Lorsque, l’été dernier, l’ancien président emblématique de l’Olympique lyonnais et homme d’affaires à qui tout avait réussi avait été sollicité pour conduire la liste d’opposition au maire écologiste Grégory Doucet élu en 2020 en pleine pandémie, tout le monde politique national et lyonnais de droite avait trouvé cette trouvaille géniale. Un homme médiatique allait mettre fin à six ans d’un mandat contesté du maire sortant. Les premiers sondages le donnaient même vainqueur élu haut la main dès le premier tour. La droite lyonnaise avait enfin trouvé son appareil supersonique qui allait souffler Grégory Doucet. L’été 2025 passait et Jean-Michel Aulas n’avait pas encore pris sa décision se faisant un peu désirer. Il avait même fait savoir que sa décision n’était pas encore prise.

La droite à la recherche de postes

Pendant ce temps-là, la droite lyonnaise s’afférait en coulisses pour déjà se répartir les postes et autres prébendes, tant pour les têtes de liste pour les conseils d’arrondissement que pour les postes au conseil municipal puisque la nouvelle loi électorale séparait désormais les deux scrutins. Sur la métropole, les spéculations allaient bon train également avec Véronique Sarselli, maire de Sainte-Foy-lès-Lyon.

La droite lyonnaise voyait enfin l’espoir de reprendre le pouvoir à la ville de Lyon qu’elle avait perdue depuis 2001 avec l’arrivée de Gérard Collomb à l’hôtel de ville. Entre septembre et le mois de janvier, les négociations en vue de la répartition des places avaient bien avancé. Pendant ce temps-là, Jean-Michel Aulas déambulait sur les marchés pour expliquer sa « vision » de Lyon, prenant soin évidemment d’éviter toute contradiction déjà. Les sondages lui furent favorables jusqu’à un mois avant le premier tour, qui le donnaient quasiment gagnant dès le dimanche 15 mars. Au soir du premier tour, un coup de tonnerre se produisit : Jean-Michel Aulas était distancé, même de peu, par Grégory Doucet : 37,36 % des voix pour le maire sortant contre 36,78 % des voix pour Aulas. Une dynamique se créait qui allait, contre toute attente, conduire à la victoire du maire sortant au soir du second tour.

Une dynamique cassée

Mais que s’est-il donc passé exactement ? Même si on peut dire que la marge de 2 762 voix de Gregory Doucet est faible, cette victoire constitue avant tout un désaveu cinglant pour Jean-Michel Aulas pendant cette campagne.

Les erreurs sont multiples et graves.  Alors qu’il prétendait représenter la société civile, les électeurs lyonnais ne s’y sont pas trompés. Jean-Michel Aulas avait assuré que sa liste serait non partisane, et que sa liste au conseil municipal comporterait 50 % de personnes de la société civile, mais cela fut une tromperie. Les investigations réalisées sur place par les journalistes ayant épluché les noms des candidats et candidates montrèrent qu’en réalité, peu de personnalités de la société civile étaient en situation éligible. Au lieu de cela, les partis politiques s’étaient partagé le fromage et les futures places dont on pensait qu’elles étaient acquises.

Ainsi, la mention « société civile » ne fut que de la poudre aux yeux. Les personnes véritablement représentatives de la société civile (associations présentes sur le terrains, personnalités du monde professionnel non encartées), furent écartées avec le plus grand mépris. Dès le mois de janvier, les listes de Jean-Michel Aulas étaient constituées.

Le trompe-l’œil de la « société civile »

D’ailleurs, un photo prise lors d’une conférence de presse montrant Jean-Michel Aulas aux côtés de Laurent Wauquiez ne permettait aucun doute ; il serait avant tout le candidat de la droite la plus à droite du parti républicain. Tous les autres partis politiques s’engouffrèrent dans la brèche derrière Aulas pour tenter d’obtenir une place (UDI, Horizons, Modem, macronistes, outre des socialistes déçus ne représentant qu’eux-mêmes), faisant écrire à un journaliste local qu’il s’agissait d’une « salade lyonnaise un peu indigeste ». Dans ces conditions, les représentants de la société civile en furent pour leurs frais. Ainsi, la mention sur les bulletins de vote de Jean-Michel Aulas de « l’union de sociétés civiles de la droite et du centre » ne pouvait, dans ces conditions, raisonnablement prospérer.

La tentative de retour des dynasties lyonnaises

Plusieurs autres problèmes furent constatés sur la liste au conseil municipal. La vieille droite lyonnaise a tenté de refaire surface en plaçant sur cette liste des représentants des dynasties politiques locales en y plaçant les héritiers en espérant que la notoriété du nom permettrait d’emporter le morceau. Samuel Soulier, le fils de l’emblématique André Soulier, avocat célèbre et ancien adjoint de Raymond Barre, a d’ailleurs été élu maire du sixième arrondissement, structure dont les compétences sont aujourd’hui des plus limitées. Cette liste est aussi apparue comme une tentative de retour de personnalités dont on pensait qu’elles avaient terminé leur vie politique. Enfin, des noms de personne au passé politique douteux faisaient leur apparition. L’une d’entre elles s’était affichée auprès d’un candidat du Rassemblement national lors d’une précédente élection législative, un autre affichait des convictions royalistes. Autant dire que le casting était pour le moins complètement loupé.

