Note liminaire. Toute personne physique ou morale citée dans le cadre d’une enquête, d’une mise en examen, d’un gel d’avoirs ou d’une mesure de sanctions bénéficie pleinement de la présomption d’innocence. Une mise en examen n’est pas une déclaration de culpabilité ; un gel d’avoirs n’emporte pas condamnation pénale ; les qualifications définitives relèvent des seules juridictions compétentes. Les faits mentionnés ci-dessous sont attribués à des sources publiques identifiées ; les appréciations d’ensemble relèvent, quant à elles, de l’analyse politique.
Il est rare qu’une formation politique soit compromise par ce qu’elle affirme expressément ; il est plus fréquent, et plus instructif, qu’elle le soit par ce qu’elle s’obstine à ne pas nommer, par les distinctions qu’elle retarde, par les proximités qu’elle traite comme accessoires — par cette manière très particulière, enfin, de déplacer sans cesse la ligne de gravité morale d’un événement jusqu’à le rendre méconnaissable à force de contexte, de syntaxe et de précaution partisane. À cet égard, la séquence ouverte le 7 octobre 2023 et prolongée, jusqu’au 20 février 2026, par l’affaire Humani’Terre, n’a pas seulement mis au jour des circuits, des structures ou des personnes désormais exposés au regard de la justice ; elle a révélé, chez une partie de la gauche radicale, et singulièrement à La France insoumise, une disposition plus profonde et plus inquiétante que telle ou telle imprudence individuelle : une accoutumance intellectuelle à l’équivoque dès lors que le terrorisme se présente sous les couleurs d’une cause tenue pour historiquement légitime.
On gagnerait peu, au reste, à grossir la thèse au-delà de ce que les faits autorisent. Rien ne permet d’écrire, en l’état des éléments publics, que La France insoumise entretiendrait un lien organique démontré avec le financement du terrorisme, ni d’imputer à ses dirigeants ou à ses élus une participation pénalement caractérisée aux faits aujourd’hui examinés par les juridictions compétentes. La présomption d’innocence s’impose donc avec d’autant plus de force qu’elle seule permet ensuite de parler avec rigueur de ce qui relève déjà du jugement politique. Or c’est précisément parce qu’il faut se refuser aux facilités de l’accusation globale qu’il devient possible d’apercevoir le phénomène véritable : non pas une solidarité démontrée avec des organisations terroristes, mais la production répétée d’un climat de tolérance verbale, institutionnelle et relationnelle au bénéfice de milieux, d’intermédiaires et de réseaux pour lesquels la violence antijuive et la négation de la légitimité d’Israël ne relèvent pas d’un accident de parcours, mais d’un horizon doctrinal ou stratégique.
C’est en ce point que l’affaire Humani’Terre prend une portée qui excède sa seule dimension procédurale, car il arrive, dans la vie d’une démocratie, que le scandale ne naisse pas d’un fait nouveau, mais de la soudaine impossibilité de continuer à ne pas voir ce que l’on voyait déjà. Le 20 février 2026 appartient à cette espèce particulière d’événements qui ne produisent pas tant une révélation qu’ils retirent au déni son dernier refuge. Des arrêtés de gel des avoirs avaient été pris dès 2024, reconduits et complétés en 2025 ; la mise en examen, intervenue ce jour-là, de cinq personnes liées aux associations Humani’ Terre et Soutien Humani’ Terre pour financement d’une entreprise terroriste, abus de confiance en bande organisée et blanchiment en lien avec une organisation terroriste, avait mobilisé la DGSI, la brigade criminelle de Paris et l’OCRGDF sous l’autorité du parquet national antiterroriste. Dès lors, il n’est plus possible de feindre qu’on se trouvait en présence d’une fiction polémique inventée par des adversaires idéologiques. Une affaire de cette nature n’établit pas seulement des soupçons individuels ; elle modifie rétrospectivement l’intelligibilité d’un ensemble de comportements publics et impose de relire certaines complaisances, certains mots, certaines scènes, non comme des accidents rhétoriques isolés, mais comme les symptômes d’une faiblesse plus générale du jugement.
