Dans le brouillard des résultats du 1ᵉʳ tour se dessinent deux lignes de force d’un nouveau moment politique français, marquées par la radicalité et l’affaissement du centre gouvernant.
Étrange scrutin, que ces municipales 2026 !
Une campagne commencée tard, pour cause de débats et de votes sur le budget qui ont mobilisé les partis et le gouvernement (lequel s’est ensuite évaporé) ; une campagne amputée aussi au moment du crescendo final, celui qui ancre un scrutin dans les conversations et pousse les moins politisés vers les urnes, pour cause de guerre au Moyen-Orient qui a accaparé les grands médias audiovisuels. Et campagne enfin en partie dénaturée, dans les plus petites communes (25 % de la population), où le changement de modalités du scrutin (parité, fin du panachage) aura conduit à présenter des listes uniques dans nombre d’entre elles – ce qui a tiré à l’évidence la participation vers le bas.
En dépit de ces handicaps, la participation a atteint 57 % en moyenne : l’accident de 2020 pour cause de covid est effacé, et là où il y a de l’incertitude sur le vainqueur dimanche prochain – dans nombre de grandes villes en particulier –, la participation a atteint ou dépassé les 60 %.
Scrutin au fond si révélateur de l’époque ! Où la politique nationale est en crise et profondément fragmentée ; où la géopolitique menace à tout moment d’écraser les préoccupations locales ; où la législation venue d’en haut est parfois mal adaptée au pays d’en bas. Le temps est loin où gauche et droite alternaient au pouvoir national, donnant aux municipales un caractère potentiel de vote sanction, un statut d’élections intermédiaires, selon la formule de J. L. Parodi.
Il était fascinant de voir dans les résultats qui défilaient hier soir sur les écrans autant de « divers » : divers gauche, divers droite, et même divers centre, permettant à des acronymes mystérieux d’émerger, et de constater aussi combien de nombreuses listes obtenaient plus de 10 %. D’où un nombre particulièrement élevé au 2ᵉ tour (un nombre record ?), non seulement de triangulaires, mais surtout de quadrangulaires potentielles, ainsi que de quinquangulaires : il y a même à Mulhouse une « sexangulaire » possible avec 6 listes à plus de 10 %!
Dans ce brouillard où les grilles d’analyse traditionnelles sont brouillées, se dessinent cependant deux lignes de force, au soir de ce 1ᵉʳ tour : LFI et RN s’enracinent localement, pendant que le « socle commun » qui « gouverne » n’échappe pas à une certaine sanction.
LFI, RN : Vers l’enracinement local
Tout d’abord le rôle que jouent, souvent décisif, le RN et LFI, en particulier dans les « grandes villes ». Que LFI soit présent dans les métropoles de notre pays n’est pas surprenant pour qui connait leur évolution sociologique. Mais l’actualité nationale a été tout de même marquée ces dernières semaines par deux événements gravissimes, qui ont conduit à des accusations justifiées contre LFI : le meurtre ou l’assassinat, l’enquête le dira – le massacre écœurant, faudrait-il dire – d’un jeune militant d’ultra-droite par des membres du mouvement antifa, « la jeune garde », dont le chef est député de la France insoumise ; un leader, J. L. Mélenchon, faisant rire une salle en jouant sur la prononciation de noms de personnes juives, ce que nous n’avions pas entendu en France depuis J. M. Le Pen.
Malgré ces deux faits stupéfiants qui vont bien au-delà du « dérapage », LFI, le plus souvent sans alliances, obtient de bons résultats dans la France urbaine. Saint-Denis est gagné au 1ᵉʳ tour, Roubaix en voie de l’être au second. Et surtout LFI, devenu si peu fréquentable, menace de son maintien dimanche prochain une gauche « non LFI » menée par le PS, dont les résultats hier soir sont pourtant plutôt bons. C’est patent à Marseille, à Lyon, dans une moindre mesure à Paris, à Nantes ou à Grenoble. L’enracinement local de LFI, jusqu’à présent faible, dans la France urbaine, au moment où ce mouvement est le plus repoussoir, est un enseignement clair de ce 1ᵉʳ tour, et un enseignement préoccupant.
