Vu d’Israël, le débat autour de la ‘’loi Yadan’’ a eu de quoi surprendre, et inquiéter. L’ampleur des passions que le texte a suscitées, ainsi que l’incroyable succès rencontré par la pétition pour le moins ambiguë lancée par certains de ses opposants, démontrent une fois de plus que l’antisémitisme et le rapport à l’État d’Israël demeurent des passions françaises, et que ces questions sont encore loin d’être abordées avec le minimum de sérénité, voire de rationalité, dont elles auraient bien besoin. La proposition de loi était sans doute formulée avec trop d’ambivalence et de maladresse. Mais elle avait le mérite de pointer du doigt une réalité incontestable, ancienne mais de plus en plus prégnante, tout en étant trop rarement décelée et dénoncée : l’antisémitisme contemporain s’acharne sur le fait national israélien avec d’autant plus de virulence que cela lui permet de s’exprimer dans le langage de l’humanisme et du soutien aux peuples opprimés. Cela ne signifie pas que tous les « antisionistes » seraient des antisémites plus ou moins assumés. L’antisémitisme a ses idiots utiles, nombreux dans les rangs de la gauche radicale, et leur bonne foi antiraciste n’est pas à remettre en cause. Par contre tous les antisémites, ou presque, vouent une haine farouche à l’État d’Israël, cette haine étant devenue, depuis bien longtemps mais avec une vigueur décuplée ces dernières années, le vecteur le plus exploité et le plus efficace de la haine antijuive.
Il est donc pour le moins préoccupant de constater que certaines figures publiques de premier plan, qui ont très certainement conscience de ce phénomène, en soient arrivées, dans le cadre de la controverse autour de la ‘’loi Yadan’’, à remettre en question la légitimité même de l’État d’Israël. Dans une tribune récemment publiée par le quotidien « Libération », le sociologue Michel Wieviorka entend démontrer l’inanité de la proposition de loi en faisant référence, assez étrangement, au chassé-croisé qu’il croit constater entre, d’une part, ceux des Juifs de France qui choisissent de la quitter pour s’installer en Israël, et, de l’autre, les Israéliens qui font le chemin inverse, des « exilés », « généralement éduqués et qualifiés », mais « ne se reconnaissant plus » dans un pays qui serait irrémédiablement acquis à l’extrémisme nationaliste et religieux. Les premiers ne seraient pas concernés par la loi Yadan, car ils refont leurs vies à des milliers de kilomètres des phénomènes qu’elle entendait combattre. Argument quelque peu surprenant, les Israéliens d’origine française préservant des liens très solides, dans la plupart des cas, avec leur pays d’origine, et continuant de se préoccuper, pour d’évidentes raisons, de la progression fulgurante qu’y effectue l’antisémitisme. Mais c’est le rôle que le sociologue fait jouer aux seconds qui a de quoi choquer : si la loi avait été adoptée, nous explique-t-il, ces ‘’exilés politiques’’ auraient risqué d’être inquiétés. par la justice, car ils remettraient en cause la justesse du sionisme et la légitimité de l’État qu’il a engendré.
Argument pour le moins spécieux. Car, les études des collègues israéliens de Michel Wieviorka le montrent, la dérive autocratique, hélas bien réelle, opérée par le gouvernement israélien n’occupe qu’une part minime dans les motivations des Israéliens tentant une seconde vie hors des frontières de l’État hébreu, les considérations économiques et sécuritaires étant bien plus décisives. D’autre part, contrairement à ce que la tribune du sociologue laisse entendre, très peu de ces « exilés » choisissent la France : ils sont infiniment plus nombreux à opter pour les pays anglo-saxons ou pour ceux de l’Europe méridionale, qui représentent l’avantage d’une relative proximité géographique avec Israël, pays avec lequel ils ne cherchent donc pas, manifestement, à rompre totalement. Admettons tout de même que certains Israéliens aient décidé de renoncer à vivre dans leur pays car ils s’inquiètent, à juste titre, des penchants illibéraux, racistes et théocratiques du gouvernement Netanyahou : cela suffirait-il à en conclure, comme le fait Wieviorka, qu’ils en arrivent à douter de la légitimité même de leur pays ?
