À rebours du mythe d’un électeur guidé d’abord par ses intérêts sociaux ou économiques, dans son livre « Vote religieux, un tabou français », Lucas Jakubowicz montre, chiffres à l’appui, que la variable religieuse pèse désormais autant, voire davantage, que l’âge ou le revenu dans les urnes. S’appuyant sur une masse de données électorales, d’études d’opinion et de travaux de terrain, il cartographie minutieusement les bastions musulmans, juifs et catholiques, suit leurs déplacements résidentiels, et documente la manière dont partis et candidats adaptent leurs stratégies à ces géographies confessionnelles. Dans cet entretien, il analyse la montée d’un vote communautaire que la classe politique pratique largement, tout en continuant à le nier dans le récit républicain officiel.

Entretien réalisé par Olivier Vial

Lucas Jakubowicz, vous venez de publier « Vote religieux, un tabou français ». Votre livre démontre que le vote religieux structure les présidentielles et les législatives autant, voire davantage, que des variables classiques comme l’âge ou le revenu. À quelques jours du premier tour des municipales, pensez‑vous que cette grille d’analyse puisse se transposer à l’échelon communal, où le scrutin est réputé plus personnel et plus local ?

Dans une élection municipale, il y a souvent une prime au maire sortant. Les électeurs sont, en théorie, censés voter d’abord sur des enjeux locaux. Pourtant, le vote religieux peut jouer un rôle déterminant dans certaines villes.

Dans le cadre de la campagne des municipales de 2026, on constate que certains candidats de La France insoumise espèrent mobiliser l’électorat musulman grâce à un discours centré sur la lutte contre l’islamophobie, la question palestinienne, etc., très éloigné des sujets locaux. L’exemple le plus marquant est sans doute la visite de Jean‑Luc Mélenchon à Roubaix pour soutenir David Guiraud, dans l’une des villes où LFI a le plus de chances de s’imposer. Lors de ce meeting, Mélenchon parle très peu de Roubaix : il évoque surtout la Palestine, l’islamophobie, les injustices subies par les musulmans. La dimension religieuse est clairement instrumentalisée à des fins électorales.

Ce vote religieux, notamment musulman, ne se manifeste pas de façon homogène sur l’ensemble du territoire. Il varie selon les régions, la taille des villes, les niveaux d’immigration. En 2024, LFI a mené aux européennes une campagne quasiment monothématique sur Gaza. Résultat : le mouvement a cartonné dans les bureaux de vote à forte population musulmane ; les données de l’IFOP montrent que plus de 60 % des électeurs musulmans ont alors voté pour Manon Aubry. Aux municipales, la stratégie consiste à répliquer ce schéma : s’implanter dans les villes où les bureaux de vote « musulmans » sont nombreux, placer les meilleurs candidats dans ces zones et « refaire du Gaza à 100 % ». Cela a fonctionné aux européennes ; reste à savoir si cela fonctionnera au niveau communal.

Certains signes sont révélateurs de cette stratégie : François Piquemal, député LFI et candidat à la mairie de Toulouse, pose devant le Capitole avec un drapeau palestinien ; à La Courneuve, Ali Diouara multiplie les tropes antisémites, notamment contre Mathias Wargon ; Mélenchon lui‑même, lorsqu’il vient soutenir ses candidats, réactive des éléments antisémites dans son discours, notamment contre Raphaël Glucksmann, Jérôme Guedj ou le mouvement « Nous vivrons ». Tout cela dessine une ligne : stigmatiser les Juifs, installer une grille de lecture islamophobie/Palestine et en tirer un bénéfice électoral dans des villes « indigénisées », pour reprendre la formule du Parti des indigènes de la République, où ce type de discours peut être bien reçu, même s’il choque les rédactions de Libération ou de France Inter.

Existe‑t‑il des villes, ou même des bureaux de vote, particulièrement emblématiques de ce vote musulman ?

Quelques villes apparaissent, comme Roubaix, La Courneuve, Saint‑Denis, par exemple, qui sont à surveiller. L’enjeu, pour LFI, n’est pas tant de gagner des mairies que d’entrer dans les conseils municipaux, soit en s’alliant au reste de la gauche, soit via des listes autonomes qui permettent ensuite d’obtenir des postes de sénateurs. Si cette stratégie fonctionne, la France s’enfoncera un peu plus dans une logique de communautarisation du vote ; si elle échoue, LFI aura manqué l’occasion de transformer l’essai européen en enracinement communal.

