Les résultats contrastés de ce 2ᵉ tour ont permis à chaque grande force politique de tirer un bilan positif de ce scrutin, alors même qu’un ou plusieurs échecs cuisants pouvaient lui être opposé. Témoignage d’une vie politique en recomposition inachevée, qui laisse chaque parti devant des dilemmes stratégiques sans réponse définitive, à un an du scrutin présidentiel.

Commençons par les deux ex-grands partis qui ont « fait la V République », LR et le PS, et qui jouaient dans ces municipales leur crédibilité.

LR demeure la « première force politique locale », par son implantation dans les villes moyennes, tout en ayant échoué à nouveau dans la plupart des grandes métropoles du pays. Avec des échecs personnels lourds, de Martine Vassal à Rachida Dati, ou politiques comme à Nîmes. Mais surtout, la profusion des divers droites, les échecs patents de certaines alliances avec le macronisme comme à Paris, Lyon, Marseille, les hésitations devant la situation à Nice qui a vu l’ancien président des LR exclu de son bureau, triompher par son alliance avec le RN, disent assez que ces municipales n’ont pas permis de trancher des questions politiques fondamentales du parti de la droite républicaine – avec qui s’allier, pour quelle ligne politique.

Le PS reste lui aussi la seconde force locale, mais s’il a brillamment conservé Paris, Lille, Marseille, il perd nombre de bastions tels Clermont-Ferrand ou Brest et échoue à en conquérir de nouveaux, là où la gauche semblait majoritaire au 1ᵉʳ tour. Car il subit (hormis à Nantes) un lourd désaveu à chaque fois qu’entre les deux tours il s’est allié ou rallié à LFI, en contradiction explicite avec ses condamnations des discours de ce parti. Une partie des électeurs socialistes n’a pas suivi, à l’évidence. Pour la direction du PS, l’exclusion d’un accord national avec LFI accompagnée d’une bénédiction donnée aux alliances locales a mis en évidence une perte d’autorité, de cohérence, politique et morale. Le PS, après ces municipales, malgré son statut de « parti des métropoles », renforcé par les défaites en parallèle de nombre de sortants écologistes, renoue avec ses divisions et ses démons à moins d’un an de la campagne présidentielle.

Le bilan est moins ambivalent, plus positif mais non sans bémols et nuances, pour les deux partis « radicaux », « populistes » sinon « extrêmes » du champ politique, LFI et RN, dont la faible implantation locale était jusqu’à présent jugée comme un handicap, et qui avec ce scrutin ont effectué d’indéniables percées.

Le RN a conquis hier une quarantaine de villes moyennes et petites, progression claire qui a surpris car ces territoires et villes sont souvent en dehors des radars parisiens. Et il les a conquis non seulement dans ses zones de forces – pourtour méditerranéen et Pas-de-Calais –, mais aussi dans des régions plus inattendues, de La Flèche dans la Sarthe à Vierzon dans le Cher ou à Castres et Carcassonne dans le sud-ouest. Ajoutons que le RN a bien contribué à la victoire d’Éric Ciotti à Nice, même si celle-ci a aussi des causes personnelles et locales. Il n’en demeure pas moins que pour un parti qui a obtenu plus de 30 % aux scrutins européens et législatifs de 2024, le doute n’est pas tout à fait levé quant à sa capacité à rassembler au 2ᵉ tour, ni à faire sauter le verrou sociologique dont témoignent ses très faibles scores dans la plupart des grandes métropoles. Sa défaite à Toulon, sur un terrain favorable, entretient ce doute, mais aussi celle à Marseille, où F. Allisio est nettement distancé. Le RN a doublé son nombre de conseillers municipaux, par rapport à ses « meilleures » municipales, celles de 1995, mais ses succès indéniables restent en deçà de ce qui était attendu du « 1ᵉʳ parti de France » au niveau national.

Quant à LFI, quasi absent de la vie politique locale jusqu’à présent, dans une élection où la prime aux sortants, même affaiblie, joue toujours un rôle important, il y fait une entrée incontestable, à défaut d’être fracassante. Des gains de villes, en milieu urbain et en banlieue, de Roubaix et Saint-Denis à Vénissieux et Vaulx-en-Velin, mais aussi des défaites lourdes, là où l’alliance avec les écologistes et les socialistes pouvait pourtant lui ouvrir les portes de certaines métropoles – l’exemple emblématique étant Toulouse. Or à l’évidence, à Toulouse et ailleurs, il y a eu un front anti-LFI, fruit d’une mobilisation à droite et au centre certes, mais aussi du décrochage d’une partie de l’électorat de gauche qui n’a pas voulu suivre. La radicalisation de LFI – dans la brutalisation de la vie politique comme dans l’antisémitisme –, au moment où le RN se déradicalise en partie, place la gauche dans une situation impossible. Une gauche qui s’étiole au global – ces municipales témoignent d’un recul en nombre de villes, mais une gauche sous dépendance d’un parti et d’un leader, Mélenchon, devenu non pas unique, mais principale figure repoussoir. LFI se renforce, mais s’isole. La question des alliances constitue à gauche un dilemme presque impossible à trancher, sauf à acter la défaite. Ou bien à renoncer au mantra fatigué de « l’union de la gauche » pour inventer une autre stratégie. De troisième force comme sous la IVᵉ République ?

Pour inventer une troisième force, encore faudrait-il un « centre » solide. Or 9 ans après la première élection d’E. Macron, ce centre est divisé, avec une implantation locale défaillante, l’échec de F. Bayrou à Pau pouvant tenir lieu hier soir de symbole. Certes il y a des victoires macronistes à Bordeaux et à Annecy, mais combien de déroutes ailleurs, dont un autre symbole pourrait être Paris : le macronisme historique s’est dans la capitale détourné de la candidate adoubée par le Président, Rachida Dati, devenue ministre de la Culture dans cette seule perspective. Dans notre ville-monde qui a donné tant de députés à la « majorité » en 2017 comme en 2022, cela sonne comme une lourde sanction, résumant bien des impasses du macronisme ces dernières années. Dans ce bloc central déclinant et fragilisé par une fin de règne ô combien délicate, il faut néanmoins souligner le succès d’Edouard Philippe au Havre, dont la réélection n’était pas assurée. Pour un futur candidat à la présidentielle, de loin le plus solide de son camp titubant, s’être ainsi retrempé dans la légitimité des urnes donne un souffle supplémentaire. Mais les macronistes lui pardonneront-ils ne pas être un des leurs ?

Au fond, des trois forces qui ont dominé la politique française depuis 2017, deux ont réussi un début d’implantation locale lors de ces municipales, LFI et RN, avec les limites que l’on a soulignées, quand la troisième n’y parvient que de façon très occasionnelle. Quant aux forces politiques, anciennes et convalescentes, de LR au PS, si elles continuent de dominer la vie locale, leurs interrogations nationales restent entières.

À un an de l’élection présidentielle, la vie politique française ne s’est pas encore restructurée et l’incertitude continue de dominer.


Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

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