Une scène fondatrice : le pape face aux services

Le vendredi 12 décembre 2025, sous les fresques de Michel-Ange de la loge des bénédictions, Léon XIV reçoit quatre hommes que les papes n’accueillent jamais ensemble : Bruno Valensise, patron de l’AISI, le renseignement intérieur italien, Giovanni Caravelli, directeur de l’AISE, les services extérieurs, Vittorio Rizzi, à la tête du DIS, l’organe de coordination, et Alfredo Mantovano, sous-secrétaire d’État chargé du renseignement. [1]

L’audience est sans précédent dans l’histoire récente du Saint-Siège. Le nouveau pontife, premier pape américain, né Robert Francis Prevost à Chicago en 1955, Augustin de formation, longtemps missionnaire au Pérou, exhorte ses invités à exercer leur métier « avec une perspective éthique », avant de les remercier pour leur rôle dans la protection du Vatican. Officiellement, la rencontre célèbre le centenaire des services italiens. Officieusement, la presse italienne en livre une lecture nettement plus opérationnelle.

Dès le 3 décembre 2025, dans Il Messaggero, Francesco Bechis annonce « la première visite des 007 chez le pape Léon » et crédite « la mise en scène de Mantovano » d’avoir rendu possible une « rencontre réservée étendue à une délégation des services italiens ». [1] Bechis cite deux dossiers attendus sur la table : le cas d’Alberto Trentini, coopérant italien détenu depuis plus d’un an à Caracas, et la guerre en Ukraine, où Léon XIV venait publiquement de souhaiter un rôle de médiation italien. Le 13 décembre, dans Domani, Francesco Peloso prolonge l’analyse : le pape, écrit-il, est entré « dans le fond des problématiques » propres aux services, et son insistance sur l’interdiction d’utiliser des informations réservées pour « intimider, manipuler, faire chanter, discréditer » prêtres, journalistes ou société civile résonne comme un rappel à l’ordre adressé au scandale Paragon, ce logiciel espion italien qui aurait visé don Mattia Ferrari, aumônier de l’ONG migrante Mediterranea, avec un possible débordement sur des communications impliquant le pape François. [2] Aucune des fuites entourant l’audience du 12 décembre ne mentionne le dossier algérien. Ce que ces fuites établissent, en revanche, c’est qu’un canal opérationnel existe, qu’il traite des dossiers actifs, et qu’il fonctionne sous la régie de Mantovano.

Une scène fondatrice : le pape face aux services

Car le renseignement pontifical n’est pas une invention récente. Fondé en 1566 par Pie V pour contrer les espions étrangers infiltrant le Vatican, il fut qualifié par Simon Wiesenthal, le chasseur de nazis, de « meilleur service d’espionnage du monde ». L’écrivain Eric Frattini en a retracé cinq siècles d’histoire : assassinats de souverains, poisons diplomatiques, jeux d’influence pendant la guerre froide, soutien clandestin à Solidarność sous Jean-Paul II. [3] Le Saint-Siège n’a jamais eu besoin d’agences au sens moderne : il dispose d’un réseau mondial de clergé, de nonces apostoliques et d’ordres religieux qui couvre mieux la planète que la plupart des services nationaux. Le Maghreb lui-même n’est pas une terre vierge pour cet appareil : dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, Tanger sert de nœud logistique à la « filière des monastères », par laquelle d’anciens hauts responsables nazis — dont Adolf Eichmann et Reinhard Kops — sont acheminés d’Espagne vers l’Amérique du Sud, parfois à bord du yacht Dyeilan de Marguerite d’Andurain, agent en lien avec l’évêque Alois Hudal. [3]

Alger, point de convergence des agendas

Quatre mois après l’audience du 12 décembre, le 13 avril 2026, Léon XIV atterrit à Alger. [4] C’est la première visite papale en Algérie indépendante, et la première audience d’un chef d’État algérien au Vatican depuis celle d’Abdelaziz Bouteflika en 1999. Entre ces deux dates, un ballet diplomatique s’est enchaîné.