Il faut cependant rappeler que la droite a elle aussi tenté de s’appuyer sur le vote musulman. En 2014, l’UMP a mené, dans les cités populaires, une campagne anti‑« mariage pour tous », prétendant protéger la famille et les enfants de la « théorie du genre » à l’école, en diffusant même quelques fake news. Cette ligne, théorisée à l’époque par Jean‑François Copé, a permis de conquérir des municipalités de gauche de longue date comme Saint‑Ouen, Le Blanc‑Mesnil, Bobigny ou Aulnay‑sous‑Bois.

Selon de nombreuses études, les électeurs musulmans sont plus religieux, plus conservateurs, moins tolérants sur l’homosexualité, par exemple, que le reste de la population. Est‑ce qu’à moyen terme cela ne va pas poser un problème ? Comment un parti se revendiquant « de gauche » peut‑il tenir ensemble ce socle et un électorat urbain progressiste ?

La réponse, pour l’instant, passe par une segmentation des profils : des candidats LGBT‑friendly, progressistes, dans les grandes villes pour parler à une jeunesse urbaine de gauche, parfois déclassée ; et, ailleurs, des profils communautaristes, très alignés sur les attentes religieuses et identitaires de certains quartiers. À terme, cette double stratégie peut produire des conflits internes. Que se passera‑t‑il, par exemple, si deux migrants algériens sous OQTF agressent un couple gay en région parisienne ? Le parti défendra‑t‑il les migrants ou les gays ?

Pour l’instant, LFI tient grâce à la construction d’un ennemi commun absolu – « le fasciste » – présenté comme la menace à abattre. Toute personne qui pense autrement est assimilée à ce « fasciste fantasmé », ce qui permet de souder des segments d’électorat très différents autour d’une haine commune. Parallèlement, toute une rhétorique vise à requalifier certains signes religieux comme « progressistes » – le voile, par exemple, est présenté comme un signe d’émancipation. Le discours de gauche devient de plus en plus accommodant avec des pratiques et des normes issues de milieux religieux conservateurs. L’issue de cette tension demeure incertaine.

Dans votre livre, vous analysez également la façon dont le « vote juif » a évolué au cours des dernières décennies, s’éloignant de la gauche pour se positionner désormais clairement à droite. Comment cet électorat se caractérise‑t‑il et subit‑il les mêmes assauts de séduction de la part de la classe politique ?

En miroir, le vote juif a lui aussi connu un mouvement de recomposition profonde. Numériquement bien moins important que le vote musulman, il est géographiquement très concentré et, pour cela même, politiquement stratégique dans quelques territoires clés. Depuis le début des années 2000, la hausse spectaculaire de l’antisémitisme a entraîné une forme de regroupement résidentiel : les Juifs se redéploient vers des villes où la communauté est déjà fortement présente. Des communes comme Levallois-Perret, Neuilly-sur-Seine, Saint‑Mandé, déjà considérées comme des « bastions juifs » au moment de l’enquête de Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach (L’an prochain à Jérusalem ?, Éditions de l’Aube, 2016) sont devenues encore plus marquées. L’essentiel se situe désormais dans l’ouest parisien (16ᵉ, 17ᵉ, Neuilly, Levallois, Saint‑Mandé), alors que des villes comme Sarcelles ou Créteil perdent une partie de leur population juive. => À mon avis, faut commencer la phrase par les villes qui perdent car en lisant le paragraphe du dessous on comprend que « dans ces communes » c’est Sarcelles ou Créteil.

Dans ces communes, le vote juif pèse très lourd, au point que tout candidat sérieux doit « se mettre bien » avec la communauté. On le voit à des détails très concrets : une simple polémique liée à des propos jugés ambigus d’un adjoint au maire de Neuilly signalée par un compte militant (« Sword of Salomon ») suffit à provoquer, en 48 heures, son éviction de la liste. Les municipalités marquent ostentatoirement leur soutien à Israël et à la communauté juive : bâtiments illuminés en orange en hommage aux enfants Bibas, drapeaux israéliens, présence systématique des maires aux fêtes et événements communautaires, mise en avant de figures juives au sein des conseils municipaux. À l’inverse, dans des villes où la présence juive est devenue marginale, il est plus « rentable » électoralement d’afficher le drapeau palestinien, de se jumeler avec des villes palestiniennes, etc. Les derniers juifs de ces communes se sentent de moins en moins en sécurité et déménagent vers les bastions déjà constitués. Le vote juif pèsera donc dans les municipales, mais uniquement dans un nombre restreint de lieux.

