Sur la condamnation de Kamel Daoud, l’acharnement contre Boualem Sansal, et le silence français

À Boualem Sansal, revenu. À Kamel Daoud, condamné hier. À ceux qui, dans les deux langues, tiennent la plume droite.

Il suffit d’une main. D’une table, d’une feuille, d’une phrase qu’on met debout contre le vent qui la voudrait couchée. C’est ainsi qu’écrit Kamel Daoud. C’est ainsi qu’a écrit Boualem Sansal avant qu’on le jette en cellule, et c’est ainsi qu’il recommencera, parce que les hommes de cette trempe ne savent pas faire autrement.

Avant-hier, 21 avril 2026, le tribunal d’Oran a condamné Kamel Daoud à trois ans de prison ferme et à cinq millions de dinars d’amende. Sans avocat à la barre. Sans défense. Au titre d’une loi — la Charte pour la paix et la réconciliation nationale — qu’on applique, pour la première fois dans l’histoire de ce pays, à une œuvre de fiction. Houris, prix Goncourt 2024. Un roman sur la décennie noire, sur une jeune fille muette, sur ce que l’Algérie officielle a décrété qu’on ne pourrait plus nommer. Le mandat d’arrêt est lancé. L’interdit de retour est scellé. Le Goncourt des bibliothèques françaises est, dans son propre pays natal, un fugitif par décret.

Et la France ?

La France regarde ses souliers.

Il existe une fable, dans le livre VII de La Fontaine, qu’on n’apprend plus guère dans les écoles et qu’il faudrait désormais lire en Conseil des ministres. Un gros rat, lassé des soins du monde, s’est creusé une demeure dans un fromage de Hollande. La solitude y est « profonde » — le vers est du poète —, la nourriture abondante, les parois douces. Un jour, la députation de ses anciens compagnons vient le trouver : leur cité est en guerre contre les chats, ils ont besoin d’argent, ils ont besoin de mains. Le rat leur répond qu’il ne peut rien pour eux. Qu’il s’est « retiré du monde ». Et il referme la porte du fromage.

La Fontaine conclut ainsi : Qui désignai-je, à votre avis, par ce Rat si peu secourable ? Il parlait, lui, d’un faux dévot. Je parlerai, moi, d’une République.

Car c’est bien cela, aujourd’hui. La France s’est retirée dans son fromage. Elle a ses équilibres, ses « sensibilités », sa mémoire coloniale qu’elle porte en bandoulière comme on porte un brassard d’immunité. Et quand la députation des écrivains vient frapper à la paroi de cire — quand un Sansal crie depuis sa geôle, quand un Daoud tombe sous les coups d’une loi scélérate — la paroi ne s’ouvre pas. On entend, à travers le fromage, une voix feutrée qui récite : « respect, calme et exigence ».

Sansal et Daoud n’ont pour seul régiment que leur sang et leur langue. Pas d’ambassade, pas de ministre de tutelle, pas de porte-voix diplomatique. Ils ont une mémoire, une colère, une hygiène. Ils ont tôt compris que mal nommer les choses ajoute au malheur du monde — Camus l’avait dit, Camus qui était de là-bas, Camus que la France cite aux enfants sans toujours comprendre ce qu’il lui en a coûté de l’écrire.

En face : un régime qui juge les livres comme on juge les hommes, et qui juge les hommes comme on juge les bêtes. Un régime qui condamne un romancier pour avoir écrit un roman, qui enferme un octogénaire pour avoir refusé de se taire. Ni la finesse de la censure, ni la ruse du compromis : seulement la main lourde du geôlier.

Et au-dessus ? La France. Dont le silence, désormais, a tout d’un consentement.

Car il faut le dire, et le dire sans tremblement : l’Élysée s’est tu. Le Quai d’Orsay a murmuré. La République — celle qui, jadis, n’a pas craint de nommer les bûchers et les roues, celle qui tire encore quelques pages de gloire du J’accuse de Zola — cette République-là baisse les yeux devant un régime qui broie deux de ses plus grands écrivains de langue française. Deux hommes qui écrivent en français, pensent en français, souffrent en français. Et la France se tait en français.

Emmanuel Macron a choisi trois mots pour Sansal. Une méthode « faite de respect, de calme et d’exigence ». Belle trilogie. Ciselée. Onctueuse. Un alexandrin diplomatique. Le problème, c’est qu’elle décrit une méthode qui n’a pas fonctionné. Ce n’est pas la France qui a sorti Sansal de sa cellule. C’est l’Allemagne. C’est Frank-Walter Steinmeier, président d’une République qui, lui, a osé demander la grâce et l’obtenir. Macron a reçu Sansal à l’Élysée, certes, avec les photos, les communiqués, les remerciements appuyés aux amis allemands. Mais les clés de la cellule, c’est Berlin qui les avait en main.

On peut admettre sans honte que l’Allemagne ait sauvé un écrivain français. Ce qu’on ne peut admettre, c’est que la France, un an durant, n’ait été capable que de murmurer pendant qu’un homme proche de quatre-vingts ans, malade, rongé par un cancer, s’étiolait dans une geôle d’Alger. On ne peut admettre que notre diplomatie, jadis tenue par Vergennes, Talleyrand, Jules Cambon, soit tombée entre les mains de techniciens du communiqué qui confondent la gravité avec la tiédeur et la patience avec la peur.

Ce silence a des raisons. Il en a toujours. Le gaz, les visas, la diaspora qu’on ne veut pas froisser, la peur vague d’une rue qu’on n’ose plus regarder dans les yeux. Toutes ces raisons, mises bout à bout, font un pays qui n’ose plus, un président qui ne tance pas, un ministère qui convoque l’ambassadeur comme on convoque un voisin pour une fuite d’eau, et qui repart en s’excusant du dérangement.