Le fil rouge ne commence pas à Rome mais dans la chapelle Sixtine, le 8 mai 2025, jour de l’élection de Robert Francis Prevost sur le trône de Pierre. Cinq jours plus tôt, la presse spécialisée du renseignement avait publié à Paris un portrait croisé des deux papabili les plus cités, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État, et le cardinal Matteo Maria Zuppi, archevêque de Bologne, en les présentant comme « initiés au monde du renseignement » et en notant que les tensions mondiales n’avaient plus pesé sur une élection papale à ce point depuis la guerre froide. [5] Quel que soit l’élu, il hériterait de l’appareil. Ce fut Prevost. Dans les heures qui suivent le conclave, l’archevêque d’Alger, le cardinal franco-algérien Jean-Paul Vesco, né à Lyon en 1962, ancien avocat d’affaires formé à HEC devenu dominicain en 1995, installé en Algérie depuis 2002, naturalisé algérien par décret présidentiel en février 2023, créé cardinal par François le 7 décembre 2024, le jour précis de la réouverture de Notre-Dame de Paris, sous une couverture médiatique qui éclipse totalement son élévation en France, saisit le nouveau pape. [6]

La date n’est pas neutre : le 8 mai est précisément la fête liturgique des dix-neuf bienheureux d’Algérie, ces religieux assassinés pendant la décennie noire dont le procès en béatification fut conclu en 2018. « Vous avez été élu ce jour-là, vous devez être le premier pape à venir », lui dit en substance Vesco, qui ajoute l’argument augustinien. [6] Léon XIV accepte sur-le-champ. Deux jours plus tard, il en informe l’ambassadeur d’Algérie près le Saint-Siège. L’audience du 24 juillet 2025 ne fera, elle, que régulariser et solenniser une invitation déjà acquise : ce jour-là, le président algérien Abdelmadjid Tebboune est reçu au Vatican, en marge du cinquième sommet intergouvernemental italo-algérien de haut niveau qui se tient à Rome. Le même jour, dans la même ville, Tebboune passe directement de la table de Meloni à celle du pape. La diplomatie énergétique et la diplomatie religieuse partagent le même calendrier. Il rencontre, en fin de matinée, Léon XIV en audience privée au Palais apostolique, puis le cardinal Parolin, l’un des deux papabili dont la presse spécialisée avait, trois mois plus tôt, fait un objet d’intérêt pour les services étrangers, et dont la correspondance vaticane avait déjà été ciblée par des tentatives d’intrusion attribuées à des acteurs étatiques chinois lors des négociations sur les évêques chinois, ainsi que Mgr Daniel Pacho, sous-secrétaire pour les affaires multilatérales. La visite se conclut par un passage à la chapelle Sixtine. [7]

Le communiqué du Saint-Siège évoque « le dialogue interreligieux » et « la construction de la paix ». [7] Ce n’est pas la première fois que Tebboune croise un pape : il avait déjà serré la main de François, brièvement, le 14 juin 2024 à Borgo Egnazia, en marge du G7 italien sur l’intelligence artificielle. Mais cette poignée de main protocolaire n’avait débouché sur rien. L’audience de juillet 2025, elle, scelle un cycle. Le 22 septembre 2025, à Alger, Tebboune reçoit à son tour Vesco au palais présidentiel, en présence du chef de cabinet de la Présidence Boualem Boualem et du ministre des Affaires religieuses Youcef Belmehdi : un nœud algérien de la même boucle, deux mois après l’audience romaine.

Le 2 décembre 2025, dans l’avion du retour du Liban, le pape mentionne publiquement son désir de fouler un jour la terre d’Augustin. Le 23 février 2026, le quotidien algérien Casbah Tribune fait fuiter les dates précises du voyage en citant des sources diplomatiques, le Vatican officialise dès le lendemain, le 25 février, par un bulletin de la salle de presse du Saint-Siège annonçant un voyage apostolique de dix jours, du 13 au 23 avril, en Algérie, au Cameroun, en Angola et en Guinée équatoriale. [4] Le programme détaillé jour par jour est publié le 16 mars. Le 25 mars, Giorgia Meloni s’envole pour Alger : c’est son deuxième déplacement officiel dans la capitale algérienne depuis son arrivée au pouvoir, après celui de janvier 2023, et leur sixième rencontre bilatérale depuis novembre 2022, entre Charm el-Cheikh, Alger, New York, Bari, Rome et de nouveau Alger. Le 13 avril, Léon XIV y arrive à son tour.

