En Afghanistan, l’effacement des femmes a quitté les rivages de la pratique arbitraire pour s’ancrer dans le marbre d’un ordre pénal totalitaire. Le décret nᵒ 12, paraphé en janvier 2026 par le chef suprême taliban, marque une rupture civilisationnelle car il ne se contente plus de régir les mœurs, il hiérarchise l’humain. En consacrant l’autorité disciplinaire du patriarche et en transformant la domination masculine en une catégorie juridique souveraine, ce texte érige la violence en norme. L’obscénité juridique y atteint son paroxysme lorsque le droit taliban punit désormais plus sévèrement certains combats d’animaux que les sévices conjugaux, tout en érigeant en crime la fuite d’une femme vers sa propre famille sans l’aval de son geôlier domestique. Ce n’est pas là une scorie du régime, mais sa logique la plus pure, sa signature métaphysique.

Cette architecture du néant est la métastase d’une politique de terreur initiée dès août 2021. Depuis leur retour au pouvoir, les talibans ont méthodiquement démantelé l’existence féminine, segment après segment. À l’exclusion des écoles secondaires en septembre 2021 a succédé le bannissement des universités en décembre 2022. En décembre 2024, un nouveau palier dans l’horreur a été franchi avec l’interdiction faite aux femmes d’étudier la médecine. Cette mesure n’est pas seulement une privation de savoir, c’est un arrêt de mort biologique. Dans un système où une patiente ne peut être soignée que par un médecin de son sexe, l’absence de praticiennes condamne des millions d’Afghanes à l’agonie. Entre la fermeture des hôpitaux dédiés et l’explosion de la mortalité maternelle, les femmes sont littéralement emmurées vives derrière leur tchadri. On estime aujourd’hui que 70 % d’entre elles sombrent dans des troubles dépressifs profonds, tandis que la consommation d’antidépresseurs devient l’unique béquille d’un peuple captif.

L’oppression se double d’un étranglement économique total. Interdites de fonctions publiques, puis bannies des ONG en avril 2023, les femmes n’ont plus le droit de posséder un compte bancaire ni d’exercer une activité rémunérée sans tuteur. Même la mendicité, dernier recours de la misère, leur est proscrite car jugée trop visible. Cette invisibilisation est totale et se traduit par l’interdiction de sortir sans un accompagnateur masculin, de se réunir, et même de parler en public. Mais le cœur battant de l’idéologie talibane réside dans le contrôle charnel. Nous assistons à l’institutionnalisation d’un esclavage sexuel qui rappelle les heures les plus sombres des crimes de Daesh contre les Yézidies. Dès 2021, le régime a exigé des listes de jeunes filles et de veuves pour les offrir aux combattants. Des enfants de dix ans sont ainsi livrées à des hommes cinq fois plus âgés, sans aucun recours légal. Le viol n’est plus un crime individuel, c’est une arme politique de contrôle social. En détention, les militantes subissent des violences sexuelles systématiques destinées à briser toute velléité de résistance. Pour ces femmes, la justice n’existe plus et dénoncer un viol revient à s’exposer aux représailles contre toute sa lignée.

Le système taliban ne surgit pas du néant. Il s’inscrit dans une tradition juridique islamique précise, celle du fiqh sunnite et plus particulièrement de l’école hanafite, historiquement dominante en Afghanistan. Le fiqh, qui n’est autre que la jurisprudence islamique, organise la vie sociale à partir du Coran, de la Sunna, du consensus des juristes (ijma) et de l’analogie (qiyas). Dans ce cadre classique, l’autorité masculine sur la famille, la séparation stricte des sexes et la limitation de l’autonomie juridique des femmes sont largement codifiées par la tradition hanafite. Les talibans mobilisent cette tradition en transformant ce corpus en instrument d’ingénierie sociale. Il ne s’agit donc pas de l’invention improvisée d’un pouvoir arbitraire, mais bien de l’appropriation et de l’application radicales d’une tradition juridique existante, utilisée pour légitimer un ordre social profondément hiérarchisé entre les sexes.

