La France ne travaillerait pas assez ! Les études, analyses et commentaires imputent souvent les difficultés économiques et sociales du pays au manque de qualité et de quantité de travail en France en s’appuyant souvent sur la comparaison avec l’Allemagne. À l’inverse, d’autres chercheurs ou commentateurs affirment que la France se caractériserait par une très forte pression au travail et des rythmes plus élevés qu’ailleurs. France désengagée ou France épuisée ?

Comme souvent, le tableau a besoin de plus de nuances et la réalité apparaît plus complexe. Par exemple, en 2024, les travailleurs français ont fourni davantage d’heures de travail que leurs homologues allemands. En effet, selon Eurostat et Rexecode, la durée annuelle moyenne de travail par personne en emploi s’élève à 1595 heures en France, contre 1539 heures en Allemagne. Un paradoxe dans le pays des 35 heures ? La réalité, à y regarder de plus près, est pourtant bien moins favorable à la France. Il n’y a pas d’avantage caché en faveur de la France.

Si les actifs français travaillent plus d’heures individuellement, ce n’est pas le signe d’un effort collectif supérieur, mais le reflet d’une structure du marché du travail très différente et largement déséquilibrée par rapport à l’Allemagne.

Le roi est nu et la France affiche tout simplement un taux d’emploi nettement plus faible que sa voisine, avec seulement 69 % des 15–64 ans qui sont en activité contre 77,5 % en Allemagne. Un écart de 8,5 points. De fait, pour résumer, la France apparaît moins mobilisée dans son ensemble, malgré un effort individuel plus élevé de ceux qui travaillent.

L’enjeu du taux d’emploi global

En effet, les seniors, en particulier, sont moins présents sur le marché du travail en France qu’en Allemagne. C’est la conséquence directe d’un âge légal et d’un âge effectif de départ à la retraite encore bas, mais aussi d’un maintien et d’un retour à l’emploi difficile pour les plus de 55 ans. Certes, les situations ont évolué vers le haut, mais les représentations de l’âge sont encore très négatives et le désir de partir tôt reste très largement partagé du côté des employés comme des employeurs.

Par ailleurs, l’Allemagne compte une proportion beaucoup plus élevée de salariés à temps partiel, et tout particulièrement chez les seniors, ce qui est la traduction d’une culture d’un passage plus progressif à la retraite. Ces comportements plus progressifs entrainent une réduction mécanique du volume horaire moyen en Allemagne.

Mais en prenant en compte cette approche correspondant mieux à l’économie réelle, il apparait que lorsque l’on rapporte les heures travaillées à l’ensemble de la population en âge de travailler, la comparaison entre les deux pays s’inverse : 1100 heures par personne en France contre 1193 heures en Allemagne. Autrement dit, on travaille en Allemagne 2,5 semaines de plus par an qu’en France.

En raison d’une fécondité plus faible depuis l’après-guerre, l’Allemagne a vieilli plus rapidement que la France. La jeune génération (les moins de 15 ans) pèse seulement 13,9 % dans la population globale contre 17 % en France, même si cette dernière connait depuis 2022 une chute brutale des naissances.

Ce vieillissement allemand est largement compensé par une population en âge de travailler encore importante et une participation plus forte de sa population au marché du travail, en particulier chez les moins de 25 ans et au-delà de 65 ans. Ainsi, les fameux 15-64 ans pèsent encore 63,7 % dans la population globale en Allemagne contre 61,5 % pour la France. Quant aux taux d’emploi des 15-24 ans et des 65-69 ans, ils sont respectivement de 51,2 % et 15,9 % en Allemagne contre 34,6 % et 7,3 % en France. Des taux d’emploi plus élevés aux deux extrémités des âges de la vie active en Allemagne (mais aussi dans la grande majorité des pays d’Europe, en particulier aux Pays-Bas et dans les pays nordiques) qu’en France.

À cela s’ajoute une tradition ancrée en Allemagne de valorisation des métiers de production, industrielle et artisanale, reposant largement sur une culture de l’apprentissage. Une large partie des jeunes démarrant ainsi bien plus tôt leur vie professionnelle comparé à leurs homologues vivant en France.

