La Maison-Blanche présente l’opération Epic Fury comme une campagne de bombardements alors qu’elle est une campagne de coercition. Elle poursuit des buts politiques plutôt que militaires, ce qui implique qu’elle doit être jugée non pas à la puissance déployée, mais à la clarté des objectifs et à la discipline des alliances. Or, avec une communication confuse, Trump semble en difficulté face aux effets secondaires de l’opération : choc pétrolier, fronde au sein du mouvement MAGA, épuisement des stocks de missiles et crispation chez les alliés. À la différence du Venezuela, l’Iran présente une caractéristique sous-évaluée par Trump : le risque d’une guerre sans fin, chose qu’il a toujours souhaitée écarter pour les États-Unis.
Les causes profondes de l’opération Epic Fury
Le cœur du récit officiel tient en une phrase : l’Iran se rapprochait du seuil nucléaire, les négociations ne menaient nulle part, il fallait agir face au régime terroriste des mollahs. Mais derrière l’argument de la non-prolifération, la logique réelle est plus vaste avec la tentation du changement de régime. La mort du Guide suprême marque un basculement, on ne cherche plus seulement à dissuader Téhéran mais à frapper au sommet pour faire tomber un régime hostile depuis la révolution de 1979. En frappant, Trump voulait se poser en président transformateur et rentrer dans l’histoire comme un libérateur. Comme Franklin Delano Roosevelt et Ronald Reagan qui ont incarné la lutte contre les totalitarismes lors de la Seconde Guerre mondiale et lors de la guerre froide. Or, le régime iranien, islamiste et totalitaire, incarne l’un des derniers totalitarismes nés au XXᵉ siècle. Ainsi, Trump joue en Iran sa place dans l’Histoire.
Frapper l’Iran fait aussi écho à une logique de politique de puissance trumpiste. Lorsque Washington déploie la plus grande concentration navale dans la région depuis 2003, ce n’est pas seulement pour peser dans une négociation, mais pour rappeler qui est la première puissance mondiale. La logique est classique dans un monde qui ne comprend que le rapport de force : la crédibilité se paie cash. Il s’agit du message envoyé à ceux contestant l’ordre américain, comme la Chine, la Russie, et leurs alliés. Surtout que le bilan international de Trump est mitigé. La Chine l’a mis en difficulté en octobre 2025 avec son embargo sur les terres rares et la paix en Ukraine se fait attendre. Trump ne pouvait plus se permettre un énième échec international.
Le besoin d’une victoire rapide
Trump s’imaginait un scénario Venezuela 2.0 en Iran : une opération chirurgicale, un effet politique immédiat, et un retour à la maison rapide. Pourtant, rien n’indiquait que ce scénario était réaliste. L’Iran est un pays montagneux de 80 ethnies et de 3 fois la superficie de la France. Surtout, le système iranien est une architecture politico-religieuse et sécuritaire résiliente, conçue pour absorber les chocs et capable de riposter. Téhéran se prépare depuis des décennies à une confrontation avec le « Grand Satan » américain. L’Iran sait répliquer via des missiles, des drones, des réseaux, des proxies, et surtout par l’asphyxie économique. Le régime des mollahs n’a plus rien à perdre puisqu’il joue sa survie.
Or, Trump a tout à perdre. Dès que la crise se régionalise, le temps se met à jouer contre Washington et les mollahs le savent. En régionalisant le conflit, l’Iran joue sur l’opinion publique américaine, seule capable de faire ou défaire un président. Selon un sondage IPSOS, seul 27 % des Américains approuvent l’attaque américaine en Iran. En faisant durer le conflit sur le temps long, le récit trumpien de la fin des guerres sans fin s’effondre. Et rien n’use plus vite une présidence qu’une contradiction visible entre promesse et réalité.
Paradoxe pour la plus grande industrie de défense du monde, un conflit prolongé pourrait mettre l’industrie de l’armement américain en difficulté. Le pays est déjà sous tension par des livraisons d’armes en Ukraine depuis 2022. En frappant l’Iran, Trump brûle des ressources rares, notamment les intercepteurs de défense aérienne (Patriot, THAAD) et les munitions de précision, à une vitesse que la production ne compense pas. Le Pentagone pourrait demander un budget supplémentaire de 50 milliards de dollars pour ses opérations au Moyen-Orient, après des commandes supplémentaires pour Raytheon début février. Autant de ressources qui pourraient ne pas être mobilisées sur d’autres futurs théâtres d’opérations comme dans le Pacifique pour contrer les ambitions chinoises.
Le double pari de Trump
Le risque électoral est bien réel avec une fronde de nationalistes MAGA qui accusent Trump de privilégier les intérêts d’Israël plutôt que ceux du peuple américain, pour qui la guerre en Iran n’est pas une priorité. Un consensus bipartisan entre républicains frondeurs et démocrates contre la guerre contre l’Iran se forme. Les élus ont tenté par un vote infructueux à la Chambre des représentants d’empêcher Trump de mener d’autres frappes contre l’Iran sans l’accord du Congrès. Outre le faible soutien à l’interventionnisme de Trump en Iran, les sondages font état d’un bilan mitigé du second mandat de Donald Trump : 59 % des Américains désapprouvent la présidence de Trump. Or, les élections de mi-mandat qui approchent sont une machine à sanctionner. Si Trump perd le Congrès en novembre, l’épée de Damoclès de l’impeachment risque de planer au-dessus de sa tête et sa fin de mandat risque d’être cauchemardesque.
Trump prend aussi le risque d’abîmer ce qui fait encore la force américaine, soit son réseau d’alliances dans le monde. En Europe, le soutien n’est plus automatique comme en 2003 et beaucoup pourraient se détourner d’un lien transatlantique déjà bien abîmé. Macron et Keir Starmer appellent à la prudence lorsque Pedro Sanchez condamne. Dans le Golfe, les capitales affichent un soutien de façade, mais redoutent d’être la cible collatérale dans cette affaire. Dubaï, Riyad ou Doha souffrent des dégâts sur les infrastructures énergétiques, les routes maritimes et leurs industries touristiques. Pire, la fermeture du détroit d’Ormuz, même temporaire, rajouterait à ce bilan moribond une crise économique difficile à absorber. Ces États, qui avaient signé des accords de défense avec les Américains, pourraient se sentir lésés et se tourner vers d’autres protecteurs comme la Chine, qui gagne sans tirer un coup de feu.
Les États-Unis peuvent se retrouver face à un double paradoxe. Sur le plan militaire, le pays historiquement habitué à gagner des guerres longues grâce à son industrie de défense pourrait plus y perdre à long terme dans le cas iranien. Sur le plan politique, même si une partie des objectifs est remplie en Iran, rien n’indique que les États-Unis en ressortent pas encore plus esseulés, une faiblesse alors que le pays est dans une concurrence systémique avec la Chine.
Pierre Clairé est géopolitologue, directeur adjoint des études du think tank gaulliste et indépendant Le Millénaire.
Sean Scull est géopolitologue, chargé d’études États-Unis du Millénaire, auteur du rapport « Le trumpisme survivra-t-il à Donald Trump ? Le bilan de 10 ans de trumpisme » et auteur de « Le populisme, symptôme d’une crise de la démocratie, comment le néolibéralisme a triomphé en France et en Suède » aux éditions L’Harmattan.
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