La Journée internationale des droits des femmes ne devrait jamais se réduire à un rituel commémoratif. Elle constitue avant tout un moment de réflexion sur l’état réel des libertés féminines dans le monde et sur les tensions qui traversent aujourd’hui leur défense.
Car si l’égalité entre les femmes et les hommes s’est progressivement imposée comme un principe fondamental dans de nombreuses démocraties, cette conquête demeure fragile et inégalement répartie à l’échelle globale. Dans plusieurs régions du monde, les femmes continuent de faire face à des dispositifs juridiques, politiques ou sociaux qui restreignent leur autonomie et leur participation à la vie publique.
La mort de Mahsa Amini en 2022 en est devenue l’un des symboles contemporains les plus frappants. Arrêtée par la police des mœurs iranienne pour un voile jugé mal ajusté, cette jeune femme est décédée après sa détention. L’émotion provoquée par sa mort a déclenché un mouvement de contestation d’une ampleur exceptionnelle en Iran, articulé autour d’un slogan devenu international : « Femme, Vie, Liberté ». Ce mouvement a mis en lumière, de manière particulièrement visible, les mécanismes de contrôle qui pèsent sur le corps et la vie des femmes dans les régimes fondés sur une lecture coercitive de la norme religieuse.
Cette tragédie rappelle d’autres épisodes plus anciens mais tout aussi significatifs. En 1994, dans l’Algérie marquée par la violence des groupes islamistes armés, la lycéenne Katia Bengana fut assassinée pour avoir refusé de porter le voile. Son cas illustre la dimension politique que peut revêtir le contrôle de l’apparence féminine dans des contextes où la question vestimentaire devient un marqueur idéologique et identitaire.
Ces situations ne sont pas isolées. L’évolution récente de la condition des femmes en Afghanistan depuis le retour au pouvoir des talibans témoigne également d’un processus de restriction progressive des libertés féminines : limitations drastiques de l’accès à l’éducation, interdictions professionnelles, restrictions de déplacement et marginalisation de l’espace public. Dans ce type de contexte, la question du voile ne peut être dissociée d’un système plus large de régulation du corps et de la présence sociale des femmes.
Ces réalités invitent à réinterroger la tension qui traverse aujourd’hui certains débats européens autour des symboles religieux et de la liberté individuelle. Dans les sociétés libérales, la défense de l’autonomie personnelle conduit à reconnaître à chaque individu le droit de choisir sa manière de se vêtir. Cependant, cette approche strictement individualiste peut parfois entrer en tension avec l’analyse des rapports de pouvoir et des contraintes sociales qui entourent ces pratiques dans d’autres contextes.
La question n’est donc pas tant de contester la liberté personnelle que de maintenir une cohérence normative : la défense des droits des femmes ne peut ignorer les situations où ces mêmes symboles sont associés à des dispositifs d’imposition ou de coercition.
C’est précisément ce rappel que devrait porter la Journée internationale des droits des femmes. Elle invite à penser ces droits dans leur dimension universelle, c’est-à-dire comme des principes qui transcendent les contextes culturels, politiques ou religieux.
L’accès à l’éducation, la liberté de circulation, la participation à la vie publique ou la maîtrise de son propre corps ne constituent pas des revendications circonstancielles. Ils forment le socle minimal d’une égalité réelle entre les sexes.
À ce titre, le 8 mars demeure moins une célébration qu’une exigence intellectuelle et morale, celle de maintenir vivante l’idée que les droits des femmes ne sont pleinement garantis que lorsqu’aucune d’entre elles, où qu’elle vive, ne risque d’être sanctionnée pour avoir exercé sa liberté.
Kamel Bencheikh
Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.
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