L’ensemble de ces mécanismes et usages culturels et économiques fait qu’en 2024, le taux d’emploi global de l’ensemble de la population atteint ainsi 51,3 % en Allemagne contre 43,5 % en France. Autrement dit, l’Allemagne fait face à un vieillissement plus marqué… mais peut s’appuyer sur une population globale nettement plus employée et le plus souvent assise sur des compétences plus assurées et plus en cohérence avec les besoins de l’économie tant locale que pour l’exportation.

Une forte productivité, vraiment ?

L’analyse est encore moins flatteuse lorsque l’on observe la question cruciale de la productivité. D’autant plus que longtemps les Français se sont enorgueillis d’avoir une intensité du travail plus forte que les pays comparables. Cet argument ayant été d’ailleurs largement utilisé pour justifier la possibilité pour la France de passer aux 35 heures quand les autres pays continuaient de conserver le principe des 40 heures.

Il est vrai que longtemps, l’écart de productivité fut favorable à la France. Mais au fur et à mesure de l’évolution du pays et de son système scolaire, le différentiel s’est amenuisé. Ainsi, lorsqu’on observe la production par travailleur occupé, l’écart entre les deux pays est extrêmement faible. En 2024, un salarié français génère en moyenne 90 132 € de valeur ajoutée, contre 90 421 € pour un salarié allemand. Autrement dit, à l’échelle de l’individu employé, la performance économique des deux pays apparaît sensiblement équivalente.

La comparaison change toutefois dès que l’on examine la productivité horaire. En 2024, un travailleur allemand crée en moyenne 59 € par heure travaillée, contre 57 € en France, soit un écart d’environ 4 %. Cet avantage de l’Allemagne s’explique par différents facteurs, comme le rapport au travail, l’adéquation du système de formation aux besoins de l’économie et aux manières d’apprendre, mais aussi en raison du nombre d’heures travaillées plus faible en Allemagne, ce qui mécaniquement augmente la valeur produite par heure.

En somme, si la production annuelle par travailleur est quasiment la même dans les deux pays, l’Allemagne conserve une légère avance lorsqu’on rapporte cette production au temps effectivement travaillé. Par ailleurs, il importe aussi de prendre en compte la qualité de la production des travailleurs. L’Allemagne se distingue de la France par une industrie encore compétitive (même si la hausse des tarifs douaniers la fragilise), reconnue et privilégiant les secteurs de haute valeur ajoutée. En 2024, la part de l’industrie dans la valeur ajoutée est de l’ordre de 21 % en Allemagne contre 12 % en France, soit presque le double.

Rappelons que la productivité est traditionnellement – et logiquement – plus forte dans le secteur de l’industrie, où la performance peut être objectivée plus facilement, que dans celui des services, qui ne peut seulement se mesurer par des éléments quantitatifs.

Le maintien d’une industrie puissante permet aussi de financer les dépenses d’investissements et sociales de l’État allemand. Ce qui favorise aussi un moindre recours à la dette : le ratio dette sur PIB y est presque deux fois moins élevé qu’en France (62,4% contre 116%).

Une explication du décrochage français

Oui, les Français travaillent plus d’heures individuellement lorsqu’ils ont un emploi. Mais la France compte relativement moins de travailleurs, et produit moins par habitant et par heure travaillée. L’Allemagne, malgré son vieillissement et son recours massif au temps partiel, reste plus productive et plus mobilisée. Elle a conservé une industrie performante, formatrice et capable de faire évoluer comme de bien rémunérer les travailleurs.

Ce sont ces réalités qui expliquent en très grande partie le décrochage français, tant en termes de création de richesses du pays que de pouvoir d’achat des habitants. Ainsi en 2024, la production par habitant en parité de pouvoir d’achat atteint 39 200 € en France et 46 400 € en Allemagne, soit un niveau supérieur de 18,4% pour cette dernière.

