira ensuite en France.
Jeune professeur de lycée lorsque la guerre éclate en 1914, il est mobilisé comme adjudant d’infanterie. Très vite, il se distingue sur le front. Il monte en grade, devient officier de renseignement et termine la guerre avec le rang de capitaine. Il combat notamment dans des secteurs très exposés et reçoit plusieurs décorations, dont la Légion d’honneur et la croix de guerre. Cette expérience le marque profondément. Il découvre la brutalité du conflit moderne, mais aussi les comportements humains en situation extrême. Ces observations nourriront sa manière de faire de l’histoire : une histoire attentive aux hommes, à leurs mentalités, à leurs réactions face aux événements.
Devenu professeur d’histoire du Moyen Âge à l’université de Strasbourg, redevenue française, il y rencontre Lucien Febvre, son aîné de huit ans, avec lequel il va fonder en 1929 la revue Annales d’histoire économique et sociale, un projet de renouvellement radical de sa discipline, rompant avec une histoire centrée sur les événements, les dates et les grands hommes. Désormais, l’histoire aurait à embrasser la totalité des sociétés humaines, leurs structures, leurs croyances, leurs pratiques quotidiennes. Ce serait une histoire à hauteur d’homme, et non plus d’événements.
Ses ouvrages sur Les Rois thaumaturges (1924), sur Les Caractères originaux de l’histoire rurale française (1931) et sur La Société féodale (1939-1940) reflètent cette conception nouvelle du métier d’historien, reconnue par l’institution lorsqu’il est nommé en 1936 professeur à la Sorbonne. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Marc Bloch est déjà considéré comme l’un des plus grands historiens européens.
Les leçons de l’Étrange défaite.
« Le bon historien ressemble à l’ogre de la légende : là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier », écrivait-il dans Apologie pour l’histoire, rédigée pendant la guerre. À ses yeux, l’histoire devait parler des hommes, de leurs peurs, de leurs erreurs, de leurs croyances. Elle exigeait une attention constante à la complexité. Cette exigence d’historien était une nécessité vitale pour comprendre la société de son temps : « L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. »
C’est pourquoi sa réflexion d’historien prit toute sa force dans la tourmente des années noires. Mobilisé en 1939 comme officier de réserve, il vit de l’intérieur la débâcle de 1940, l’armée française se désagréger, les institutions vaciller, les certitudes s’effondrer. De cette expérience naquit L’Étrange défaite, un texte écrit à chaud, dans l’urgence, presque dans la colère. Dès l’ouverture, le ton était donné : « Je suis Français. J’ai vécu la défaite de mon pays. Je ne l’accepte pas. »
Ce refus initial n’est pas celui d’un patriote aveugle, mais bien celui d’un homme savant qui cherche à comprendre ce qui s’est réellement passé. Et ce qu’il découvre en historien est accablant pour les insuffisances de l’état-major français : « Nos chefs, écrivait-il, ou ceux qui agissaient en leur nom, n’ont pas su penser cette guerre. » Cette phrase, simple et brutale, résumait son diagnostic. Pour Bloch, la défaite était d’abord une faillite intellectuelle du haut-commandement, une incapacité à comprendre un monde en mutation, à adapter les doctrines, à sortir des schémas anciens.
En somme, comme il l’écrivait encore, « Ce fut une défaite de l’esprit. » Au-delà même de la faillite militaire, c’était une crise de la pensée, une difficulté à affronter la réalité. Il y englobe aussi bien les hauts gradés que les responsables politiques, et même les milieux intellectuels. Il démontre leur autosatisfaction, leur incapacité à se remettre en cause, une confiance excessive dans des recettes du passé. Cette lucidité explique la force durable de son témoignage. En cela, il incarne une certaine idée de l’intellectuel : non pas celui qui confirme les certitudes, mais celui qui interroge, qui doute, qui analyse.
Un martyr de la Résistance.
Et de l’analyse à l’action, il n’y a qu’un pas à franchir. En s’engageant dans la Résistance, il fait un choix plus qu’audacieux. Âgé de plus de cinquante ans, exclu de l’université par les lois antisémites, enseignant dans des conditions précaires à Clermont-Ferrand puis Montpellier, il aurait pu se contenter de survivre, ou de poursuivre ses travaux discrètement. Mais ce passage à l’action est le prolongement naturel de ses analyses. Lui qui avait dénoncé la passivité, l’aveuglement, l’incapacité à penser, comment aurait-il pu s’y résigner ?
« Je suis Français », écrit-il dans l’Étrange Défaite. Cette phrase toute simple disait tout de son engagement. Elle n’était plus seulement une affirmation identitaire, de la part de ce Juif patriote dont la famille d’origine alsacienne avait choisi la France en 1871. Elle devenait un programme moral. À partir de 1942-1943, Marc Bloch entre pleinement dans la Résistance, rejoignant le mouvement Franc-Tireur, puis les Mouvements unis de la Résistance (MUR), où il occupe des responsabilités importantes. Il vit désormais dans la clandestinité, sous pseudonyme. Lui, le professeur reconnu, est devenu un homme de l’ombre. Mais le 8 mars 1944, Marc Bloch est arrêté par la Gestapo à Lyon, de sinistre mémoire, puis emprisonné à Montluc, interrogé et torturé, comme Jean Moulin avant lui. Et comme ce dernier, malgré la violence des interrogatoires, il ne livre pas ses camarades. Héroïque, il sera fusillé le 16 juin 1944 avec 29 de ses camarades près de Saint-Didier-de-Formans. Il avait 57 ans.
La famille de Marc Bloch a salué sa panthéonisation, à laquelle appelaient depuis longtemps responsables politiques et historiens. « C’est une très grande émotion et fierté. « Il s’est donné corps et âme pour la liberté et contre le nazisme », a déclaré sa petite-fille Suzette Bloch à l’Agence France-Presse. À l’heure où resurgit l’antisémitisme, il est bon de se souvenir que les Juifs de France, à l’instar du capitaine Dreyfus, ont donné leur sang pour la France.
Par ailleurs, à une époque où l’histoire est souvent instrumentalisée, où les rapports au passé sont souvent conflictuels, où l’on polémique sur la mémoire et sur l’enseignement de l’histoire, son sacrifice nous offre un repère. Il montre qu’on peut être à la fois rigoureux et engagé, critique et fidèle à des valeurs. Il rappelle surtout que la vérité exige la connaissance, et que cette exigence a un prix.
Historien, soldat, patriote, résistant : Marc Bloch traverse les catégories, car il n’a jamais dissocié le savoir et la responsabilité. Son parcours parle autant aux chercheurs qu’aux citoyens. Il incarne une forme d’humanisme exigeant, fondé sur la lucidité et l’action. Sa panthéonisation enverrait un message clair : la République honore ceux qui résistent, mais aussi ceux qui comprennent pourquoi il faut résister. À une époque marquée par les incertitudes, cette leçon n’a rien perdu de sa force. Panthéoniser Marc Bloch, c’est reconnaître que la lucidité peut être une forme de courage. Et que, face aux crises, la première des résistances reste peut-être celle de l’esprit.
Jean Garrigues
Jean Garrigues est normalien, professeur émérite à l’Université d’Orléans, président de la Commission internationale pour l’histoire des assemblées, membre des conseils scientifiques des Rendez-Vous de l’Histoire et de La Nouvelle Revue Politique. Il a publié une quarantaine d’ouvrages sur l’histoire politique de la France depuis la Révolution française. Son dernier livre s’intitule Les Avocats de la République, de Danton à Robert Badinter (Odile Jacob, 2025).
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