Gaz, Italie et diplomatie parallèle

C’est ici que le gaz entre en scène. L’Italie importe environ 30 % de son gaz d’Algérie via le gazoduc TransMed. ENI, le géant énergétique italien, y est implanté depuis des décennies. Le plan Mattei, grande initiative africaine de Meloni, en fait son pivot, au point que Tebboune avait été invité comme hôte spécial au sommet du G7 de Bari en juin 2024, où Meloni et lui avaient acté un projet agricole géant de 36 000 hectares. Lorsque la Première ministre atterrit à Alger le 25 mars 2026, elle ne vient pas seulement parler de coopération : elle vient sécuriser des volumes supplémentaires, signer de nouveaux accords ENI-Sonatrach sur l’exploration offshore et le gaz de schiste, et verrouiller des flux dont Rome a un besoin vital. [9]

Lors de la conférence de presse conjointe avec Tebboune, elle évoque dans le même souffle les accords énergétiques et « l’événement historique » que constitue la visite prochaine du pape, qui « confirme le rôle de l’Algérie comme pont entre l’Europe et l’Afrique ». [9] L’énergie et la diplomatie religieuse sont énoncées dans la même phrase, par la cheffe d’un gouvernement dont chaque mot prononcé aux côtés d’un chef d’État étranger a été préalablement arbitré.

L’homme-charnière de cette mécanique porte un nom : Alfredo Mantovano. Ancien président de l’Aide à l’Église en détresse, très proche de François, il est décrit par La Stampa comme « un Italien au Vatican et un représentant du Vatican en Italie ». [10] Peu de figures dans la vie politique européenne cumulent une telle profondeur d’accès des deux côtés du Tibre. C’est lui qui rend opérationnellement possible ce que l’audience du 12 décembre a rendu visible : la coordination fluide entre les services italiens et ce que les Vaticanistes appellent encore, avec un brin de nostalgie, « L’Entità ». [3] La fonction n’est d’ailleurs pas inédite : pendant la Première Guerre mondiale, le baron Carlo Monti l’a déjà exercée, servant de canal officieux entre les services italiens et la Secrétairerie d’État, autorisé à consulter les messages chiffrés échangés entre le pape et ses nonces pour aligner les intérêts de l’État et de l’Église dans une Europe en guerre. [3] C’est cela, la diplomatie parallèle : un canal qui contourne les nonciatures et les chancelleries pour faire passer, par les services et les hommes-charnières, ce que les voies officielles ne sauraient porter. [11]

Cette mécanique a un nom dans le métier, « renseignement informel », et une histoire longue, dont les contours sont publics depuis des années pour qui suit le Vatican autrement que par ses communiqués. [11] Sous François, elle a pris une consistance inédite. À partir de 2014, le pape argentin appelle à Rome le banquier français Jean-Baptiste de Franssu pour présider l’Institut pour les œuvres de religion, la Banque du Vatican, et entreprendre le grand ménage des comptes que The Pillar documentera douze ans plus tard, à l’occasion de son départ annoncé pour avril 2026. [12] [13] Pour assainir l’Autorité d’information financière du micro-État, François fait nommer à deux reprises au conseil de l’AIF un ancien sous-secrétaire au Trésor américain, Juan Zarate, aujourd’hui co-managing partner du cabinet de renseignement financier K2 Integrity. [14] L’ancien directeur de cette même AIF, Tommaso Di Ruzza, inculpé puis partiellement acquitté lors du « procès du siècle » du Vatican autour de l’immeuble londonien de Sloane Avenue, exerce désormais comme senior director du même K2 Integrity, à Abou Dabi. [15] Sur le front diplomatique, la même logique opère : la communauté Sant’Egidio, fondée à Rome en 1968 par Andrea Riccardi, a porté pour François des médiations parallèles du Mozambique à l’Ukraine, et c’est son chef des affaires internationales Mauro Garofalo, en tandem avec le cardinal Matteo Maria Zuppi, archevêque de Bologne et président de la conférence épiscopale italienne, que le pape a envoyé à Kyiv et à Moscou en 2023 pour une mission censée déboucher sur des canaux d’échanges humanitaires[16], un parcours qui, en mai 2025, valait à Zuppi d’être cité parmi les deux papabili les plus surveillés par les services étrangers. [5] L’Ordre de Malte, dont le chef canadien Fra’ John Dunlap a été placé sous tutelle vaticane renforcée en juin 2022, hérite quant à lui d’une tradition séculaire d’œuvre humanitaire servant simultanément de paravent à des opérations plus discrètes, une tradition qui, dans les archives de l’Office of Strategic Services et des services européens d’après-guerre, n’a jamais cessé d’être active. [17] Un essayiste français, Yvonnick Denoël, en a publié en 2024 une synthèse remarquée chez Hurst sous le titre Vatican Spies. [18] Tout cela est public, daté, et antérieur de plusieurs années à l’audience du 12 décembre 2025. Léon XIV n’a pas inventé l’appareil. Il en hérite, comme l’aurait hérité Parolin ou Zuppi à sa place.

