Arnaud Benedetti : Vous publiez prochainement un nouvel ouvrage, L’Embrasement du monde. Quelle est la thèse centrale de ce livre ?

Vladimir Fédorovski : Ce livre part d’une intuition simple : nous ne comprenons pas correctement le moment que nous vivons. Pour y remédier, je m’appuie sur les analyses d’un personnage clé mais largement méconnu, Iakovlev, ancien conseiller de Gorbatchev et qui fut le véritable promoteur de la “Pérestroïka”. Il a été, en quelque sorte, l’authentique « magicien du Kremlin », celui qui a pensé la fin du communisme et accompagné la réunification allemande. Or, il a laissé derrière lui des textes presque prophétiques sur la crise ukrainienne, sur la montée des tensions avec l’Iran et sur la personnalisation croissante du pouvoir. Ce sont ces écrits que je mobilise pour éclairer notre présent.

Arnaud Benedetti : Vous décrivez une situation extrêmement préoccupante…

Vladimir Fédorovski : Oui, et je pèse mes mots : nous vivons probablement le moment le plus dangereux de l’histoire depuis la Seconde Guerre mondiale. Les tensions sont multiples, systémiques, et surtout mal analysées. Pendant des années, notamment depuis le 28 février, on a accumulé les approximations stratégiques. L’exemple de l’Irak reste emblématique : les responsables américains ont bâti leurs décisions sur des analyses erronées, et nous en payons encore aujourd’hui le prix.

Mais il y a aussi une forme de prise de conscience récente. Un consensus commence à émerger sur les erreurs commises.

Arnaud Benedetti : Dans ce contexte, comment jugez-vous la situation américaine ?

Vladimir Fédorovski : Elle est profondément instable. La question de la pérennité politique de Donald Trump se pose clairement. Les sondages sont mauvais, notamment en vue des élections de mi-mandat, et son soutien s’effrite, y compris dans des bastions traditionnels comme certains électorats juifs à New York.

Par ailleurs, les démocrates attaquent frontalement sa santé mentale et ses prises de position. Les services de renseignement et l’état-major militaire eux-mêmes ont exprimé des réserves importantes sur certaines orientations stratégiques. Si cette dynamique se poursuit, on pourrait assister à un véritable échec historique, avec des conséquences lourdes pour la stabilité politique américaine.

Arnaud Benedetti : Vous évoquez aussi des facteurs très personnels dans la prise de décision…

Vladimir Fédorovski : Absolument. Le narcissisme de Trump joue un rôle non négligeable. Cela peut conduire à des décisions impulsives, voire irrationnelles. Mais paradoxalement, il a aussi montré une capacité à reculer face à la difficulté. C’est ce qui laisse entrevoir une possibilité : celle d’un retour à une forme de pragmatisme.

Arnaud Benedetti : Peut-on encore espérer une désescalade sur le plan international ?

Vladimir Fédorovski : Oui, et c’est un point essentiel. Malgré la gravité de la situation, tout n’est pas perdu. Des négociations sont en cours, notamment autour de l’Iran, avec la perspective d’un moratoire nucléaire. Les discussions impliquent des acteurs clés, notamment la Chine, qui joue aujourd’hui un rôle déterminant, y compris dans des enceintes inattendues comme Islamabad.

Si Trump parvient à établir un équilibre avec les Chinois et les Russes, il pourrait enrayer la spirale actuelle. Il pourrait même chercher à se repositionner comme un artisan de la paix.

Arnaud Benedetti : Justement, quel rôle jouent aujourd’hui la Chine et la Russie ?

Vladimir Fédorovski : Leur rapprochement s’est considérablement renforcé, notamment à la faveur de la crise iranienne. Sur le plan énergétique, la Chine se réoriente vers la Russie, via des oléoducs et des gazoducs sibériens. Cette dynamique redessine les équilibres mondiaux.

Par ailleurs, les Chinois sont désormais des acteurs centraux des négociations internationales, notamment sur les questions militaires.

Arnaud Benedetti : Et la situation en Ukraine ?

Vladimir Fédorovski : Elle reste extrêmement préoccupante. Une offensive russe est attendue entre fin mai et début juin. Les Ukrainiens font face à des difficultés majeures en matière d’armement et de ressources humaines. Des sources britanniques évoquent même une pénurie critique après le 12 juin.

À cela s’ajoutent des tensions politiques, notamment entre Trump et Zelensky. Trump voit ce dernier comme un « acteur professionnel », tandis que certaines figures ukrainiennes, comme Boudanov, le chef de cabinet du président ukrainien, apparaissent de plus en plus comme les véritables relais du pouvoir soutenus par les Américains.

Arnaud Benedetti : Vous faites également un parallèle avec les grandes crises du XXᵉ siècle…

Vladimir Fédorovski : Oui, car l’histoire éclaire le présent. La crise de Cuba en 1962, ou encore les tensions entre Andropov et Reagan, montrent que même dans des situations extrêmes, des mécanismes de régulation peuvent émerger.

Mais aujourd’hui, nous faisons face à une combinaison inédite : crise énergétique, inflation, tensions militaires multiples… À tel point que la crise de 1929 pourrait presque apparaître comme mineure en comparaison.

Arnaud Benedetti : Dans ce paysage troublé, comment jugez-vous la position de la France ?

Vladimir Fédorovski : La France s’en sort relativement mieux que d’autres, notamment grâce à son héritage gaulliste et à son réseau francophone. Cela lui donne une certaine capacité d’équilibre. Mais cela ne doit pas masquer la gravité de la situation globale.

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