Un chemin de croix médiatique

Mais il y eut les autres erreurs : les apparitions médiatiques de Jean-Michel Aulas se sont révélées catastrophiques. Lors de sa participation à l’émission de Darius Rochebin sur LCI avant le premier tour, il resta dans le flou le plus total, tentant de jouer sur son image d’ex-patron de l’OL. À la question de savoir si le Rassemblement national était dans l’arc républicain, il hésita pour finalement dire « oui », avant de dire le lendemain qu’il rejetait les extrêmes. Il put s’offrir le luxe de dire qu’il venait de la gauche, qu’il avait rencontré Daniel Cohn-Bendit à Paris lors des évènements de mai-juin 1968, alors que ce dernier ne se souvient même pas l’avoir rencontré un jour. Le débat sur BFM TV fut aussi un moment pénible pour lui, ne sachant pas argumenter sur les grands projets pour la ville de Lyon. Il lui fallut aussi faire face aux critiques quant à sa volonté d’afficher le portrait de Quentin Deranque sur le fronton de l’hôtel de ville, ce militant identitaire assassiné par des militants d’extrême-gauche, tandis que le président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes, proche de Laurent Wauquiez, l’avait accroché sans hésitation sur le mur du conseil régional. Après les révélations de Mediapart sur les tweets racistes et antisémites de ce militant identitaire, il finit par reconnaitre une erreur. Un boulet qu’il a traîné jusqu’à la fin de la campagne. Enfin, suite à cette bérézina médiatique, il refusa de participer à un débat organisé par la presse locale, laissant un pupitre vide, accréditant l’idée d’une personne refusant le débat. Il aura ainsi, durant toute cette campagne, fui les journalistes.

Un amateurisme dirimant

Enfin, et surtout, il fut incapable de donner une vision d’avenir de la ville, se bornant, avec son équipe et ses partisans, à dire qu’il réouvrirait les voies de la presqu’île concernées par la Saône à trafic limité (ZTL) à la circulation. Ce que n’a pas compris Jean-Michel Aulas, c’est que des Lyonnais étaient pourtant satisfaits du retour au calme et de la baisse de la pollution en centre-ville. Il prit ainsi le parti des communes extérieures dont les habitants voyaient la possibilité de pouvoir de nouveau transiter par le centre de Lyon sans nécessairement s’y arrêter. À cet égard, plusieurs commerçants furent utilisés, voire instrumentalisés, par les équipes de Jean-Michel Aulas, comme si Gregory Doucet était seul responsable des difficultés de commerçants dans le centre-ville. Personne n’a aussi rien compris sur son méga tunnel qui devait ressortir tantôt avenue Berthelot, tantôt à Saint-Fons. Il s’emmêla les pinceaux sur les abonnements de métros (TCL), démontrant un amateurisme qui aurait pu être évité s’il avait écouté les conseils avisés de personnes qui lui étaient plutôt favorables.

Une fin de campagne violente

Au lendemain de l’accord entre les écologistes et le parti LFI, consécutif au premier tour, toutes les équipes se mobilisèrent contre « l’Alliance de la honte » avec LFI. Certes, cette alliance fut néfaste, mais pas suffisante  pour emporter la conviction des électeurs. À partir de ce moment, seule une campagne d’une rare violence a prévalu. Dans les dernières heures de la campagne électorale, les partisans de Jean-Michel Aulas publiaient un tract qui fut violemment dénoncé par l’ancien maire de Lyon et candidat indépendant Georges Képénékian, reprenant tous les codes d’une affiche rouge à caractère antisémite de propagande anticommuniste publiée par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, dans laquelle figurait le militant et résistant d’origine arménienne Missak Manouchian. Si Georges Kénépékian avait refusé de se prononcer entre les deux tours (il avait obtenu 3,53 % des voix), cela acheva certains de se reporter sur Grégory Doucet. Un militant de Cœur Lyonnais crut même, avant le premier tour, se dire « masculiniste » devant la députée LFI Anaïs Belouassa-Cherifi, même sur le ton de la boutade, avant que le même personnage, mari de la candidate tête de liste dans le premier arrondissement, soit filmé, au lendemain de l’accord entre les écologistes et LFI, en train de coller des affiches à caractère douteux sur une boutique de Lyon.

Un homme dépassé et fatigué

Non enclin au dialogue, phagocyté par les partis politiques, apparaissant comme un homme du passé et fatigué, Jean-Michel Aulas ne pouvait plus gagner cette campagne. Toute la campagne d’Aulas a ainsi donné l’impression d’un supersonique en baisse de régime, ne pouvant plus reprendre de l’altitude, conduisant à sa chute.

Quels que soient les résultats du recours devant le tribunal administratif pour un différentiel de 2 762 voix, cela ne remet pas en cause le constat d’un échec personnel de l’ancien président de l’OL qui n’a pas su écouter les conseils de celles et ceux qui auraient pu lui être utiles en dehors des partis politiques. Une occasion manquée pour Lyon.

La victoire de Véronique Sarselli à la métropole est tout aussi spectaculaire avec une majorité absolue des sièges. Mais il y a fort à parier que si l’ombre de Jean-Michel Aulas sera présente, la nouvelle présidente de la métropole ne pourra faire autrement que de s’en affranchir.

 

Patrick Martin-Genier : ancien enseignant à l’université de Lyon III et ex collaborateur de Raymond Barre.

Privacy Preference Center