C’est dans cette typologie qu’il faut situer le cardinal Vesco. Son profil prolonge, sur le terrain diplomatique, ce que de Franssu, Zarate et Di Ruzza incarnent sur le terrain financier : celui des hommes dont la formation laïque précède et nourrit la fonction au sein de la mécanique vaticane, et dont les compétences techniques sont, avant la foi elle-même, ce qui les rend utiles à l’appareil. Sept années comme avocat d’affaires formé à HEC avant l’entrée chez les Dominicains en 1995, c’est-à-dire la numératie, la culture du contrat, et la familiarité avec les élites économiques et politiques que la vie cléricale ordinaire ne procure pas. Vesco apporte à cette typologie une variante : non plus financière mais diplomatique, et géographiquement adossée à un État, l’Algérie, où aucun autre acteur ecclésiastique européen ne dispose d’un tel positionnement.

Sur ce socle s’empile une série de qualifications qu’aucun archevêque européen ordinaire ne cumule. La naturalisation algérienne de février 2023 n’est pas une formalité administrative : elle suppose un examen préalable par les services algériens, et son octroi par décret présidentiel signale que Vesco est, du point de vue d’Alger, une figure intégrée au cercle de confiance de l’État – un statut qu’aucun service étranger ne traiterait à la légère. Sur le dossier des dix-neuf bienheureux et de Tibhirine, Vesco a opéré, dès sa nomination à Oran en 2012, sur un terrain où aucun acteur ne peut avancer sans croiser les mémoires opérationnelles de la DGSE française et des anciens services algériens, dossier dont la béatification fut conclue en 2018 sous sa supervision pastorale. Sur le dossier mémoriel franco-algérien, sa voix publique occupe précisément l’espace discursif qu’une diplomatie parallèle entre Rome, Alger et Paris a besoin de voir occupé par une autorité catholique de haut rang : il a qualifié, sur les plateaux de France 24 en mai 2025, la relation franco-algérienne de « rapport d’abuseur à abusé », et le 24 août 2025, il cosigne dans Le Monde une tribune avec Chems-eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, lui aussi ancien avocat, longtemps conseil de l’ambassade et du consulat d’Algérie en France, d’Air Algérie et du Front Polisario. Les deux hommes y lancent un appel conjoint à la « fraternité » franco-algérienne et réclament des « paroles de vérité » sur le passé colonial, parfaitement alignés sur la grille mémorielle du régime Tebboune. [19] Deux hommes, deux frontières franchies, et désormais un troisième relais à Paris. Sur le voyage du 13 avril, enfin, c’est lui qui a saisi le pape dans les heures suivant le conclave et qui en organise les passerelles ecclésiastiques sur le terrain. Vesco joue, à son échelle algérienne, le rôle que Zuppi joue sur l’Ukraine : un cardinal à double positionnement national, mandaté pour porter un dossier que ni la nonciature ni la chancellerie ne sauraient porter seules. [16]

Pris isolément, aucun de ces éléments n’est exceptionnel. Pris ensemble, ils dessinent un profil « opérationnellement lisible » : placement au cœur d’une couture diplomatique sensible, accès institutionnel des deux côtés de la frontière, formation technique compatible avec les codes du renseignement informel de « l’Entité », voix publique calibrée, confiance acquise auprès du service hôte, dossier opérationnel ancien sur une affaire à équités multiples. Vesco a le profil d’un interlocuteur de référence, d’un homme de liaison naturel, un homme de très haute valeur sur trois capitales à la fois. Et le modèle qu’il incarne, là encore, n’est pas inédit : pendant la Première Guerre mondiale, le cardinal britannique Francis Aidan Gasquet transformait le Palazzo San Calisto en hub pro-Allié à Rome ; dans l’immédiat après-guerre, le cardinal argentin Antonio Caggiano dessinait avec l’Entité les itinéraires de la « filière vaticane » vers Buenos Aires ; et dans les années 1980, l’archevêque Pio Laghi, délégué apostolique à Washington, servait de liaison directe entre le Saint-Siège et William Casey sur la Pologne et l’Amérique centrale. [3] Vesco et Zuppi sont les noms contemporains d’un dispositif qui traverse le siècle.