D’une manière significative, le sociologue emploie le terme ‘’régime’’ pour évoquer l’État hébreu. Or Israël est encore une démocratie, un État de droit, malgré les coups de butoir de la coalition actuelle. Et le propre des démocraties, l’un de leurs nombreux avantages sur d’autres régimes, réside dans leur capacité à évoluer, à se corriger, à s’améliorer. Spécificité que Wieviorka refuse d’accorder à la démocratie israélienne, ce qui l’amène à poser cette stupéfiante question : Si l’avenir d’Israël est dans des processus où la force prime sur le droit, dans l’autoritarisme ultranationaliste et la théocratie, dans la pratique des crimes de guerre, n’était-ce pas inscrit dès le départ, dans le projet même du sionisme ? Difficile de ne pas être abasourdi à la lecture d’une proposition aussi déterministe et simpliste, de surcroît lorsqu’elle est formulée par un intellectuel de renom, même s’il semble l’attribuer (encore une fois, sur quelle base tangible ?) aux ‘’exilés’’ israéliens. C’est dans les rangs les plus radicaux de l’extrême gauche marxiste, tiers-mondiste ou ‘’décoloniale’’, courants dont Wieviorka est pourtant fort éloigné, qu’habituellement ce genre de raccourci simpliste et essentialisant, refusant à l’État d’Israël, et à lui seul, la légitimité de son existence même, se dit et s’écrit. Mais le sociologue semble l’ignorer, ou en faire peu de cas. D’autant moins qu’un autre intellectuel de renom, jusqu’à récemment directeur de la rédaction d’un grand quotidien de gauche, abonde dans son sens.
En Dov Alfon, Michel Wieviorka a trouvé l’incarnation de la figure de l’exilé politique israélien, même si, comme il le rappelle lui-même, cela fait plus de 12 ans que le journaliste a quitté Israël, donc bien avant la vague d’émigration actuelle. Et l’ancien directeur de la rédaction de « Libération » n’y est pas allé, lui non plus, de main morte dans la remise en cause de la légitimité de son ancien pays, lorsque, au micro de « France Inter », il a affirmé que si, « pour survivre », Israël devait être « aussi cruel que le Hamas », alors « ce projet n’avait pas de sens ». La citation, reprise par Wieviorka, est proprement ahurissante. D’abord parce que même s’il s’évertuait à le devenir, l’État d’Israël aurait bien du mal à être ‘’aussi cruel’’ que l’organisation responsable des massacres du 7 octobre, organisation dont les dirigeants ont répété à l’envi que ce genre d’opérations devait être reproduite maintes et maintes fois et que les populations civiles palestiniennes avaient vocation au martyre. Difficile d’atteindre un tel niveau de cruauté. Pas parce que l’Étatreproduit d’Israël est particulièrement vertueux (quel État peut prétendre l’être ?), mais parce que, il faut le répéter, il est encore un État de droit. Citation ahurissante également car celui qui l’a formulée néglige qu’Israël est confronté à un État (la République islamique d’Iran), à des organisations terroristes (Hamas, Hezbollah) ou semi-étatiques (Houthis) qui ont fait de son annihilation pure et simple un élément central de leurs professions de foi respectives. Il est légitime de s’interroger sur les limites du recours à la force contre de tels ennemis, ou de critiquer le peu de considération de certains dirigeants israéliens, civils ou militaires, pour les vies civiles des populations d’où sont issues les organisations terroristes évoquées plus haut.
De nombreux Israéliens attachés, eux, à leur pays, de nombreux sionistes donc, partagent ces interrogations, formulent ces critiques. Mais ils ne conditionnent pas l’existence même d’Israël à son respect des règles de la guerre, ils ne la subordonnent pas à son adéquation à de hautes exigences éthiques. On n’imagine d’ailleurs pas que de telles exigences soient formulées à l’encontre d’autres pays, quelle que pourrait être la gravité de leur attitude en temps de guerre. C’est pourtant ce que font Alfon et Wieviorka : avec une désinvolture confondante, un journaliste et un sociologue, tous deux de premier plan, tous deux pourtant éloignés de l’ultra-gauche et de ses obsessions ‘’antisionistes », remettent en question la légitimité d’un pays souverain, foyer de 10 millions de personnes, reconnu par les Nations Unies et qui, il n’y a pas si longtemps, a subi l’une des pires attaques terroristes de l’histoire contemporaine.
Espérons que cet ‘’antisionisme’’ de centre-gauche, respectable et bien-pensant, ne soit qu’un phénomène de mode, une version édulcorée, polie et sans conséquence des poussées de fièvre anti-israéliennes qui ont gagné ces dernières années certains campus occidentaux. On peut affirmer toutefois avec certitude qu’elle ne fera qu’accentuer le malaise des Français juifs, renforçant de ce fait la pertinence de l’idée sioniste.
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