Qu’en est‑il de la « droitisation » de cet électorat ?

Pendant longtemps, la communauté a voté à gauche, principalement pour le PS, perçu comme le parti luttant contre toutes les discriminations, héritier de ceux qui ont soutenu Dreyfus, Léon Blum, le décret Blum‑Viollette, etc. Le rapport à l’antisémitisme est un critère central du vote juif ; on est bien ici dans une logique de vote religieux/identitaire qui transcende les clivages socioéconomiques classiques.

Le tournant date de la deuxième Intifada, en 2000‑2001, quand les actes antisémites explosent en France, particulièrement dans les banlieues et les zones à forte population musulmane ou d’extrême gauche. Le gouvernement socialiste de Lionel Jospin, avec Daniel Vaillant à l’Intérieur, refuse alors de reconnaître l’ampleur du phénomène, malgré les alertes venues de juifs de gauche. La crainte de « faire monter l’extrême droite » conduit à minimiser cet antisémitisme. À gauche, on exhorte les Juifs à se taire pour ne pas « faire le jeu » du Front national. Pour beaucoup, c’est une rupture : ils voient bien d’où viennent les agressions et constatent que le parti censé les protéger ne le fait plus.

Un épisode symbolique survient en 2002 : lors d’une manifestation pro‑Israël, les candidats à la présidentielle présents sont Corinne Lepage, Alain Madelin et François Bayrou. Quand on étudie ensuite le vote dans les bureaux juifs, on constate qu’ils y surperforment. À Sarcelles, dans la « petite Jérusalem », bastion historique de gauche, Alain Madelin arrive en tête. Les Juifs ne sont pas devenus, en cinq ans, des ultra‑libéraux obsédés par la privatisation des retraites : c’est leur préoccupation identitaire, sur l’antisémitisme et Israël, qui explique ce déplacement.

L’électorat juif se rapproche alors de la droite classique, attiré par la ligne très pro‑Israël et anti‑antisémitisme de Nicolas Sarkozy, lui‑même élu de Neuilly-sur-Seine et porteur d’une culture politique atlantiste, à rebours de la « troisième voie » pro‑arabe de Jacques Chirac. En revanche, il n’y a pas, à ce stade, de bascule massive vers l’extrême droite. Faute d’études confessionnelles systématiques en 2017 et 2022, il est difficile de mesurer précisément le vote juif pour Macron, mais tout indique qu’il a été significatif, avant là encore une rupture récente : non‑participation du président à la marche contre l’antisémitisme, justification invoquant le refus de « monter les Français les uns contre les autres », reconnaissance de la Palestine en plein été, etc. Le sentiment que le pouvoir macroniste ne protège plus suffisamment la communauté s’est renforcé, au point que plusieurs figures juives du camp présidentiel (Shannon Seban, Caroline Yadan, etc.) ont quitté le mouvement, invoquant des raisons explicitement identitaires. Toutes ces évolutions traduisent l’affirmation croissante d’un vote juif structuré par la question de l’antisémitisme et d’Israël.

Qu’en est‑il du vote catholique ?

Le vote catholique offre encore une autre configuration. On peut distinguer les pratiquants réguliers et ce qu’Emmanuel Todd appelle les « catholiques zombies » (catholiques sociologiques, peu pratiquants mais culturellement marqués). Chez les pratiquants, la droite est nettement surreprésentée. Pourtant, un point contre‑intuitif pour certains apparaît : plus les catholiques sont pratiquants, plus ils sont hostiles au Rassemblement national. L’image publique associe volontiers catholicisme pratiquant et droite radicale (Sens commun, La Manif pour tous, identitaires). Mais la plupart des pratiquants sont plutôt dans une culture Vatican II, sociale, voire universaliste, opposée aux populismes.

Ces catholiques pratiquants appartiennent souvent à la bourgeoisie urbaine. Dans les villes, cette bourgeoisie catholique coexiste avec des populations musulmanes qui votent très différemment. À Lyon, par exemple, qui pèse le plus : les musulmans des quartiers populaires ou les catholiques des beaux quartiers ? À Paris, ce sont les cathos du 16ᵉ ou les habitants des cités de La Chapelle qui « font » l’élection ? Les catholiques pratiquants se retrouvent donc pris dans un magma d’autres votes religieux, ce qui réduit la capacité à faire basculer une élection simplement en les ciblant.