Deux pistes documentées ont couru en parallèle pendant moins d’un an et convergent à Alger le 13 avril. La première est ecclésiastique : Vesco l’a tenue depuis le 8 mai 2025, du tarmac romain au palais d’El Mouradia. [6] La seconde est politique et énergétique : Meloni et Tebboune l’ont tenue de Charm el-Cheikh à Alger, en passant par Bari, Rome et Alger encore, et elle a été scellée publiquement à la conférence de presse du 25 mars 2026, lorsque la Première ministre italienne a énoncé le gaz et le pape dans la même phrase. [9] L’Italie obtient la stabilité énergétique dont elle manque cruellement et réaffirme son statut de courtier indispensable entre le Sud de l’Europe et l’Afrique du Nord. L’Algérie de Tebboune, isolée, en mal de partenaires sérieux, engrange une légitimité internationale considérable : la première visite papale depuis l’indépendance, c’est la consécration diplomatique du régime Tebboune sur la scène mondiale.

Ce que la rencontre de décembre a rendu public, ce n’est pas une rupture, mais la reconnaissance assumée d’une collaboration ancienne entre l’État italien et le Saint-Siège, devenue stratégiquement indispensable dans une Méditerranée déstabilisée par la guerre en Iran et l’effondrement partiel des approvisionnements qataris en GNL. Que cette collaboration ait précisément traité du dossier algérien, aucune fuite ne le confirme. Mais elle traite d’autres dossiers, Caracas, Kyiv, Paragon, et elle existe. [2]

Reste la troisième piste, celle qu’aucune fuite ne documente et qu’aucun journaliste italien n’a placée sur le dossier algérien : celle des services et du renseignement informel. [11] Le 12 décembre a établi qu’il existe entre le Comportement et le Saint-Siège un canal qui traite des dossiers actifs, sous la régie d’un sous-secrétaire à double appartenance. [1] Que ce canal ait été sollicité pour préparer le terrain algérien, nous n’en avons aucune preuve. Mais l’appareil qui a pris en main Trentini, l’Ukraine et Paragon en décembre est précisément celui qui, par Sant’Egidio et Zuppi sur Kyiv, [16] par K2 Integrity et de Franssu sur les comptes du Vatican, [14 [12] par l’Ordre de Malte sur l’humanitaire ukrainien,[17] a démontré sur dix ans qu’il sait prendre en main des dossiers que les voies officielles ne portent pas. Il aurait pris en main l’Algérie si l’Algérie avait eu besoin d’être prise en main, et la fluidité du ballet qui s’est joué entre Rome, Alger et le Vatican n’est pas du genre à s’assembler toute seule. Nous ne l’affirmons pas. Nous ne l’excluons pas.

Le prix du silence : la realpolitik du Saint-Siège

Le Vatican, lui, avance son agenda interreligieux sur le sol d’Augustin, avec les garanties sécuritaires et logistiques italiennes en arrière-plan. Reste une ombre que le voyage n’éclaire pas. Pendant que le Saint-Siège prépare son atterrissage augustinien, l’Algérie maintient en vigueur l’ordonnance 06-03 de 2006, qui punit jusqu’à cinq ans de prison toute tentative de conversion d’un musulman, et la révision constitutionnelle de 2020 a supprimé la mention explicite de la liberté de conscience. Sur les quarante-sept églises de l’Église protestante d’Algérie, presque toutes situées en Kabylie, une seule reste ouverte à Alger, sous étroite surveillance. En juin 2025, dix protestants ont été interpellés à Béjaïa pour « poursuite d’activités religieuses sans autorisation » ; ils ont été condamnés en décembre 2025, la semaine même où Léon XIV recevait les chefs du renseignement italien à Rome. Le rapport annuel 2026 de la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale conclut que les conditions algériennes sont « restées mauvaises et inchangées ». [20] Aucune déclaration publique de Léon XIV ou de la Secrétairerie d’État dans les mois précédant le voyage ne mentionne ce dossier.