À cette structure juridique s’ajoute une seconde dimension, culturelle celle-ci. L’Afghanistan reste profondément marqué par les normes sociales du monde pachtoune, organisées autour du code coutumier tribal connu sous le nom de Pashtunwali. Ce système d’honneur place la domination masculine au cœur de l’ordre social et fait du contrôle du corps féminin l’un des piliers de la respectabilité collective. L’autonomie des femmes y est perçue comme une menace pour l’honneur du groupe et de l’homme, ce qui alimente une culture de surveillance permanente et de ségrégation sociale. Dans ce contexte, les restrictions imposées par les talibans apparaissent comme la radicalisation et l’expression politique de certaines pratiques locales. Loin de créer ex nihilo un système de ségrégation entre les sexes, le régime taliban s’appuie sur un substrat culturel ancien qu’il transforme en norme d’État.

C’est à l’intersection de ces deux structures, juridique et culturelle, que doit se comprendre la cohérence du projet taliban. Le fiqh fournit la légitimité religieuse et l’architecture normative, tandis que la culture tribale offre un socle social et symbolique qui rend ces normes acceptables pour une partie de la population. Le pouvoir taliban opère ainsi une fusion entre la jurisprudence islamique et une conception tribale de l’honneur. Cette combinaison produit une matrice idéologique particulièrement résistante aux pressions extérieures, car elle se présente à la fois comme une fidélité à la tradition religieuse, un retour aux racines et la défense d’un ordre social considéré comme authentiquement afghan.

Comprendre cette architecture est essentiel pour mesurer la gravité de la situation actuelle. L’oppression des femmes en Afghanistan résulte de la convergence de facteurs juridiques, culturels et idéologiques qui, ensemble, forment une matrice politique solide. Tant que cette matrice restera intacte, chaque concession apparente risque d’être suivie de nouvelles restrictions. Le projet taliban consiste autant à gouverner un territoire qu’à refaçonner la société selon une vision totale de l’ordre moral. Dans cette perspective, l’effacement progressif des femmes constitue le cœur même du projet politique des talibans.

Face à cet apartheid sexuel, la justice internationale a enfin brisé son silence. Le 8 juillet 2025, la Cour pénale internationale a franchi un pas historique en émettant des mandats d’arrêt contre Haibatullah Akhundzada et Abdul Hakim Haqqani pour crimes contre l’humanité. Les chefs d’accusation de persécution fondée sur le genre, d’esclavage sexuel, de mariages forcés et de torture qualifient pour la première fois l’apartheid sexuel afghan de crime contre la conscience universelle. Pourtant, l’arène diplomatique offre un spectacle de soumission révoltante. Malgré les résolutions 2593 et 2679 du Conseil de sécurité, aucune sanction réelle n’a été prise. Pire, en juin 2024, l’ONU a commis l’irréparable en invitant les talibans à Doha tout en acceptant leur exigence infâme de l’exclusion de toute femme afghane de la table des négociations. En déroulant le tapis rouge aux bourreaux et en traitant des criminels de guerre comme des partenaires fréquentables, l’institution internationale s’est rendue complice de l’effacement qu’elle prétend dénoncer.

Les leviers juridiques existent pourtant. L’Afghanistan a ratifié le Statut de Rome en 2003, et la tentative désespérée du régime de s’en retirer rétroactivement en février 2025 est juridiquement nulle, puisque le retrait ne prend effet qu’un an après notification et n’efface pas les crimes commis. Le pays reste lié par la convention CEDAW, le Pacte relatif aux droits civils et politiques et la Convention contre la torture. Des États pourraient, au nom de la première convention, saisir la Cour internationale de Justice pour violation flagrante des engagements internationaux. À ce jour, aucune puissance n’a osé franchir le pas.

Pendant que les chancelleries négocient et que l’aide humanitaire est en partie détournée, les femmes afghanes crient dans un silence assourdissant. L’histoire ne retiendra pas que le monde ignorait la tragédie. Elle dira qu’il disposait des mandats d’arrêt, des traités et des preuves, mais qu’il a choisi le réalisme cynique. Elle dira qu’en 2026, la communauté internationale a laissé un régime écrire, article après article, l’assassinat légal de la moitié de son peuple. Chaque jour d’inaction est une signature supplémentaire au bas de l’arrêt de mort des Afghanes.

Sarah Scialom et Mehdy Raïche

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