En 2020, le RN avait certes conquis Perpignan, mais ses autres fiefs étaient des villes moyennes ou petites – Hénin-Beaumont, Fréjus… Cette fois, ce sont nombre de villes importantes de la côte méditerranéenne qui connaissent un 1ᵉʳ tour sous influence voire sous domination du RN et/ou de son allié ciottiste : Nice, où E. Ciotti est très bien placé pour l’emporter, Marseille où F. Allisio menace le maire sortant PS, Toulon où L. Lavalette a l’avantage. Avec, dans nombre d’endroits, des élus de droite qui basculent vers le bloc RN, en passant par l’UDR de Ciotti. Le RN est un parti fort au 1ᵉʳ tour – premier parti de France, comme au 1ᵉʳ tour des législatives 2024. On verra dimanche, si dans le sud du pays, il devient un parti rassembleur de second tour, c’est-à-dire s’il a vocation à devenir majoritaire ; ou bien si, encore une fois, une coalition disparate de circonstances le freine. L’enjeu n’est pas mince, dans les villes concernées, et à un an de l’élection présidentielle.
Un socle commun en difficulté, et sanctionné ?
L’autre enseignement de ce dimanche soir est l’affaiblissement du mystérieux « socle commun » qui gouverne depuis 18 mois, composé d’un « bloc central » macroniste lui-même divisé et d’une droite LR souvent hésitante.
R. Dati, figure sarkozyste, ministre sortante du gouvernement, alliée au Modem, n’obtient que 25 % à Paris et P. Y. Bournazel, qui a réuni le dernier carré des grognards présidentiels dans la capitale, moins de 12 % : la victoire est loin d’être acquise, malgré le bilan souvent critiqué des dernières années de gestion municipale de la gauche sous la férule d’Anne Hidalgo. À Lyon, un homme d’entreprise et de football, « sans étiquette », perçu comme le sauveur par LR et cette fois tout le bloc central, J. M. Aulas, pourtant largement favori, ne fait que jeu égal avec un maire sortant écologiste pourtant critiqué. Il est vrai qu’entretemps, l’inexpérience politique d’Aulas s’est un peu trop vue dans un débat télévisé – la politique est aussi un métier. À Marseille, M. Vassal, figure de la droite marseillaise, qui a réussi à rallier le « bloc central » local, s’est effondrée (au bénéfice du RN), elle aussi après un débat télévisé calamiteux. Enfin, à Nice, C. Estrosi, figure de la droite qui s’est rapprochée du centre, semble en voie d’être balayé au 2ᵉ tour par son rival Ciotti.
Certes ce « socle commun » gouvernemental, bien peu solide et pas toujours commun, obtient des résultats encourageants à Nantes ou à Grenoble. Mais le bilan est globalement très négatif au soir du 1ᵉʳ tour. D’où une question : n’y aurait-il pas eu, à l’occasion de ce scrutin, une sanction de la « non-politique » menée depuis la dissolution ? Seule la victoire très probable dimanche prochain d’E. Philippe au Havre, pourtant annoncée en difficultés, ressemble à une lueur de lumière dans le long tunnel du macronisme finissant.
On le sait : un 1ᵉʳ tour n’est pas toujours confirmé au second et cette fois la campagne municipale, au vu des enjeux, va sans doute plus intéresser les grands médias, ce qui peut augurer d’un surcroît de mobilisation dans les villes incertaines, et il y en a !
Il n’empêche : la politique française est apparue hier soir affaiblie en son centre et renforcée à ses extrêmes, fragmentée et polarisée. Et la déconnexion tant commentée entre politique locale et politique nationale depuis 10 ans semble en voie de résorption. Pas toujours au bénéfice des partis dits de gouvernement.
Philippe Guibert
Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.
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