La prochaine présidentielle ne cherchera pas seulement un programme. Elle cherchera celui ou celle qui saura produire de la confiance, de l’appartenance et du consentement à l’effort. Autrement dit, elle posera à la politique une question très ancienne : comment refaire peuple quand les individus ne croient plus spontanément les uns aux autres ? Le vainqueur ou la gagnante de 2027 devra résoudre une quadrature du cercle que les religions ont affrontée bien avant les démocraties modernes. Il faudra dire la vérité sans devenir prophète de malheur. Demander des efforts sans paraître cruel. Proposer un avenir sans vendre des miracles. Reconnaître la gravité du monde sans éteindre le désir d’avenir. Dette publique, transition écologique, vieillissement, réarmement, immigration, fractures territoriales, intelligence artificielle : les grands sujets qui attendent le pays ne relèvent plus du catalogue électoral. Ils supposent des choix difficiles, parfois coûteux, souvent impopulaires. Or nos sociétés veulent encore la protection sans la contrainte, la souveraineté sans la discipline, la puissance sans en payer le prix. La question politique devient alors anthropologique. Comment faire accepter des sacrifices présents au nom d’un futur invisible ? Comment transformer une addition d’individus méfiants en communauté d’effort ? Comment convertir l’inquiétude en consentement et la lucidité en action collective ?
La religion comme technologie sociale
C’est ici que le travail de Paul Seabright devient précieux. Économiste britannique, professeur à la Toulouse School of Economics, il n’aborde pas la religion en théologien mais en analyste des formes de coopération humaine. Dans son dernier opus, The Divine Economy, il propose une idée simple et dérangeante : les religions comptent parmi les organisations les plus efficaces que l’humanité ait inventées, notamment mais pas seulement du point de vue économique, pour produire de la confiance, de l’engagement, de la transmission et du sacrifice volontaire.
Son intuition n’est pas de réduire les religions à des entreprises cyniques. Elle consiste au contraire à les regarder comme des technologies sociales capables de résoudre des problèmes très concrets : recruter, fidéliser, transmettre, hiérarchiser, consoler, sanctionner, promettre, relier. Une religion ne vend pas seulement une doctrine. Elle organise une communauté. Elle crée une réputation. Elle institue des règles communes. Elle donne une forme à l’invisible. C’est pourquoi la religion ne disparaît pas mécaniquement avec la modernité. Les sociétés sont plus riches, plus éduquées, plus scientifiques, mais elles n’ont pas aboli le besoin de sens, d’entraide, de récit et d’appartenance. Le fidèle n’adhère pas toujours à une théologie précise ; il entre souvent dans une communauté qui lui donne une place, une langue, des gestes, des obligations et des consolations, mais aussi lui rend des services très concrets : un emploi, un conjoint.
Dans ses travaux sur la confiance entre inconnus, Seabright pose une autre question fondamentale : comment des êtres humains, longtemps préparés à se méfier de ceux qui ne sont pas du clan, ont-ils pu construire des sociétés dépendant d’une immense coopération entre inconnus ? La réponse tient aux institutions, aux normes, aux récits et aux signes de confiance. Les religions ont excellé dans cet art : transformer l’inconnu en semblable, le semblable en membre, le membre en obligé moral.
Adam Smith : « Je vous l’avais dit. »
Adam Smith avait, lui aussi, souligné cette dimension institutionnelle de la religion. On retient surtout l’auteur de La Richesse des nations. On oublie parfois celui de La Théorie des sentiments moraux, attentif aux ressorts de la sympathie, du jugement moral et de la vie collective. Smith ne regarde pas la religion comme une simple illusion appelée à disparaître. Il voit qu’elle produit des effets sociaux : discipline, cohésion, retenue, contrôle de soi, appartenance. Il voit aussi que les Églises, comme les autres institutions humaines, sont exposées aux incitations, à la concurrence et à la rente. Une Église protégée par un monopole politique peut devenir paresseuse, bureaucratique, distante de ses fidèles. Une pluralité religieuse peut au contraire obliger les institutions à se rapprocher de ceux qu’elles veulent convaincre. Le raisonnement vaut bien au-delà du religieux. Toute institution qui cesse de chercher l’adhésion finit par administrer des restes de fidélité.