Les « catholiques zombies », eux, sont un électorat beaucoup plus diffus mais potentiellement déterminant, notamment à la présidentielle. Sur le fond, ils ressemblent au reste de la population, avec trois particularités : un fort attachement à l’Union européenne, un rejet prononcé du populisme et une certaine bienveillance à l’égard des réfugiés et de l’immigration. Ils sont très présents dans l’Ouest français. Longtemps, il a été confortable d’être « refugees welcome » dans des territoires où l’immigration était faible. Mais, depuis dix à quinze ans, c’est justement dans le Grand Ouest que la population immigrée augmente le plus, avec l’arrivée de migrants ou de Français issus de l’immigration, notamment de pays musulmans, et les frottements culturels que cela implique. Il faudra donc voir, après les municipales, si cette confrontation plus directe à l’immigration modifie les comportements électoraux de ces catholiques zombies : resteront‑ils fidèles à une posture d’accueil ou basculeront‑ils vers des votes plus à droite, comme le reste du pays ?

L’anecdote de Pontivy, où il y a désormais plus de kebabs que de crêperies, illustre ce phénomène. L’implantation de logements sociaux accueillant ces populations dans de petites communes – au nom de la mixité – pourrait mécaniquement alimenter un vote plus à droite, voire d’extrême droite, chez des habitants âgés, longtemps favorables en principe à l’accueil mais confrontés pour la première fois à ses effets concrets.

Si l’on se projette dans quelques mois, comment le vote religieux influencera‑t‑il la campagne présidentielle ?

La prochaine présidentielle se jouera encore avec un vote religieux important. Mais ce vote n’est pas quelque chose de radicalement nouveau : il a toujours existé. En 2022, Mélenchon drague ouvertement l’électorat musulman pour siphonner le PS. Quand Macron insiste sur l’Europe, la modernité, la modération, il sait qu’il parle aux centristes catholiques. Les cartes électorales montrent qu’il fait ses meilleurs scores exactement là où Jean Lecanuet triomphait déjà en 1965. Depuis la mise en place du suffrage universel, une droite modérée s’adresse aux catholiques ; des gauches plus laïques se montrent parfois repoussoirs, tandis qu’une gauche modérée tente aussi de parler au catholicisme de l’Ouest.

On pourrait multiplier les exemples : Giscard en 1981 dramatise le risque d’une gauche qui supprimerait l’école catholique, Chirac joue sur les mêmes cordes en 1986, Sarkozy ouvre sa campagne 2012 par un entretien sur les « racines catholiques » de la France. La drague religieuse est une constante de la vie politique française. Ce qui change aujourd’hui, c’est moins l’existence du vote religieux que sa visibilité, rendue plus difficile à assumer dans le cadre du mythe républicain universaliste. Le mot « communautarisme » est utilisé comme une insulte, alors même que le vote communautaire – catholique hier, juif, musulman et autres aujourd’hui – est une réalité structurante depuis les origines de la République.

Voter en fonction de son appartenance religieuse ou communautaire ne signifie pas être un « mauvais républicain » ou un radicalisé. C’est un fait social et politique qu’il faut regarder en face. Longtemps, ce vote religieux a été largement dominé par le catholicisme, parce que la France était majoritairement catholique ; le vote juif était plus discret, le vote musulman numériquement marginal. À mesure que la démographie, les migrations et l’antisémitisme ont redessiné la géographie communautaire, ces autres votes se sont affirmés et concentrés dans certains territoires. Le résultat, aujourd’hui, est un paysage où les calculs municipaux, législatifs et présidentiels intègrent de plus en plus explicitement ces réalités religieuses, tout en continuant de les nier dans le discours républicain officiel.

 

Vote religieux, un tabou français,

de Lucas Jakubowicz,

Éditions de L’Observatoire,

février 2026

21 €


Olivier Vial

Ancien membre du Conseil économique, social et environnemental, directeur du CERU (Centre d’études et de recherches universitaire), un laboratoire d’idées indépendant, Olivier Vial est responsable du programme d’études sur les radicalités et les nouvelles formes de contestations.

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