Ce silence a deux couches. La première est circonstancielle. L’Italie a besoin du gaz algérien, Tebboune a besoin de la consécration romaine, et le calendrier de convergence sur Alger le 13 avril n’autorise aucun dossier qui pourrait faire dérailler l’atterrissage. Le précédent existe, et il est documenté : pendant la Seconde Guerre mondiale, le Saint-Siège, parfaitement informé des massacres d’orthodoxes serbes, de Juifs et de Tsiganes commis par le régime oustachis de Pavelić, a maintenu sa reconnaissance de l’État indépendant de Croatie au nom de sa valeur d’avant-poste catholique dans les Balkans. [3] La réciprocité confessionnelle, dans la diplomatie parallèle, n’est pas le prix d’entrée. Mais cette première couche n’explique pas tout. Le Vatican parle régulièrement des catholiques persécutés en Chine tout en négociant avec Pékin la nomination des évêques. Il sait dire « persécution » quand les persécutés sont les siens. La seconde couche est doctrinale, et c’est elle qui rend le silence algérien possible. L’Église protestante d’Algérie est presque entièrement évangélique et pentecôtiste, implantée en Kabylie depuis les années 1990 sur une population convertie de l’islam — c’est-à-dire précisément le type de communauté que le renseignement pontifical identifie, depuis ses propres rapports sur l’Amérique latine, comme une « secte » concurrente plutôt que comme une Église sœur. [3] La tradition est plus longue encore : en 1572, les agents de la Sainte-Alliance avaient à Paris la connaissance préalable du massacre de la Saint-Barthélemy. Ils n’en avertirent pas les huguenots, « personne à Rome n’ayant pitié d’eux ». [3] Si les quarante-six églises fermées de Kabylie avaient été catholiques, aucun volume de gaz n’aurait suffi à acheter le silence du Saint-Siège. Elles ne le sont pas, et le silence tient.

Reste Annaba. L’ancienne Hippone, siège épiscopal d’Augustin, donne au voyage sa couverture théologique, et sa profondeur. Léon XIV est lui-même Augustin, et il connaît déjà la terre algérienne : en 2001, comme prieur général de l’ordre de Saint-Augustin, Robert Francis Prevost avait participé au premier colloque international consacré à Augustin, à Annaba et à Souk Ahras, et y est retourné au moins une fois ensuite. Ce n’est donc pas un pape novice qui débarque sur le sol augustinien, mais un religieux qui en connaît les lieux, les réseaux et les correspondants depuis près d’un quart de siècle. Le programme du 15 avril prévoit une étape à la basilique Saint-Augustin, sur les hauteurs de la ville, là où reposent les reliques du docteur de l’Église. [4] Fouler cette terre, c’est pour lui un pèlerinage personnel avant d’être un geste diplomatique. Cette dimension n’est pas un alibi : elle est la condition qui rend le voyage moralement autonome, et donc acceptable pour toutes les parties.

Ce pape américain, formé à Lima, rompu aux circuits discrets de la Curie, assume une diplomatie où les services de renseignement d’un État ami, un sous-secrétaire à double casquette et un géant gazier national peuvent, ensemble, accompagner le terrain d’une visite pastorale, sans qu’on puisse toujours dire lequel d’entre eux a fait quoi, ni quand. Les étapes suivantes de sa tournée africaine, Yaoundé, Bamenda et Douala au Cameroun du 15 au 18 avril, Luanda, Muxima et Saurimo en Angola du 18 au 21 avril, Malabo, Mongomo et Bata en Guinée équatoriale du 21 au 23 avril, mériteront d’être relues à la même aune.

Références

[1] Bechis, F. (3 décembre 2025). « La ‘prima’ degli 007 en visite chez le pape Léon. La regia di Mantovano ». Il Messaggero.

https://www.ilmessaggero.it/politica/la_prima_degli_007_visita_da_papa_leone_la_regia_di_ma ntovano-9222516.html

[2] Peloso, F. (13 décembre 2025). « Il papa ai servizi di intelligence: « Non si usino le informazioni riservate per ricattare politici e giornalisti » ». Domani.

https://www.editorialedomani.it/fatti/papa-leone-xiv-servizi-intelligence-italiani-non-usare-informazioni-riservate-per-ricattare-politici-giornalisti-iq83lxty

[3] Frattini, E. (2008). The Entity: Five Centuries of Secret Vatican Espionage. JR Books. Édition française : L’Entité : cinq siècles d’espionnage au Vatican. Pages citées : Saint-Barthélemy 1572 ; baron Carlo Monti et la Première Guerre mondiale ; cardinaux Gasquet, Caggiano et Pio Laghi ; filière de Tanger et Marguerite d’Andurain ; reconnaissance du régime oustachi de Pavelić ; framing des « sectes » évangéliques en Amérique latine.