Et aujourd’hui que Daoud est frappé — Daoud, à qui la langue française doit tant, Daoud qui a rendu à Camus une part de sa lumière en écrivant Meursault, contre-enquête, Daoud qui écrit dans la langue de Racine et la défend mieux que beaucoup de ses défenseurs patentés —, aujourd’hui que Daoud est frappé, que dira l’Élysée ? Un communiqué. Une ligne. Un « suit avec attention » qui est à la colère ce que l’eau tiède est à l’orage.

Il y a pire que cette tiédeur : il y a son écho intérieur. Sansal, rentré, n’en a pas fini. Les attaques continuent, en France, contre l’homme et contre le livre qu’il prépare chez Grasset. On veut abattre par la presse ce qu’on n’a pu achever par la prison. Pendant que les uns écrivent, les autres aboient, et ceux qui devraient protéger les premiers prennent soin de ne pas heurter les seconds. Le rat, dans son fromage, tend l’oreille et se félicite du silence.

Bernanos, lorsqu’il vit les prêtres de Majorque bénir les pelotons de Franco, écrivit Les Grands Cimetières sous la lune. Il ne connaissait pas personnellement les fusillés. Il n’était pas de leur bord. Il était, par toutes ses fidélités — catholique, monarchiste, ancien combattant — du camp d’en face. Mais il écrivit, parce qu’il arrive un moment où l’on doit choisir entre les siens et la vérité, et qu’un homme debout choisit la vérité.

Aujourd’hui, les nôtres se taisent. Ils ont les vérités qu’on peut dire sans frais, les causes qu’on épingle au revers d’une veste sans qu’il en coûte, les indignations tarifées, livrées à la saison. Ils ont tout — sauf ce que Bernanos avait : ce petit os dur au fond de l’homme qui lui fait dire non quand tout lui conseille de se taire.

Bernanos n’avait rien à gagner. Il perdit presque tout. C’est pour cela qu’on le lit encore.

Ceux qui nous gouvernent, eux, auraient tout à gagner. Un mot haut, un geste franc, un ambassadeur rappelé, un accord suspendu, une parole présidentielle qui ne soit pas un communiqué mais un acte — voilà ce qu’il faudrait. Et voilà ce qu’on n’aura pas. On préfère la méthode du calme, qui est le nom que prend la couardise quand elle veut se vêtir.

Sansal, dans sa cellule, a confié une chose qui m’a bouleversé. Sur France Inter, à son retour, il a dit : « J’ai découvert cette chose terrible en prison, c’est que notre mémoire se vide… On ne sait plus parler. » Il avait tenté de réciter des poèmes appris par cœur — Verlaine — et il avait buté. Il ne savait plus parler.

Imaginez cela. Un homme malade, enfermé pour avoir exprimé une opinion, qui se bat contre l’effacement de Verlaine dans sa propre tête. Imaginez ce que ce combat dérisoire et immense dit de la littérature, de la langue française, de ce qu’elle tient encore debout dans un corps qu’on veut briser. Verlaine à Alger, contre les murs. Verlaine dans la bouche d’un homme que son pays traite en ennemi et que le nôtre n’a pas su défendre.

Et nous, de ce côté-ci de la Méditerranée, que récitons-nous ? Les éléments de langage du Quai d’Orsay. Le dernier communiqué. La formule équilibrée. La phrase qui n’engage à rien parce qu’elle ne dit rien.

La fable s’achève, chez La Fontaine, sur une question : Qui désignai-je par ce Rat si peu secourable ? Le poète répondait : un faux dévot, un homme qui se pare de grandeur et qui, au moment où sa grandeur devrait se manifester, se calfeutre.

La République n’est pas un fromage. Elle n’a pas été conçue pour abriter un rat gras et méditatif. Elle a été pensée pour porter la voix des hommes debout, fût-ce contre elle-même. Voltaire l’a fait pour Calas. Zola pour Dreyfus. Hugo pour tout ce que son siècle étouffait. La France a un acte de naissance qui est une indignation ; et quand elle l’oublie, elle se rétrécit dans sa propre matière jusqu’à n’être plus qu’une meule à demi grignotée où vivent des rats.

Pendant ce temps, à Alger, à Paris, à Oran, deux hommes écrivent. Ou se souviennent d’avoir écrit. Ou se préparent à réécrire. L’un est revenu de prison, l’autre y est condamné par contumace. Tous deux continuent. Parce que c’est tout ce qu’ils ont, et tout ce qu’il faut. Ils ne demandent pas la lune ; ils demandent qu’on les nomme. Qu’on les nomme comme la France, jadis, savait les nommer : haut, clair, net, sans trembler.

Il y aura toujours deux espèces d’hommes : ceux qui écrivent quand on leur scelle la bouche, et ceux qui se taisent quand on leur donne la parole. Les premiers sont les courageux. Les seconds se sont retirés du monde.

Voilà la fable. Elle n’a pas de morale. Ou plutôt : sa morale, c’est la honte — et la honte, dans une République, est la seule chose qu’on ne puisse déléguer à personne.

La honte est pour Macron. La honte est pour Barrot. La honte est pour le Quai.

La gloire, elle, est pour Sansal, qui récite Verlaine derrière les barreaux.

Et pour Daoud, qui, apprenant sa peine, a simplement dit : je retournerai en Algérie un jour.

Entre ces deux phrases — l’une qui bute, l’autre qui tient — passe toute la distance qui sépare la littérature du pouvoir. Toute la distance qui sépare, aujourd’hui, les hommes debout des rats retirés du monde.

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