Avant même les mises en examen de février 2026, l’État avait déjà parlé, et il l’avait fait dans sa langue la plus sobre, la plus froide, la moins susceptible d’emphase : celle de l’acte administratif opposable. Les arrêtés publiés au Journal officiel les 5 juin 2024, 6 juin 2025 et 4 décembre 2025 ont gelé les avoirs de Soutien Humani’Terre, d’Humani’Terre, de HRF France, ainsi que de plusieurs personnes physiques nommément désignées ; le registre public mentionne en outre que Soutien Humani’Terre était connue avant 2018 sous le nom de Comité de bienfaisance et de secours aux Palestiniens. Cela ne vaut certes pas condamnation ; mais cela vaut infiniment plus qu’une rumeur, qu’un tract ou qu’une polémique de réseau social. Cela signifie qu’aux yeux de la République, et sous le contrôle du juge administratif, ces structures appartenaient déjà à un périmètre de dangerosité tel que leurs ressources devaient être immobilisées dans le cadre du dispositif de lutte contre le financement du terrorisme.
La véritable question n’est pas celle, grossière et juridiquement mal tenue, qu’affectionnent les esprits sommaires : LFI finance-t-elle le terrorisme ? Les éléments publics ne permettent pas de le soutenir, et l’écrire serait aussi fragile qu’injuste. La seule question sérieuse est plus exigeante et, au fond, plus accablante : comment un mouvement qui se veut la conscience avancée de la gauche française a-t-il pu, pendant des mois, parfois des années, multiplier les équivoques, fréquenter des réseaux opaques, prêter sa voix ou ses élus à des séquences de légitimation problématiques, et banaliser ainsi tout un environnement de causes-écrans, de passerelles rhétoriques et de compagnonnages publics dont les organisations terroristes tirent nécessairement un bénéfice symbolique ?
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : non d’un soutien direct démontré, mais d’une politique de l’équivoque. L’équivoque, en politique, n’est pas une simple faiblesse de langage ; elle est un régime de l’action. Elle permet de ne pas dire tout en laissant entendre, de ne pas approuver tout en refusant de condamner avec la netteté requise, de se tenir à la lisière de l’inacceptable afin d’en capter les dividendes militants sans en assumer le prix moral. Elle est, en somme, l’art de se rendre disponible à des bénéfices symboliques que la rigueur des distinctions rendrait inaccessibles.
Le premier lieu où cette politique s’est donnée à voir est le langage. Le premier communiqué officiel de LFI au lendemain du 7 octobre 2023 restera, quelle que soit l’habileté ultérieure des réécritures, comme un document révélateur : il évoque « l’offensive armée de forces palestiniennes menée par le Hamas » et la réinscrit aussitôt dans une lecture du conflit qui tend à dissoudre la singularité du massacre, sans recourir à la qualification d’acte terroriste. Le problème n’est pas qu’un mouvement politique rappelle un contexte ; le problème est qu’il éprouve le besoin de le faire avant d’avoir établi avec la netteté requise la nature propre de l’acte. Ce n’est qu’un an plus tard, le 7 octobre 2024, que le mouvement emploie explicitement cette expression. Entre les deux textes, il n’y a pas seulement une variation lexicale ; il y a le temps d’une hésitation qui, à elle seule, constitue déjà un fait politique.
Car il est des circonstances où l’ordre des mots est déjà un ordre de responsabilité. Nommer d’abord, contextualiser ensuite : telle est la grammaire minimale d’une conscience politique qui ne veut pas se perdre. Ou LFI, précisément, a paru incapable de cette priorité. Ce qui, chez d’autres, eût été un massacre terroriste appelé par son nom est devenu chez elle l’objet d’une étrange suspension, comme si la qualification morale la plus élémentaire devait attendre que fût sauvée, au préalable, la cohérence d’une certaine lecture du monde. Lorsqu’un massacre de civils, des assassinats de masse, des prises d’otages et des exactions méthodiques sont d’abord absorbés dans la catégorie générale d’une « offensive armée », quelque chose de décisif a déjà cédé : non la connaissance des faits, mais la hiérarchie morale qui commande de les nommer immédiatement pour ce qu’ils sont.