La politique française connaît ce danger. Elle a longtemps vécu sur la force accumulée de ses grandes croyances séculières : la République, le progrès, l’école, la nation, l’État social, l’Europe, le parti, le syndicat. Mais beaucoup de ces croyances sont devenues des mots de cérémonie. On les invoque encore, on les transmet moins. Elles continuent d’occuper l’espace public, mais elles n’organisent plus toujours les existences.
Le candidat entre prophète et gestionnaire
C’est là que se jouera 2027. Le candidat crédible ne pourra pas simplement additionner des mesures. Il devra produire une forme d’évidence collective. Il ne pourra pas davantage multiplier les promesses intenables. La période ne tolère plus les grandes annonces sans gravité. Les électeurs ont beaucoup entendu. Ils croient de moins en moins. Ils « dégagent » vite.
La difficulté sera donc de tenir ensemble deux exigences contraires. D’un côté, dire la vérité sur l’état du pays. De l’autre, éviter que cette vérité ne devienne une liturgie du déclin. Un peuple ne suit pas durablement un médecin qui ne lui annonce que la maladie. Mais il ne croit plus non plus le bonimenteur qui promet la guérison avant même le diagnostic.
Celui ou celle qui gagnera devra donc incarner autre chose qu’un programme. Une manière de parler vrai. Une capacité à maintenir les difficultés dans la fenêtre du dicible sans en faire un tombeau collectif. Une autorité assez ferme pour être suivie, assez humble pour être crue, assez imaginative pour ne pas confondre lucidité et désespoir. C’est moins une affaire de storytelling que de crédibilité morale. Les religions ne tiennent pas seulement par leurs récits ; elles tiennent parce que ces récits sont incorporés dans des pratiques, des rites, des obligations, des communautés. La politique, elle aussi, devra retrouver cette cohérence entre parole, incarnation et discipline collective.
Les institutions devenues guichets
Le problème ne concerne pas seulement les candidats. Il traverse toutes les institutions intermédiaires. Les syndicats, les partis, les associations, les caisses sociales, les médias, les collectivités affrontent la même crise de l’agrégation. Ils ne manquent pas seulement d’audience. Ils manquent de capacité à produire de l’appartenance. Les syndicats ont longtemps su faire ce que les religions accomplissent depuis des siècles : transformer une condition sociale en dignité, une revendication en communauté, une cotisation en geste moral. Leur crise n’est donc pas seulement numérique ou organisationnelle. Elle est presque liturgique. Moins de rites, moins de transmission, moins de fierté d’appartenir, moins de récit commun. Une institution qui ne produit plus d’appartenance devient un guichet. Or un guichet ne fonde jamais une civilisation. Il traite des dossiers, il ne fabrique pas du commun. Il répond à des demandes, il ne transforme pas des individus dispersés en corps collectif.
La politique moderne a prétendu reprendre cette fonction. Elle a même inventé cette bonne et juste idée de la laïcité comme nouvelle manière d’organiser la coexistence des croyances, autre sujet, quoique. République, nation, progrès, école, partis, syndicats, État social : autant de formes séculières d’agrégation. Mais ces formes s’épuisent lorsqu’elles ne sont plus vécues que comme des procédures.
Tout est dans tout
Tout est dans tout, non par paresse intellectuelle, mais parce que les grandes inquiétudes humaines ne se rangent jamais proprement dans les tiroirs de l’actualité. La présidentielle de 2027, l’épuisement des syndicats, la défiance envers les institutions, le retour des passions religieuses et la panique contemporaine devant l’intelligence artificielle parlent, au fond, de la même chose : notre difficulté croissante à produire du commun.
Les religions ont tenu parce qu’elles savaient faire ce que les institutions modernes ne savent plus toujours faire : donner une forme à l’invisible. Elles rendaient visible la communauté par le rite, supportable le sacrifice par le récit, crédible l’avenir par la promesse. Or c’est précisément ce tissu qui se défait. L’individu contemporain est saturé de messages, mais pauvre en médiations ; entouré de réseaux, mais souvent privé de communauté ; informé jusqu’à l’épuisement, mais rarement orienté.