[4] Bureau de presse du Saint-Siège. (25 février 2026). Bollettino, Voyage apostolique de Sa Sainteté Léon XIV en Algérie, au Cameroun, en Angola et en Guinée équatoriale (13–23 avril 2026). https://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/travels/2026/documents/africa-13-23aprile2026.html

[5] Gastineau, P. (2 mai 2025). « Zuppi-Parolin, le duel des papabili préférés des espions ». Intelligence Online.

[6] France 24. (9 avril 2026). « Pour l’archevêque d’Alger, le pape Léon XIV vient ‘rencontrer le peuple algérien’ » (entretien avec le cardinal Jean-Paul Vesco).

https://www.france24.com/fr/afrique/20260409-entretien-archeveque-alger-vesco-visite-pape-leon-xiv-monde-musulman-chretien

[7] Bureau de presse du Saint-Siège. (24 juillet 2025). « Audience de Sa Sainteté Léon XIV au président de la République algérienne démocratique et populaire, S.E. M. Abdelmadjid Tebboune ». Vatican Media / Bollettino.

[8] Casbah Tribune. (23 février 2026). « Le programme détaillé de la visite du Pape en Algérie ». https://casbahtribune.dz/actualite/le-programme-detaille-de-la-visite-du-pape-en-algerie/

[9] Conférence de presse conjointe de Giorgia Meloni et Abdelmadjid Tebboune, Alger, 25 mars 2026. Transcription officielle, Présidence du Conseil des ministres italien (governo.it) et Agence Presse Service algérienne (APS). https://www.governo.it/it/articolo/dichiarazioni-alla-stampa-del-presidente-meloni-ad-algeri/

[10] La Stampa. (29 avril 2025). « La rete di Mantovano. Perché Meloni spera in un papa conservatore » (et profils récurrents d’Alfredo Mantovano comme charnière entre le gouvernement italien et le Vatican).

[11] Gastineau, P. (23 décembre 2022). « Pour ses grands desseins diplomatiques, le pape François se fait maître-espion. » Intelligence Online.

[12] Intelligence Online. (23 août 2024). « Les espions privés du Vatican, épisode 3 : après l’enquête anticorruption, l’essor du banquier français du pape ».

[13] Intelligence Online. (5 mai 2025). « Le nouveau pape devra finir le ménage anticorruption de la Banque du Vatican ».

[14] Intelligence Online. (21 août 2024). « Les espions privés du Vatican, épisode 1 : comment le pape François s’est entouré d’une escouade de consultants contre la corruption ».

[15] Sweeney, M. (30 septembre 2025). « K2 et Deloitte chargés de lutter contre le blanchiment d’argent aux Émirats arabes unis ». Intelligence Online.

[16] Intelligence Online. (22 décembre 2023). « Sant’Egidio, esthète du renseignement informel pour aider à la paix dans le monde ».

[17] Intelligence Online. (30 décembre 2022). « Frère John Dunlap, héritier de la tradition de la diplomatie secrète de l’Ordre de Malte ».

[18] Denoël, Y. (2024). Vatican Spies: From the Second World War to Pope Francis. Hurst Publishers.

[19] Vesco, J.-P. & Hafiz, C. (24 août 2025). « L’appel du cardinal d’Alger et du recteur de la Grande Mosquée de Paris : ‘Nos peuples ne doivent pas être les victimes collatérales des crispations diplomatiques’. » Le Monde. https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/08/24/l-appel-du-cardinal-d-alger-et-du-recteur-de-la-grande-mosquee-de-paris-nos-peuples-ne-doivent-pas-etre-les-victimes-collaterales-des-crispations-diplomatiques_6634256_3232.html

[20] U.S. Commission on International Religious Freedom. (mars 2026). Annual Report 2026, Algeria Chapter.

https://www.uscirf.gov/sites/default/files/2026-03/USCIRF%202026%20Annual%20Report%20 Algeria.pdf

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