On objectera, comme toujours, que le langage de la gauche radicale a depuis longtemps pris l’habitude de replacer la violence des dominés dans le contexte des dominations qui la précèdent. C’est exact ; et c’est précisément ce qui rend la faute plus grave encore. Car une tradition intellectuelle n’excuse pas une abdication du jugement ; elle l’aggrave lorsqu’elle la rend prévisible. Le problème n’est pas que LFI ait voulu rappeler un contexte qu’elle interprète comme une tragédie ; le problème est qu’elle n’a pas d’abord posé, avec la simplicité requise, l’irréductibilité du massacre terroriste. Autrement dit, la contextualisation est venue trop tôt, et la qualification trop tard ; or, lorsqu’un parti inverse cet ordre moral, il n’éclaire pas seulement les événements, il enseigne à son public la manière de les recevoir.
Qu’est-ce qu’une grande faute politique, sinon cela même : non pas nier formellement l’horreur, mais retarder assez sa qualification pour préserver un cadre idéologique tenu pour plus précieux que la netteté du jugement ? LFI n’a jamais eu besoin d’approuver le Hamas pour lui rendre service symboliquement ; il lui a suffi, au moment décisif, de lui ménager une zone d’indétermination verbale où le massacre cessait d’être immédiatement saisi pour ce qu’il était, afin d’être aussitôt recontextualisé, réinséré, reconduit dans le grand récit général de la domination coloniale et de la résistance des peuples opprimés. Or l’un des vieux privilèges des idéologies est précisément de permettre cela : non pas blanchir, mais dissoudre ; non pas défendre ouvertement l’indéfendable, mais l’absorber dans une explication plus vaste qui finit par émousser la condamnation.
Ce n’est pas un hasard si cette même formation a déposé, le 19 novembre 2024, à l’Assemblée nationale, une proposition de loi visant à abroger le délit d’apologie du terrorisme du code pénal. LFI a ensuite précisé qu’il s’agissait moins de supprimer l’incrimination que de la réinscrire dans le droit de la presse ; le geste politique, lui, demeurait — et il demeurait au moment précis où les magistrats, les services de renseignement et une partie croissante de l’opinion faisaient face à la porosité croissante entre propagande, glorification et légitimation indirecte de la violence terroriste. Là encore, pris isolément, le dépôt d’un texte se discute ; replacé dans une séquence déjà saturée d’ambiguïtés, il cesse d’être un détail juridique pour devenir un symptôme de plus.
Rien n’est plus instructif, à cet égard, que la trajectoire publique de Thomas Portes, non parce qu’elle constituerait à elle seule une preuve, mais parce qu’elle concentre, dans un style presque chimiquement pur, plusieurs traits caractéristiques de cette culture politique. Il y a, chez lui, moins une série de « dérapages » qu’une remarquable continuité d’attitudes : même promptitude à substituer l’explication à la qualification, même goût des médiations troubles, même capacité à traiter comme secondaires les significations attachées aux lieux, aux réseaux et aux personnes. Qu’un député de la République puisse raconter sur son propre site sa rencontre du 5 octobre au Caire avec Abu Amir Eleiwa, puis écrire, au lendemain du 7 octobre, que « les combattants du Hamas ont lancé une offensive armée contre l’État d’Israël », tout en relayant dans le même mouvement un discours contestant l’accusation immédiate de terrorisme, ne vaut certes pas apologie au sens juridique. Nul besoin d’inventer un soutien explicite là où le texte n’en contient pas ; mais apparaît ici une manière de regarder le réel où la causalité historique vient aussitôt atténuer la qualification morale. Ce qui se laisse ainsi apercevoir, c’est moins un mot de trop qu’un réflexe politique : la substitution immédiate d’une grille interprétative à l’évidence du crime.