C’est dans ce vide que l’intelligence artificielle apparaît non comme une simple innovation de plus, mais comme une puissance anthropologique. Elle parle, rassure, conseille, accompagne, personnalise. Elle ne remplace pas seulement des tâches. Elle commence à imiter des présences. Dans l’émission Quotidien, en juin 2026, la philosophe Gabrielle Halpern a eu cette formule éclairante : « L’IA fait des miracles, ça prend la forme d’un texte ou d’une image en quelques secondes. » La formule est plus profonde qu’elle n’en a l’air. Pour un esprit ancien, ce qui surgit ainsi du néant relèverait du prodige ; pour nous, cela relève du logiciel. Mais l’effet anthropologique demeure considérable : l’IA déplace la frontière entre le possible, le croyable et le sacré. C’est là que commence une nouvelle forme de croisade. Non pas une croisade contre une autre foi, mais contre une puissance capable de singer ce que les religions ont longtemps tenu pour leur domaine propre : l’apparition, la consolation, l’écoute, la promesse.
C’est pourquoi l’encyclique de Léon XIV sur l’intelligence artificielle ne doit pas être lue comme une parenthèse vaticane dans le tumulte technologique. Elle est peut-être l’un des premiers grands textes spirituels sur la nouvelle concurrence des consolations. L’IA inquiète parce qu’elle ne menace pas seulement le travail, la vie privée ou la vérité publique. Elle menace plus profondément de fabriquer des liens sans communauté, des réponses sans sagesse, des récits sans transmission, une présence sans prochain.
Le vainqueur ou la gagnante de 2027 devra donc répondre à une question plus ancienne que les sondages : comment refaire peuple sans mentir, comment demander des efforts sans fabriquer du ressentiment, comment dire la gravité du monde sans éteindre le désir d’avenir ? Voilà la quadrature du cercle. Les religions l’ont longtemps approchée. La politique l’a parfois imitée. L’intelligence artificielle prétendra peut-être la simuler. Mais gouverner, en démocratie, restera autre chose : non pas produire des croyants, mais rendre à des citoyens assez de confiance pour qu’ils acceptent encore de faire destin commun. Beaucoup rêvent encore du retour du Christ, du chef, du sauveur ou de l’homme providentiel. Mais à l’âge des avatars, des agents conversationnels et des foules numériques, une question moins folle qu’elle n’en a l’air commence à rôder : avec l’IA, le prochain messie politique aura-t-il encore besoin d’exister IRL comme disent les jeunes (In Real Life, dans la vie réelle) ?
Jacky Isabello
Jacky Isabello dirige le cabinet Parlez-moi d’Impact, qu’il fonde en 2023 après la cession de son agence CorioLink. Diplômé de l’École Supérieure de Gestion de Paris, il débute au cabinet du ministre des PME Jean-Pierre Raffarin avant de créer, en 1998, Press & Vous, rachetée en 2010 par le groupe Wellcom. Il poursuit ensuite son parcours entrepreneurial en lançant AlgoLinked puis CorioLink en 2014. Co-auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’entreprise et au travail, dont En finir avec la dictature du salariat, écrit avec Thibault Lanxade, il a également contribué à un rapport remis au président du Sénat sur l’esprit d’entreprendre. Officier de réserve de la Marine nationale et administrateur du think tank Synopia, Jacky Isabello est membre du comité éditorial de La Nouvelle Revue Politique, où il publie régulièrement.
Voir aussi
1 juin 2026
Victoire sportive, défaite nationale
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
3 décembre 2025
Principes et enjeux de la déconstruction
par Baptiste RappinMaître de Conférences HDR à l’IAE Metz School of Management.
On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?
0 Commentaire37 minutes de lecture
5 décembre 2025
Le Service Militaire de l’Algorithme : face aux agents IA, l’impératif de la « conscription Cyber »
Un événement rare, discret et profondément inquiétant a récemment alerté le monde de la cybersécurité et devrait terrifier l'ensemble des décideurs mondiaux.
0 Commentaire9 minutes de lecture
10 décembre 2025
Entretien avec Stéphane Rozès : Recivilisation de la mondialisation ou barbarie
par Stéphane RozèsPolitologue, président du cabinet de conseil Cap.
Dans cet entretien, Stéphane Rozès propose son analyse de la crise politique en France, de ses liens avec les processus européens et mondiaux, ainsi que des perspectives d’évolution des relations entre l’Europe et la Russie.
0 Commentaire54 minutes de lecture