Rappelons toutefois que si le niveau de vie par habitant est plus faible en France, les Français en profitent plus que les Allemands car ils partent à la retraite plus tôt mais vivent plus longtemps : l’espérance de vie à la naissance est de 83,1 années en France contre 81,5 années en Allemagne.

Le débat est loin d’être clos. Mais une chose est sûre : la simple comparaison des heures travaillées ne suffit pas à mesurer la vitalité économique d’un pays.

Préserver un très haut niveau de solidarité sociale sans fragiliser encore plus la situation économique et budgétaire du pays ne devrait-elle pas conduire à accepter le débat autour de la hausse du volume de travail sur une vie ?  C’est le choix des pays nordiques, attachés à la sociale-démocratie avec un État social fort et des syndicats puissants et plus habitués à rechercher le compromis social. Un choix qui semble réussir à ces pays

Sur ce plan, il serait utile de cesser d’évoquer le « taux de dépendance » (proportion de la population en âge de travailler par rapport à l’ensemble de la population), à partir du nombre de personnes ayant entre 15 et 64 ans. Pour prendre la mesure de l’allongement de l’âge de capacité à travailler, il y aurait une logique à élargir la fourchette au minimum à 70 ans. L’approche serait moins anxiogène et les comparaisons plus justes entre population potentiellement active et population totale…

Reste que ce débat serait hémiplégique sans questionner aussi la perte de sens ressentie au travail et le mode de management à la française particulièrement vertical et souvent défavorable à l’autonomie. Une interrogation d’autant plus nécessaire qu’une large partie des générations nouvelles semble prendre de la distance par rapport au travail. Un questionnement qui sera d’autant plus nécessaire, qu’à âge de départ à la retraite constant, la chute de la natalité va commencer à se faire sentir dès la prochaine décennie, entrainant une diminution de la population active, alors même que les besoins en accompagnement des plus âgés et des plus fragiles se feront croissants et qu’il faudra mobiliser de nouvelles intelligences et engagements humains pour répondre aux défis du réchauffement climatique comme des nouvelles menaces géopolitiques.

Sinon à trop vouloir faire peser la charge du travail sur une fraction toujours plus réduite de la population, le désengagement des uns finira par engendrer l’épuisement des autres. Ceux qui travaillent, qui verront de moins en moins de lien entre leur effort et leur salaire après impôts et prélèvements sociaux, et qui n’auront qu’une hâte : rejoindre le camp des désengagés. Un cercle vicieux dont il faut trouver au plus vite une issue.

L’exception française touche depuis longtemps ses limites. Le déni des réalités démographiques et de notre perte de compétitivité paraît de plus en plus délétère.

Plus les décisions seront repoussées et plus le réveil sera douloureux. Voici un sujet qui mériterait d’être très largement débattu durant la campagne présidentielle, d’autant plus que les promesses clientélistes ne manqueront pas alors qu’elles n’auront guère de chance d’être financées, en dehors du creusement des déficits et d’une hausse socialement toujours moins acceptée des impôts, à volume, durée et productivité du travail inchangés.

On peut aussi s’interroger sur l’incapacité croissante à tenir les promesses électorales, en particulier autour des retraites et des dépenses sociales, y compris par des personnalités politiques n’ayant encore jamais exercés effectivement le pouvoir. Cette incapacité politique ne finira-t-elle pas par légitimer un rejet radical des élites et engendrer d’importants mouvements de révolte, remettant alors en cause les fondements de notre démocratie ?

Serge Guérin, sociologue, professeur à l’Inseec GE et Vincent Touzé, économiste, directeur de recherche à l’OFCE-Sciences Po Paris


Serge Guérin

Serge Guérin, né en 1962, est sociologue et professeur à l’INSEEC Grande École, spécialiste des questions du vieillissement, de la place des seniors dans la société et des dynamiques intergénérationnelles. Ses travaux s’inscrivent dans le champ de l’éthique de la sollicitude. Il est notamment l’auteur de Et si les vieux aussi sauvaient la planète ? (Michalon).

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