La suite n’a fait qu’accentuer cette impression. En décembre 2024, Thomas Portes a revendiqué avoir organisé à l’Assemblée nationale la première réunion d’un « réseau européen de parlementaires pour la Palestine », avant son lancement officiel à Bruxelles. NGO Monitor, s’appuyant sur les communications du réseau LP4Q et de son « European Network », a documenté la présence du député dans cette séquence et la nature de cette structure parlementaire transnationale. Que le député conteste telle ou telle qualification exacte du réseau ne change pas le fond du problème : il a bien assumé sa participation à une architecture de mise en relation politique et symbolique dont les promoteurs, les parrains et certains dirigeants apparaissent, pour plusieurs d’entre eux, dans des environnements de soutien au Hamas documentés par d’autres sources. LP4Q présente Hamid Abdullah Hussein al-Ahmar comme son président ; or le Trésor américain l’a désigné, le 7 octobre 2024, comme l’un des principaux soutiens internationaux du Hamas et comme une pièce maîtresse de son portefeuille d’investissement — lequel aurait géré, à son apogée, plus de 500 millions de dollars d’actifs.
Ici, la rigueur s’impose : une désignation par l’OFAC n’est pas une condamnation française, et la participation à une réunion ne vaut pas adhésion à tous les réseaux qui l’environnent. Les séquences parlementaires liées au « réseau européen de parlementaires pour la Palestine », les controverses autour de la LP4Q, les dénégations partielles et les justifications ultérieures se prêtent, prises séparément, à discussion ; mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est qu’un élu français, et derrière lui le parti qui le protège, aient paru juger secondaire la question de savoir à quelles structures, à quels dispositifs de légitimation, à quels intermédiaires transnationaux ils consentaient à prêter leur concours, leur image ou simplement leur présence. On ne peut, de bonne foi, feindre que cela n’ait aucune signification lorsqu’il s’agit d’évaluer le jugement politique de ceux qui acceptent d’apparaître dans des séquences où de tels acteurs ou leurs réseaux tiennent une place centrale. La seule question qui compte est celle-ci : comment un élu de la République, et plus encore un parti aspirant à gouverner, peuvent-ils juger secondaire la nature exacte des structures auxquelles ils prêtent leur fonction, leur lieu, leur image ou leur prestige ?
En politique étrangère comme ailleurs, la lucidité politique ne commence pas au moment où l’on découvre une identité pénale parfaite entre tel réseau et telle organisation ; elle commence beaucoup plus tôt, au point précis où l’on comprend que certaines proximités produisent à elles seules un effet de normalisation dont d’autres, plus résolus, sauront tirer parti.
C’est là le mécanisme profond, presque banal à force d’être mal compris, par lequel des organisations terroristes prospèrent dans les démocraties libérales : elles n’obtiennent pas d’abord la complicité pénale de leurs interlocuteurs ; elles obtiennent leur crédulité, leur paresse, leur goût des causes simplifiées, leur appétit de radicalité morale à bon compte — leur disposition, enfin, à considérer comme secondaire la nature exacte des personnes avec lesquelles ils acceptent de se montrer, pourvu que la bannière demeure assez noble pour recouvrir l’ensemble. Une organisation terroriste n’a pas besoin que tout le monde pense comme elle ; elle a besoin que certains acteurs publics jugent accessoire de savoir avec qui ils marchent, sur quelles tribunes ils parlent, à quels intermédiaires ils prêtent leur visage, leur fonction et leur respectabilité. C’est ainsi que se fabrique la normalisation. C’est ainsi que la démocratie, sans même s’en apercevoir, met son capital symbolique au service de ceux qui la méprisent.
On se tromperait donc de diagnostic en ne voyant ici qu’un défaut d’information, une naïveté ou une insuffisance documentaire. Il y a, dans cette répétition des ambiguïtés, quelque chose de plus structuré qu’une simple ignorance. Il y a l’effet d’une tradition intellectuelle pour laquelle l’ennemi principal se situe si constamment du même côté — l’Occident, l’impérialisme, la puissance, Israël comme condensation symbolique de toutes ces figures — que presque tout ce qui lui résiste en vient à bénéficier d’une sorte de crédit ontologique préalable. Dès lors, il n’est même plus nécessaire d’absoudre formellement la violence ; il suffit de la replacer sans cesse dans une économie générale de la domination qui la rend, sinon juste, du moins inévitablement intelligible, et par là presque soustraite au régime moral commun. C’est cette pente qu’il faut regarder en face, non parce qu’elle conduirait mécaniquement au soutien explicite du terrorisme, mais parce qu’elle interdit de le penser avec la clarté nécessaire lorsqu’il surgit là où l’idéologie avait déjà distribué les rôles.
