À l’heure où nous parlons, quel est l’état de la situation au Liban et plus particulièrement au Sud-Liban ?
Les villages du Sud-Liban ont été presque tous évacués. Plus de 250 000 déplacés se sont dirigés vers le nord du fleuve Litani en laissant derrière eux maisons et champs agricoles. À l’exception de quelques villages chrétiens frontaliers comme Rmeich, dont les habitants préfèrent rester enracinés chez eux. En effet, les habitants de Rmeich ont fait parler d’eux pendant la dernière guerre qui a opposé le Hezbollah et Israël. Ce sont ces villageois qui ont empêché la milice pro-iranienne d’installer des rampes de lancement de roquettes sur son territoire. Et considérant qu’ils n’avaient jamais collaboré avec le Hezbollah, ils n’avaient aucune raison de partir car ils n’étaient pas une cible. Israël ne les a pas bombardés, effectivement. Face à l’exode massif de l’environnement naturel du Hezbollah, ces villages chrétiens sont un exemple clair que la confrontation est entre la milice pro-iranienne et Israël et non entre le Liban et Israël. Ce constat n’est non seulement répété par les autorités israéliennes mais aussi par le gouvernement libanais.
Quant à la situation militaire, elle reste explosive. Il y a eu mensonge d’État concernant cette zone au sud du fleuve Litani. Le chef de l’armée, Rodolphe Haykal, a bien affirmé il y a un mois que la première phase du désarmement du Hezbollah avait pris fin. Or, ce constat perd en crédibilité après le lancement des premières roquettes contre Israël du Sud. On comprend bien que le chef de l’armée a procédé au fameux « containement » ; c-à-d camouflage des armes et limitation du port d’armes publiquement. L’institution militaire n’a pas été transparente, et le gouvernement est impuissant et rongé par ses divisions internes vu la présence de ministres chiites proches du Hezbollah dans sa configuration.
En quoi une intervention israélienne change la donne, notamment en ce qui concerne les opérations menées contre le régime iranien ?
L’opération israélienne change la donne militaire et l’équilibre de forces. En cas de réussite des objectifs en Iran, qui mèneront (ne nous leurrons pas) à la chute du régime des mollahs, la région du Moyen-Orient toute entière changera.
On assistera à des changements sur plusieurs niveaux.
Premièrement, le projet séparatiste houthi au Yémen n’aura plus aucune raison d’être. La RII a longtemps et patiemment retourné les Houthis contre le pouvoir légitime au Yémen, les transformant en pirates de la mer Rouge et en tortionnaires de leurs propres compatriotes. Le Yémen, jadis appelé le « Yémen heureux », pourrait retrouver un peu de calme et se diriger vers l’édification d’un État stable.
Quant aux milices chiites en Irak, elles perdront leur unique et principal bailleur de fonds. Leur légitimité sera remise en question, tout comme la candidature de Nouri El Maliki, ancien premier ministre irakien proche de l’Iran qui, face à de vives oppositions au sein de la communauté chiite en Irak, voit son rêve de revenir aux affaires s’évanouir déjà, avant même la fin de la guerre.
Au Liban, ça sera la fin du Hezbollah. C’est le joyau de la couronne iranienne. La structure la plus organisée et la plus organiquement liée aux Gardiens de la révolution islamique.
Les opérations israéliennes viennent à un moment clé aussi, celui de l’échec des négociations entre les États-Unis et les Iraniens. Face à la stratégie dilatoire de l’entourloupe, adoptée par les Iraniens dans les négociations d’Oman et de Genève, Trump a fini par comprendre que le régime de la République islamique n’est pas un négociateur fiable. L’échec de la diplomatie a mené à l’action militaire contre la structure même du régime qui se voit en deuil de son Guide suprême et incapable d’en désigner un nouveau ou d’organiser même des obsèques nationales à Khamenei.
Quelle pourrait être la position de la France dès lors que Tsahal pénètre au Liban ?
La France a une position constante. Celle de l’appel à la désescalade. Cette posture diplomatique a pu être utile dans le passé au Liban. Notamment après la guerre entre le Hezbollah et Israël en 2006, et le vote de la résolution 1701 au Conseil de sécurité de l’ONU. Cette résolution augmentait les prérogatives de la FINUL, qui pouvait, dès lors, opérer aux côtés de l’armée libanaise pour désarmer le Hezbollah. Or, cette diplomatie couplée de la légitimité et de la force d’une résolution internationale a montré ses limites. Le Hezbollah a considérablement augmenté et modernisé son arsenal depuis 2006. Face à l’échec de la diplomatie au Liban, la voix de la France est faible au pays du cèdre. Elle trouve son écho au sommet de l’État chez le président Joseph Aoun ou le Premier ministre Nawaf Salam. Mais, nullement auprès des Libanais qui sont traversés par une colère contre le Hezbollah depuis cette milice les a entraînés dans la guerre. Et encore moins, auprès des Israéliens qui n’ont même pas pris la peine de répondre aux appels français au cessez-le-feu.
Quels sont les objectifs de guerre d’Israël ?
Israel veut clairement éradiquer le Hezbollah et l’empêcher de se reconstituer. L’ampleur de son offensive aujourd’hui ressemble à celle de 1982 quand les troupes israéliennes ont envahi le Liban jusqu’à Beyrouth pour expulser l’OLP de Yasser Arafat. Leur objectif était alors atteint. Et ils projettent de procéder pareil avec le Hezbollah aujourd’hui en n’épargnant aucune zone d’influence de la milice, que ce soit dans la Bekaa, le sud de Litani, Tyr ou même la banlieue sud de Beyrouth : bastion administratif, politique et complexe militaire et sécuritaire du Hezbollah.
En Iran, les objectifs sont similaires : fin du programme balistique, destruction du programme nucléaire à travers des frappes contre des sites non déclarés, et paralysie en vue d’une chute du régime des mollahs. Ce sont des objectifs radicaux, qui appellent des actions radicales. En espérant que les populations civiles seront épargnées de part et d’autre.
Après une semaine d’offensive américano-israélienne contre le régime des mollahs, quel est le premier bilan que nous pouvons en tirer ?
Le bilan pour le moment est satisfaisant. Le système des radars et de défense anti-aérienne iranien a été en grande partie démantelé et détruit, ce qui permet aux Israéliens et aux Américains de survoler librement le ciel de l’Iran. La fréquence de tirs de missiles balistiques a considérablement diminué en raison de la destruction des rampes de lancement. La flotte iranienne a été également détruite.
Cependant, la capacité de nuisance de l’Iran reste considérable. Les pays du Golfe sont visés quotidiennement par des drones Shahed et des missiles balistiques. Les missiles à fragmentation rendent les interceptions difficiles, que ce soit en Israël ou dans les pays arabes, et causent des dégâts énormes. Le stock de missiles est certes diminué, mais l’Iran dispose encore d’un stock dont on ignore l’importance, malgré toutes les spéculations. La capacité de nuisance est encore grande et la meilleure preuve pour l’illustrer, c’est les dégâts sur un radar américain du système THAAD qui a été détruit par une frappe iranienne en Jordanie.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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