À l’occasion du bicentenaire de la naissance de Gustave Moreau, le président de l’association des Amis du musée Gustave Moreau, Jean-François Viat, revient sur cette figure de la 2ᵉ moitié du XIXᵉ siècle qui fait l’objet encore aujourd’hui d’une admiration certaine pour les artistes et le grand public. Entretien.

Mathilde Aubinaud : Nous fêtons le bicentenaire de la naissance de Gustave Moreau. En quoi le monde imaginaire de Gustave Moreau nous parle-t-il aujourd’hui ?

Jean-François Viat : Si Gustave Moreau nous parle toujours, c’est parce qu’il ne cherche pas à expliquer, mais à suggérer. Ses chimères, ses figures énigmatiques sont inspirées de la mythologie, des textes bibliques ou de la littérature orientale. Elles nous offrent des compositions luxuriantes, des atmosphères énigmatiques qui sollicitent notre imagination. Moreau nous invite ainsi à cultiver notre imaginaire, et cela suppose de prendre le temps nécessaire pour contempler, ressentir, et se remémorer les références qui ont nourri son inspiration.

Dans un monde où tout va vite, et où tout semble superficiel, se poser et réfléchir sont deux choses essentielles. La densité symbolique des tableaux de Moreau résiste à la lecture rapide, et nous interpelle pour nous forcer à réfléchir. Et la liberté laissée au spectateur de projeter ses rêves est elle-même aussi très contemporaine.

Un concert exceptionnel célébrera cet anniversaire avec trois artistes de l’Académie de Paris. Quelles étaient les attaches de Gustave Moreau avec la musique ?

Moreau était un passionné de musique. Il jouait du piano et était un bon ténor. Dans son atelier, il chantait souvent, parfois même en peignant, parait-il. Il connaissait de nombreux musiciens, en particulier Georges Bizet, car ils ont résidé à Rome à la même époque.

Il y a dans la peinture de Moreau des parallèles évidents avec la musique ; harmonie, rythme, émotions, silences… comme des symphonies visuelles.

L’Association des Amis a offert l’an passé au musée un très joli piano Pleyel. Et à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, il nous a semblé naturel de faire résonner à nouveau dans l’atelier les airs que Moreau lui-même chantait. Grâce au travail minutieux de notre chargé d’études documentaires, nous avons pu retrouver ces airs dans les archives du musée, et nous sommes très heureux de les voir interprétés par un trio d’artistes de l’Académie de l’Opéra de Paris. Ce sera une soirée où art visuel (notamment grâce à l’exposition de la tapisserie des Gobelins La Sirène et le Poète) et musique se rencontreront pour une expérience culturelle mémorable, et de fortes émotions.

Vous présidez l’association des amis du musée Gustave Moreau : Que se passe-t-il quand vous vous rendez dans son atelier ?

Il y a d’abord la rencontre avec Moreau lui-même, un artiste si talentueux, mais un peu inclassable, éclectique, peut-être mystique mais sûrement un grand idéaliste. En arrivant dans son musée-atelier, c’est d’abord à l’homme que je pense et à tous les mystères qu’il nous propose.

Entrer dans l’atelier-musée de Moreau, c’est aller à sa rencontre. Il a vécu et travaillé toute sa vie dans cette maison familiale. Il a lui-même aménagé les deux étages supérieurs comme une immense nef baignée de lumière, et a présidé à l’accrochage de ses tableaux. Il faut imaginer des tableaux partout, des dessins cachés sur de grands panneaux pivotants de son invention, qui se feuillettent comme des livres.

C’est au fond un lieu de pèlerinage, mais aussi un espace très vivant. Le musée organise des rencontres, des lectures, des ateliers, des cours de yoga, et des concerts ! Et le fameux escalier en colimaçon est si attirant.

Enfin, j’aime aussi la possibilité de suivre la genèse de certaines peintures, grâce à l’ensemble des dessins conservés qui retracent la démarche créatrice de Moreau.

Qu’est-ce que la fascination de Des Esseintes pour les peintures de Gustave Moreau dit de son œuvre ?

Le personnage de Jean des Esseintes, dans le roman À rebours de Huysmans, a renoncé au monde réel pour se construire un monde artificiel. Et il est fasciné par Moreau car il voit en lui un génie qui incarne son idéal d’art raffiné, mystérieux, et profondément personnel.

Je crois que cette fascination pour Moreau vient du trouble que ses œuvres peuvent susciter. Contemplez par exemple ses Salomés ; ça remue ! On est comme ébahis, un peu perdus, on rêve. Et c’est cela qui rend Moreau si singulier.

Comment explique-t-on que tant d’artistes ont eu une fascination pour Moreau ? Qu’ont-ils appris de lui ? Qu’est-ce qu’ils ont trouvé dans sa création ?

Si beaucoup d’artistes ont en effet une admiration pour Moreau, c’est parce que c’était un génie !

C’était un brillant professeur des Beaux-Arts, doué d’une technique très pointue, qui servait sa vision des choses.

Mais surtout il encourageait ses élèves (Rouault, Matisse, Marquet…) à ne pas copier et à ne pas suivre les modes. Bien au contraire, il les a incités à être eux-mêmes, pour affirmer leur talent, insufflant ainsi un vent de liberté leur permettant de tout oser.

Il a lui-même brisé les codes, inventé, mélangé les mythes, et c’est pour cela qu’il a été un maître pour beaucoup, laissant son empreinte sur nombre d’artistes. Les fauves, comme Matisse, ont retenu ses couleurs audacieuses, et les surréalistes, son goût pour l’inconscient et l’irrationnel.

Mais tous ont certainement retenu que c’est sa liberté qui lui a permis de surprendre et de toucher.

Avec Moreau, la peinture n’était plus une représentation du monde extérieur, mais un langage intérieur. C’est cette idée, surréaliste, qui a tant séduit André Breton.

Que devrait-on retenir de Gustave Moreau, finalement ?

Je vous inviterais à retenir 3 choses ;

D’abord Gustave Moreau était un artiste doué d’une technique incroyable, obsédé par la quête du beau, et qui a vécu pour son art sans compromis. C’était un érudit et curieux de son temps.

Et puis Gustave Moreau c’est aussi un artiste libre, qui a incité ses élèves à se libérer également.

Ne suivant pas les courants dominants de son époque, il a pourtant marqué durablement l’histoire de l’art. Et j’aime l’idée qu’il nous invite à regarder des œuvres exigeantes, où histoires, mystères et rêves se mélangent et nous touchent.

Et enfin, je retiens le charmant atelier-musée qu’il nous a laissé. Je vous invite à y découvrir son appartement et ses ateliers, et à y admirer le célèbre escalier en colimaçon et les nombreuses œuvres du courant symboliste.

Il y a tant de richesse dans les œuvres de Moreau. On parle d’ailleurs beaucoup de ses tableaux grands formats, mais ses dessins et ses aquarelles sont exquis et à connaitre également.

Et si le cœur vous en dit, rejoignez les Amis du musée Gustave Moreau.


Mathilde Aubinaud

Diplômée du CELSA et ancienne auditrice de l’École de Guerre, Mathilde Aubinaud est communicante. Après Foxintelligence (Nielsen), le ministère de l’Économie des Finances et Deloitte, elle est directrice associée chez Havas Paris et dirige le think tank #NEWDEAL. Elle enseigne depuis 2014 la communication et l’étude des médias dans l’enseignement supérieur. Elle a écrit plusieurs livres dont La Saga des Audacieux (VA Editions).

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