Le cœur du problème réside peut-être ici, dans cette prodigieuse capacité à considérer comme accessoires les médiations symboliques. Les organisations terroristes, leurs soutiens, leurs interfaces et les milieux militants qui gravitent autour d’eux n’obtiennent pas toujours de leurs interlocuteurs occidentaux un concours pénalement répréhensible ; ils obtiennent plus souvent quelque chose de plus diffus et de plus précieux : le prêt involontaire d’un capital de crédibilité institutionnelle. Il leur suffit pour cela de rencontrer des responsables publics disposés à croire que la noblesse affichée d’une cause dispense d’examiner avec une sévérité absolue les personnes, les réseaux et les rhétoriques qui s’en réclament. La complaisance moderne ne prend pas toujours la forme du ralliement ; elle prend souvent celle du relâchement.
La séquence libanaise de Thomas Portes, à l’automne 2025, a donné à cette logique une visibilité presque pédagogique. Selon la presse, le député s’est rendu à Beyrouth, y a rencontré des responsables du Front populaire de libération de la Palestine, puis s’est recueilli devant les tombes de figures associées à l’attentat des Jeux olympiques de Munich de 1972 ; seize députés ont ensuite saisi la justice. Là encore, la prudence de droit demeure entière : saisine n’est pas condamnation, allégation n’est pas culpabilité. On pourra toujours discuter la qualification juridique éventuelle de ces gestes, invoquer le contexte, rappeler l’absence de condamnation ou dénoncer l’instrumentalisation politique dont ils ont fait l’objet. Tout cela est recevable, mais périphérique. Le centre de gravité se situe ailleurs : dans le fait qu’un député français ait pu se mettre en scène dans un environnement mémoriel et militant lié au terrorisme palestinien et juger compatible avec la dignité de son mandat un tel usage des signes. Que son camp n’ait pas immédiatement perçu qu’au-delà même de la légalité il existe une écologie morale de la représentation nationale, faite de retenue, de tact et de lignes de partage qu’on ne franchit pas impunément, révèle une défaillance du jugement politique dont l’effet objectif est une forme de réhabilitation symbolique. Il est des gestes dont la signification politique précède toute qualification pénale. Le scandale n’est pas seulement dans l’image ; il est dans la faculté de produire cette image sans sentir, au moment même où on la produit, qu’elle aurait dû être impossible.
À cet endroit, la responsabilité remonte nécessairement du cas individuel vers l’organisation. Le problème n’est plus Thomas Portes seul. LFI est un mouvement trop centralisé, trop attentif à la discipline du discours, trop jaloux de la maîtrise de sa dramaturgie pour pouvoir invoquer indéfiniment la spontanéité malencontreuse de quelques élus. Lorsqu’une formation de cette nature laisse se succéder, sans correction substantielle, des ambiguïtés lexicales majeures, des initiatives législatives mal calibrées sur l’apologie du terrorisme, des séquences de proximité avec des réseaux douteux et des gestes de connivence symbolique à l’égard d’univers politiques saturés de violence antijuive, il devient difficile de parler encore de simple dispersion. Ce qui se dessine alors, c’est moins une ligne doctrinale explicite qu’un régime d’autorisation tacite au sein duquel chacun sait jusqu’où il peut aller, précisément parce qu’aucune limite ferme n’a été tracée.
Il faut insister sur ce point, car il est au cœur de la difficulté française présente. Le problème n’est pas que LFI dise défendre les civils palestiniens, ni même qu’elle dénonce avec vigueur la politique israélienne ; cela relève du débat légitime. Le problème est que cette formation politique semble incapable, structurellement incapable, de maintenir intacte la séparation entre la compassion due aux populations civiles et l’indulgence accordée à des matrices idéologiques, à des appareils militants ou à des groupes terroristes dont le projet n’a jamais été la coexistence, mais la destruction d’Israël comme réalité politique et historique. Il ne s’agit donc pas ici des Palestiniens comme peuple, encore moins d’une essence culturelle qu’il serait absurde et injuste de leur attribuer indistinctement ; il s’agit de mouvements, de doctrines et de cultures politiques organisées pour lesquelles l’antisionisme ne se borne pas à la critique d’un gouvernement, mais prend la forme d’une négation de principe de la légitimité historique et politique d’Israël, rejoignant par là, très souvent, les structures profondes de l’antisémitisme.
C’est pourquoi l’on aurait tort de réduire cette discussion à la recherche fiévreuse d’un « lien » au sens quasi-policier du terme. Les démocraties avancées ne sont pas menacées seulement par les complicités franches ; elles le sont aussi par les formes plus diffuses de disponibilité morale qu’engendrent certains milieux politiques lorsqu’ils s’habituent à traiter la clarté comme une concession à l’adversaire. Le terrorisme contemporain, surtout lorsqu’il s’enveloppe dans les langages de l’anti-impérialisme, n’a pas besoin de convaincre tout le monde de sa légitimité ; il lui suffit d’obtenir de quelques acteurs influents qu’ils renoncent à le disqualifier absolument. Entre le soutien et l’excuse, entre l’adhésion et l’euphémisme, entre la complicité et la suspension du jugement, il existe toute une gamme de services rendus que le droit saisit mal, mais que la politique, elle, devrait apprendre à reconnaître.
Sous cet angle, la faute de LFI apparaît avec une netteté particulière. Elle n’est pas d’avoir professé ouvertement ce qu’elle ne dit pas ; elle est d’avoir contribué à installer dans l’espace public un régime d’indistinction où des réalités qui devraient être pensées séparément se trouvent sans cesse rabattues les unes sur les autres : la cause palestinienne et ses entrepreneurs armés ; la critique d’Israël et la négation de sa légitimité ; la solidarité avec les victimes civiles et la compréhension indéfiniment extensible de ceux qui font métier de les sacrifier ; la gauche anticoloniale enfin, et des univers mentaux dont l’antisémitisme n’est ni résiduel ni accidentel, mais constitutif. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que les éléments publics permettent déjà de formuler un jugement sévère : par ses mots, ses choix, ses silences et certaines de ses figures, LFI a contribué à banaliser un environnement politique où les frontières décisives ont été continuellement estompées. Et c’est déjà, dans une démocratie sérieuse, une faute d’une gravité majeure.
Car une démocratie ne se défend pas seulement par ses juges, ses policiers ou ses services de renseignement ; elle se défend d’abord par la netteté de ses catégories morales, par sa capacité à refuser que la souffrance des peuples serve d’écran à la légitimation de leurs bourreaux autoproclamés, par son aptitude à dire sans retard ce qui relève de la résistance politique et ce qui relève du meurtre idéologisé, ce qui relève de la solidarité et ce qui relève du blanchiment symbolique. Lorsqu’un parti de gouvernement ou d’aspiration gouvernementale brouille méthodiquement ces distinctions, il ne trahit pas seulement ses adversaires ; il trahit l’exigence élémentaire de la vie civique. Et lorsqu’il persévère dans cette voie alors même que l’État, par ses propres instruments, a déjà commencé à objectiver la gravité des réseaux concernés, il ne peut plus se réfugier derrière l’excuse de la naïveté. Car la grandeur de la politique ne réside pas dans la fidélité à une cause quelle qu’elle soit ; elle réside dans la capacité à maintenir, y compris lorsque la cause paraît juste, le gouvernement sévère des distinctions. Dès lors qu’un mouvement renonce à cet effort, il n’élargit pas la démocratie : il l’affaiblit.
Ce qui frappe, à mesure que ces séquences s’accumulent, n’est pas seulement la constance des ambiguïtés, mais l’absence de toute rupture interne. Ni désaveu net, ni rappel à l’ordre, ni clarification doctrinale substantielle ne viennent interrompre la série. Ce silence n’a rien d’anecdotique. Dans un mouvement aussi verticalisé que LFI, il ne relève pas du simple oubli ; il fonctionne comme une autorisation implicite. Il ne dit pas que tout est approuvé ; il dit, ce qui est déjà beaucoup, que presque rien n’est jugé suffisamment grave pour appeler une frontière publique. Et c’est sans doute ainsi qu’une culture politique s’installe : moins par ses proclamations que par les comportements qu’elle cesse, peu à peu, de considérer comme incompatibles avec elle-même.
Au fond, la faute politique de LFI n’est pas d’avoir inventé le mal qu’elle n’a cessé de mal nommer. Elle est d’avoir confondu la radicalité avec l’indulgence, la cause avec l’excuse, la politique internationale avec le brouillage des catégories morales les plus élémentaires. Et c’est là, peut-être, ce qu’il y a de plus grave : une démocratie ne succombe pas seulement lorsqu’elle est attaquée de l’extérieur ; elle s’affaiblit lorsqu’une partie de ses élites perd le sens des distinctions sans lesquelles aucune vie civique sérieuse n’est possible. Lorsqu’un parti important en vient à considérer que l’ambiguïté constitue une habileté, que la proximité douteuse relève de l’incident et que la netteté du jugement serait une concession à l’adversaire, il prépare moins une victoire politique qu’une défaite spirituelle. C’est toujours ainsi que les lignes tombent : non dans un fracas inaugural, mais dans une lente dégradation du jugement, où l’on finit par ne plus voir ce qu’on aurait jadis refusé d’un seul mouvement. Ce qu’expose l’affaire Humani’Terre, et ce qu’incarne jusqu’à la caricature la trajectoire publique de Thomas Portes, c’est précisément cette dégradation-là : non pas un complot, non pas une chaîne de commandement secrète, mais quelque chose d’à la fois plus diffus et plus redoutable — une culture politique devenue incapable de comprendre qu’en certaines matières l’ambiguïté n’est pas une ruse, mais une faute.
Et c’est pourquoi la conclusion s’impose avec une forme de tristesse plus encore qu’avec colère. Le scandale LFI n’est pas d’avoir été judiciairement pris dans un financement terroriste ; rien ne permet de l’écrire. Le scandale LFI est d’avoir, pendant des mois, peut-être des années, travaillé à rendre pensable, dicible, fréquentable et parfois honorable ce qui aurait dû, dans une conscience démocratique intacte, demeurer immédiatement disqualifié. Elle n’a pas inventé cette pente ; elle l’a empruntée, entretenue et parfois illustrée avec une constance remarquable. Et lorsque l’histoire récente aura dissipé le bruit des polémiques pour ne laisser subsister que les enchaînements essentiels, il est probable qu’on verra dans cette séquence moins une succession d’incidents qu’une seule et même défaillance : la substitution progressive de la cause au jugement, du camp au discernement, de l’emphase militante à la probité morale. Dans la vie des nations, il est des fautes que le droit sanctionne ; il en est d’autres que seule la lucidité publique peut châtier. Et peut-être la vérité la plus simple, et la plus sévère, est-elle celle-ci : il n’est pas nécessaire de partager l’idéologie des terroristes pour leur rendre, par faiblesse de jugement, des services politiques décisifs.
Voir aussi
11 mars 2026
GÉNÉRATION MUNICIPALES 2026 (en partenariat avec l’ESJ Paris)
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire1 minutes de lecture
6 mars 2026
La liberté des Iraniens est la nôtre
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire4 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
22 novembre 2025
Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme
par Robert RedekerPhilosophe et professeur agrégé de philosophie.
Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !
0 Commentaire7 minutes de lecture
3 décembre 2025
Principes et enjeux de la déconstruction
par Baptiste RappinMaître de Conférences HDR à l’IAE Metz School of Management.
On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?
0 Commentaire37 minutes de lecture